L'Allemagne en Europe : Idées et perceptions


Intervention de M. Max Maldacker, Ministre conseiller à l'ambassade d'Allemagne à Paris, à la table-ronde "L'Europe sortie de l'histoire ? Réponses" du lundi 20 janvier 2014.


Merci beaucoup, Monsieur le président.
Il est très difficile d’ajouter quelque chose tant les deux orateurs qui me précédaient étaient brillants.

J’ai donc décidé d’aborder trois points purement théoriques et intellectuels :
  • la question de la perception,
  • la question de la définition des termes,
  • l’idée du déclin versus l’idée de la montée.
    Trois chapitres qui ne me semblent pas avoir été explorés par les deux orateurs que nous avons entendus.

    La perception est à mon avis un des problèmes clefs de l’éclatement de la Grande Guerre en 1914. Perception dans le sens de ce que nous pensons que les autres pensent de nous : non ce que les Français pensent des Allemands mais ce que les Français pensent que les Allemands pensent d’eux. L’examen de cette question à travers l’Europe révèle un réel problème.

    Monsieur le ministre, vous avez évoqué l’idée d’une guerre de prévention basée sur une fausse perception de la taille et de la puissance de la Russie, de loin surestimées. C’est un bel exemple de la manière dont la guerre trace sa voie.

    Prenons garde aujourd’hui à ne pas tomber dans les mêmes erreurs car le problème de la perception subsiste, comme en témoigne ce petit exemple plutôt plaisant. Il y a quelques jours, en troisième page du Frankfurter Allgemeine Zeitung, lu chaque matin par toute la classe politique allemande (« bible » de la classe politique comme jadis Le Monde), Madame Wiegel évoquait la réaction de Marine Le Pen aux propos de François Hollande lors de ses vœux à la presse nationale : « Marine Le Pen, présidente du Front National, parti d'extrême droite, a vu une fois de plus dans les annonces de François Hollande un asservissement de la France à la puissance allemande. »
[1]. évidemment tout le monde a lu ces lignes. Le jour-même, à 8h30, je reçus un coup de téléphone inquiet du directeur de l’Office de presse du gouvernement fédéral : «  Est-ce vraiment le reflet de l’opinion publique française ? » J’ai donc demandé à quatre de nos stagiaires d’éplucher tous les journaux, tous les programmes de télévision… Seul le journal Les échos, en page 18, reprenait cette citation. Mais les Allemands avaient lu que toute la France, derrière Marine Le Pen, pensait que l’Allemagne allait mettre la France sous tutelle ! Ceci pour vous rapporter un exemple actuel de ce problème de perception.


La définition des termes est aussi source de malentendus.
Les termes : « socialiste », « social-démocrate », « social-libéral » et « libéral », par exemple, ont une connotation bien différente en France et en Allemagne, voire en Angleterre ou aux États-Unis. Le mot « libéral » a en France un sens plutôt économique, il évoque le marché libre, donc la droite. En Allemagne, il a le même sens mais il sert surtout à désigner les libertés individuelles (liberté d’expression…), les droits de l’homme et l’absence de contrôle de l’État sur les questions sociétales (mariage pour tous par exemple). Aux États-Unis, le même mot (« libéral ») désigne ce qu’il y a de plus à gauche. Pour le même mot, des définitions tout à fait différentes dépendent du pays d’où l’on s’exprime.

L’idée de la nation, telle qu’elle a été évoquée ce soir à plusieurs reprises, me semble une idée bien française, issue de 1789.

Qu’en est-il des nations dans l’Europe d’aujourd’hui ? Les Britanniques se revendiquent de quatre nations, ils sont Anglais, écossais, Gallois ou Irlandais. Les seuls qui se disent britanniques sont les immigrés pakistanais, indiens, africains. Les « blancs », si j’ose le terme, se présentent comme « Anglais », en opposition aux « Britanniques » que sont les immigrés. Et que dire de la nation irlandaise ? Où est la nation en Europe centrale, en Europe de l’est … le Monténégro, le Kosovo, la Bosnie-Herzégovine… ? Je ne peux identifier que les Polonais, les seuls Européens de l’est qui, à travers les siècles, aient gardé cette idée de la nation, peut-être parce que leur pays a été démantelé et reconstitué à plusieurs reprises dans l’histoire. La Hongrie, qui occupe aujourd’hui moins de 20 % de son territoire d’avant 1918, rencontre des problèmes avec son voisin roumain car une proposition récente du gouvernement Orbán prétendait accorder le droit de vote pour les élections nationales à tous les Hongrois, y compris les Roumains de langue hongroise vivant en Roumanie [2]. Cette conception de la nation passe mal auprès des responsables de l’Union européenne.


Le déclin versus l’idée de la montée.

Tout le monde observe que les déclinistes règnent aujourd’hui sur la presse française : « La France est en déclin, l’Europe est en déclin … ». Regardons les choses d’un point de vue plus relatif. Comme vous, Monsieur le professeur, je pense que l’Europe fonctionne pour le reste du monde comme le modèle, le continent de référence, dans maints domaines. Par exemple, l’Europe reste le continent de la créativité. Au regard du nombre de brevets déposés chaque année, par exemple, la seule Allemagne vient juste derrière les États-Unis et l’Europe entière est de loin la région du monde qui produit le plus d’inventions ! De même le nombre de prix Nobel place l’Europe derrière les États-Unis mais loin devant le reste du monde. Combien de prix Nobel japonais ou chinois pouvez-vous citer ? Il n’y en a pour ainsi dire aucun. L’Allemagne a produit quatre-vingts prix Nobel depuis que ce prix existe, le Japon, troisième pouvoir industriel du monde, sept ! Comment s’explique le succès de la Chine et du Japon ? On peut supposer que ce n’est pas par l’originalité, la créativité mais par l’art de la copie.

Dans le domaine des arts et de la culture le continent de référence est évidemment l’Europe.

Le sac Louis Vuitton est toujours plus recherché que l’imitation du sac Louis Vuitton. Et pourquoi est-il imité ? Parce qu’il est « si formidable » ! La Mercedes et même le Château-Pétrus sont imités. Leurs copies sont vendues à prix d’or dans d’autres parties du monde à des gens qui n’y connaissent rien.

Arts et culture, innovation, créativité et, last but not least, les droits de l’homme, mentionnés par M. le professeur Sur. Beaucoup plus que les Américains, nous, Européens, restons un exemple pour le monde en ce qui concerne les droits de l’homme. Les discussions sur ce sujet dans les pays du monde arabe, en Iran ou ailleurs privilégient la référence à l’Europe plutôt qu’aux États-Unis (en raison des problèmes d’espionnage etc.). Voici pour le déclin.

La montée des autres n’est pas nécessairement le déclin des uns. Les États-Unis produisaient en 1945 50 % du produit brut mondial. En 2014, ils produisent encore 17 % du produit brut mondial. Vous avez dit, Monsieur le ministre, qu’ils sont maintenant au sommet de leur puissance, de leur pouvoir. On peut voir cela sous un autre angle...


Jean-Pierre Chevènement
Je parlais de la fin du XXe siècle.


Max Maldacker
Autre exemple, en 1914, l’Allemagne était la deuxième puissance mondiale après la Grande-Bretagne. La France était à la cinquième place. En 2014, cent ans plus tard, la France est toujours numéro cinq. L’Allemagne est tombée de la deuxième à la quatrième place. Qui des deux est en déclin ?

Tout est relatif et dépend de l’angle sous lequel on regarde les choses.


La Chine, décrite par plusieurs orateurs comme le pays de l’avenir, aura des problèmes considérables à cause de sa démographie. Le développement économique et industriel de la Chine a été si rapide que ce pays n’a pas eu l’opportunité d’établir un système de solidarité sociale. Avec la politique de l’enfant unique, dès que la pyramide des âges va se renverser et reposer sur la pointe, la Chine ne disposera d’aucun système à la française ou à l’allemande pour atténuer les effets du développement démographique. Et cela aura des conséquences sur l’économie, sur l’industrie et tout ce qui s’ensuit.

Je m’arrête ici parce que l’euro ferait l’objet d’un chapitre à part dont on pourra peut-être parler encore dans un deuxième temps.


Jean-Pierre Chevènement
On ne résoudra pas cette question ce soir.

[1] « Die Vorsitzende des rechtsextremen Front National, Marine Le Pen, wiederum hat in den Ankündigungen Hollandes eine Unterjochung Frankreichs unter deutsche Herrschaft ausgemacht.”
Extrait de « Viel Lob für Hollandes Reformrede. » (article de Michaela Wiegel paru dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung du 15.01.2014 ). (« Marine Le Pen, présidente du Front National, parti d'extrême droite, a vu une fois de plus dans les annonces de François Hollande un asservissement de la France à la puissance allemande. » extrait de "Beaucoup d'éloges pour le discours de François Hollande sur les réformes")
[2] Viktor Orbán, Premier ministre hongrois, a fait adopter un amendement constitutionnel relatif à la double nationalité pour les minorités magyares situées hors du territoire national. 

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Fondation Res Publica I Jeudi 13 Mars 2014 I | Lu 2710 fois


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