L’Allemagne entre l’Europe et la mondialisation

par Edouard Husson, Maître de conférences à Paris


Intervention prononcée lors du colloque L'Allemagne, l'Europe et la mondialisation du 12 février 2007


Je vous remercie, comme je remercie les orateurs d’avoir répondu à notre invitation avec une belle unanimité qui explique pourquoi nous sommes si serrés à la tribune. C’est aussi pourquoi je réduirai mon rôle à celui d’introducteur, me contentant de poser des questions sans défendre de thèse.

Je voudrais commencer en parlant des Etats-Unis, avant de parler de l’Allemagne, et d’un livre au titre provocateur et au contenu lumineux qui vient de paraître - et dont j’espère qu’il sera bien remarqué - un livre d’Alain Villemeur: « La croissance américaine ou la main de l’Etat ». Il me semble que c’est un des livres les plus intéressants parus ces derniers mois parce qu’il défend une thèse tout à fait provocatrice : il dit que, contrairement à toutes les conceptions répandues en Europe, les Etats-Unis sont économiquement forts et capables de garder une forme de cohésion sociale au-delà de tout ce qu’on peut dire concernant les fractures au sein de la société américaine ; ils sont capables de résister aux injustices de leur propre système parce que l’Etat joue dans l’économie américaine un rôle fondamental, parce qu’il y a des politiques extrêmement concertées, en fait une action véritablement keynésienne alors que nous prétendons que c’est aux Etats-Unis que triomphe le néo-libéralisme.

Si j’évoque rapidement ce livre en commençant, c’est d’abord parce qu’il est extrêmement précis, détaillé mais aussi parce qu’il montre l’envers de sa propre analyse, c'est-à-dire l’absurdité de la croyance répandue en France et en Allemagne selon laquelle il faudrait absolument que l’Etat se désengage le plus possible de l’économie pour que nous retrouvions la compétitivité. C’est une thèse provocatrice qui sans doute ne fera pas plaisir à tous les experts mais il est important de prendre conscience que trop souvent, comme bien des orateurs l’ont fait ressortir lors de précédents colloques, nous réfléchissons avec des étiquettes : l’étiquette néo-libérale, l’étiquette « étatiste » etc. qui correspondent peu à la réalité du monde d’aujourd’hui.

La seule chose que le livre d’Alain Villemeur ne dit pas, c’est que ce qu’il définit comme une politique de relance permanente de l’Etat pour éviter la moindre crise n’est possible qu’en se fondant sur une création monétaire gigantesque (dans les années Bush, la masse monétaire américaine a été multipliée par deux et demi, historiquement) qu’on pourrait juger inconsidérée, qui produirait des tensions inflationnistes gigantesques si elle n’était combattue par un non moins gigantesque appareil à déflation : la mondialisation, la pression des pays à bas salaires, pour éviter que dans les pays occidentaux, les salaires et les prix n’augmentent. C’est la légitimation de la mondialisation donnée par Stanley Fischer, l’ancien vice-président du FMI, au lendemain de la réélection de George W. Bush au journal Die Welt.

Au milieu de cela, prise en étau, l’Europe ne dispose pas de l’arme monétaire à l’américaine, au contraire, avec l’euro, elle s’est fixé des règles contraignantes, monétaristes : l’UEM ne procure ni les vertus qu’aurait un système d’étalon-or ni les avantages du cynisme monétaire à l’américaine. L’Union Européenne a bien des pays à bas salaires à sa porte mais, pour les salariés du noyau historique de l’Union, il n’y a pas grande différence entre une délocalisation en Roumanie et une délocalisation en Chine ou en Inde : dans tous les cas, c’est un emploi perdu. La France, comme l’Allemagne, doivent faire face à une mondialisation dont l’Europe de l’Ouest n’est plus le moteur, à la différence de ce qui se passait lors de la mondialisation précédente, au début du XXe siècle.
La France comme l’Allemagne doivent faire face à des questions relativement semblables. C’est ce dont nous allons parler ce soir.

Il y a quinze mois, la population allemande a élu un gouvernement de Grande Coalition. Pendant la campagne, les chrétiens-démocrates proposaient ce qu’on a appelé un peu rapidement un programme issu du néo-libéralisme ; il s’agissait sans doute d’abord de revenir aux principes qui avaient fait la force du modèle allemand à l’époque Erhard-Adenauer. En particulier, Madame Merkel voulait revenir à un taux d’imposition antérieur aux années social-démocrates. Elle a fait proposer un taux unique d’impôt sur le revenu à 15% par l’un des grands héritiers de l’ordo-libéralisme des années 1950, le professeur Paul Kirchhof. Dès ce moment, Madame Merkel a perdu la majorité qu’on lui promettait en compagnie des libéraux du FDP. Bien que la société ne fût pas satisfaite de la politique du chancelier sortant, en particulier en ce qui concernait la lutte contre le chômage, elle a néanmoins suscité une égalité quasi parfaite entre les deux grands partis, chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates, pour modérer les ardeurs dites néo-libérales de Madame Merkel.

Une question n’a cessé de se poser, déjà sous le chancelier Schröder, maintenant sous la chancellerie de Madame Merkel : Comment adapter l’Allemagne à la mondialisation sans sacrifier les bases de la protection sociale ? Gilbert Casasus nous dira comment la grande coalition essaye de développer, mois après mois, les bases d’un compromis dont il nous montrera les forces et les faiblesses. En prélude à son exposé, afin de lancer deux ou trois pistes, je dirai que trois choses me frappent dans la politique de la Grande Coalition :

D’abord l’accent mis sur des économies budgétaires pour rendre à l’Allemagne sa crédibilité et sa marge de manœuvre. Ensuite la volonté à la fois de relancer le processus européen et de redéfinir le pacte fédéral entre les Länder. Je crois que les deux processus sont d’ailleurs plus intimement liés qu’on ne le dit habituellement. Après l’exposé de Gilbert Casasus, Stephan Martens puis Monsieur Vogel envisageront le développement de la politique européenne de l’Allemagne.

Le troisième aspect essentiel, me semble-t-il, dans la politique de la grande coalition, c’est la volonté du gouvernement de continuer à développer, en concertation avec les entreprises, une stratégie allemande dans la mondialisation. Madame Merkel, lorsqu’elle a inauguré la présidence allemande de l’Union Européenne, a parlé par exemple d’un partenariat renforcé euro-américain, en matières économique et financière. Peut-être aurons-nous à revenir sur ce que cela implique et Monsieur Gréau abordera l’aspect économique des questions qui auront été traitées en matière politique.

Il est certain que, au-delà de ses préférences personnelles, l’actuel chancelier allemand a dû développer une politique plus équilibrée que ce qu’elle avait annoncé pendant sa campagne, par exemple dans les relations avec la Russie ou dans la difficile élaboration d’une attitude appropriée face au désir légitime de l’Iran de développer une industrie nucléaire. Si on se place dans la longue durée, en essayant de ne pas se focaliser sur les personnes, on peut dire que l’Allemagne, actuellement, semble récolter les fruits des réformes mises en œuvre par le gouvernement Schröder. Un peu de flexibilité a été introduite dans une machine économique et sociale devenue avec les années extrêmement rigide mais, bien évidemment, nous voyons que ce n’est pas la solution de tous les problèmes. Certes le nombre de chômeurs est revenu à environ quatre millions mais peut-on aller plus loin avec une politique qui ne se préoccupe que de la flexibilité de l’emploi sans poser la question monétaire (que j’évoquais tout à l’heure) ni – grand tabou en Allemagne – la question commerciale, la question de la défense des intérêts commerciaux spécifiques de l’Europe ? Peut-être Monsieur Gréau y reviendra-t-il tout à l’heure.

Lorsqu’on observe la politique allemande actuelle en perspective avec la politique des deux mandats de Gerhardt Schröder, on en voit bien les forces et les faiblesses. Les forces sont aujourd’hui partout mentionnées dans les journaux, dans les débats publics. L’Allemagne est redevenue un champion à l’exportation.

D’où l’intérêt, dans le débat que nous menons ce soir, d’aborder d’autres enjeux, en particulier la question du coût social de la politique menée depuis 1998. Madame Wilke reviendra sur les fissures [j’allais dire « fractures », mot pour l’instant exagéré] qui apparaissent dans l’édifice social allemand. C’est quelque chose de nouveau qui signifie que l’Allemagne entre avec vingt ans de retard dans une crise que nous connaissons nous-mêmes trop bien. Je donne simplement un chiffre pour rappeler les enjeux : si on assiste aujourd’hui à un redémarrage de l’appareil industriel allemand et de la productivité, l’Allemagne a connu, entre 1991 et 2005, une phase de désindustrialisation, c’est-à-dire de déclin de sa main d’œuvre dans le secteur secondaire, en particulier dans le secteur industriel dans le sens strict du terme– laissons de côté le secteur du bâtiment – une désindustrialisation sans précédent dans toute son histoire. Le secteur secondaire est passé 27% ou 28% à 22% de la population active. Vous me direz que la part restante représente beaucoup plus que dans la plupart des pays voisins mais, pour l’Allemagne, il s’agit d’un effondrement. Et c’est la main d’œuvre peu ou pas qualifiée qui est la première visée. L’Allemagne a le plus fort taux de chômage de l’Union européenne en ce qui concerne la main d’œuvre peu ou pas qualifiée.

Une des questions que nous allons poser ce soir est bien sûr celle d’une éventuelle stratégie spécifiquement allemande dans la mondialisation qui pourrait se développer aux dépens des choix européens faits jusqu’à maintenant. C’est la question qui a été posée récemment lorsque Volkswagen a annoncé des suppressions d’emplois en Belgique.

Un certain nombre d’économistes, en Allemagne ou à l’étranger, se plaçant du point de vue allemand, s’interrogent sur l’élaboration d’une double stratégie : maintenir au maximum l’emploi en Allemagne en se spécialisant en particulier sur la fin des chaînes de production, le « made in Germany » qui fait la réputation de l’Allemagne et, en même temps, sauter l’étape intermédiaire de l’Europe, jouer à fond la logique de la mondialisation, qu’il s’agisse de créer des sites de production en Amérique latine, en Chine, en Inde ou en Europe orientale. C’est une question qui reviendra dans nos débats. D’où l’importance de ce qu’a souligné Jean-Pierre Chevènement : depuis une quinzaine d’années la mondialisation est devenue le maître mot en Allemagne (il suffit de voir les sites, sur la Toile, des grandes associations patronales) ; mais en pratique l’Allemagne conserve une politique commerciale essentiellement centrée sur l’Europe, bien sûr la grande Europe, ce qui est une évolution par rapport au début des années 1990. L’Allemagne commerce moins avec le Marché commun historique, elle commerce plus avec l’Europe orientale mais, comme vous l’a rappelé Jean-Pierre Chevènement, 70% de ses importations et 75% de ses exportations, respectivement, se font avec la grande Europe y compris la Russie. C’est une réalité qu’il ne faut jamais oublier parce que je pense que la question qui apparaîtra en filigrane à tous nos débats est celle du sens que garde l’Europe, du sens que garde la relation franco-allemande. Les chiffres du commerce extérieur allemand montrent que la croissance des exportations allemandes reste tirée essentiellement par les voisins européens de l’Allemagne. Le vieux Marché commun, le noyau historique de l’Union Européenne - qui apparaît si dépassé alors que nous nous apprêtons à en fêter le cinquantième anniversaire,- représente encore 30% du commerce extérieur allemand. La zone euro représente plus de 40%, l’Union Européenne environ 55%, la grande Europe avec la Russie, comme je le disais à l’instant, plus de 70%.

Y a-t-il ou pas un discours qui contredit la réalité et entraîne à des choix politiques erronés?
Une question mérite d’être posée : Vaut-il mieux miser sur 2% ou 3% de croissance en plus en Europe, ce qui est facile à obtenir en réinstaurant, sous une forme modernisée, la « préférence européenne » ou bien poursuivre la conquête, aléatoire et provisoire de débouchés à l’extérieur de l’Europe ? (dans une logique où, comme le disait Keynes, à long terme, nous serons tous morts.) C’est important au regard des questions qui se posent à nous :
Dans quelle mesure les Français et les Allemands ont-ils encore la volonté de défendre un modèle européen ?
L’Europe est-elle simplement un des éléments de la mondialisation, une étape vers le tout-mondialisation ?


La question n’est pas d’être pour ou contre la mondialisation mais de faire en sorte que la mondialisation ne nuise pas à l’Europe. L’Allemagne pratique le patriotisme économique naturellement, il faut le dire : tandis que nous en parlons souvent mais le pratiquons peu, l’Allemagne en parle peu mais le pratique beaucoup. La question est de se rendre compte que patriotisme économique européen et patriotisme économique allemand ne sont pas contradictoires, que la relation franco-allemande n’a pas perdu de sa raison d’être. Bien sûr, les choix qui seront faits par les élites européennes dans les années qui viennent peuvent aller à contresens de l’histoire, phénomène assez fréquent à l’aune des deux ou trois derniers siècles.
J’ai parlé trop longtemps, je vais céder la parole à Gilbert Casasus.

Fondation Res Publica I Lundi 12 Février 2007 I | Lu 7635 fois





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