Introduction de Jean-Pierre Chevènement


Intervention prononcée lors du colloque du 21 février 2006 Turquie-Maghreb : les conditions du décollage économique


Le PIB du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) se rapproche de celui de la Turquie en parité de pouvoir d’achat : 420 et 520 Milliards de dollars respectivement. Leur population est comparable (un peu plus de 70 millions d’habitants), comme leur croissance démographique (1,5 % par an).

Les deux ensembles disposent d’une main d’œuvre abondante (démographie encore dynamique, exode rural important, faible taux d’emploi des femmes). Mais ces similitudes ne doivent pas dissimuler de profondes différences : L’économie turque, depuis 1980, est beaucoup plus extravertie et diversifiée (à l’exception peut-être de l’économie tunisienne). Elle dispose d’un secteur privé dynamique et réactif. Surtout, elle est engagée depuis 1963 avec l’Europe dans un processus de rapprochement (accord d’association ayant pour perspective l’adhésion, union douanière réalisée depuis 1996 – ouverture des négociations sur l’adhésion enclenchée en 2005 sans qu’un terme précis ait été fixé pour son aboutissement). Les économies du Maghreb, quant à elles, n’ont passé que près de quarante ans plus tard un accord d’association incluant à terme la dimension du libre échange avec l’Union européenne sans que l’adhésion s’y trouve incluse. Surtout les économies du Maghreb sont moins diversifiées et moins tournées vers l’exportation que l’économie turque, à l’exception de l’Algérie mais exclusivement du fait des exportations d’hydrocarbures (pétrole et gaz). Il n’en reste pas moins que les économies maghrébines ont mieux maîtrisé l’inflation et l’endettement extérieur que la Turquie. Celle-ci a fait depuis 2004 passer l’inflation en dessous de la barre des 10 % mais elle reste le premier risque du FMI et sa dette extérieure est incomparablement plus élevée que celle des pays du Maghreb. Notons en particulier l’impressionnant matelas de devises accumulé par l’Algérie (plus de 60 Milliards de dollars) du fait du renchérissement du prix des hydrocarbures. Cette situation privilégiée de l’Algérie a son revers : des ressources d’hydrocarbures considérables comportent des atouts mais aussi des handicaps (syndromes de la maladie « hollandaise » ou de « l’économie rentière » : double secteur – pénalisation du secteur productif hors hydrocarbures).

On peut faire valoir que la modernisation et l’ouverture de l’économie turque engagées depuis 1980 n’auraient pas été possibles sans la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Mais cette thèse est discutable : les conditions posées par l’Union européenne sont en effet celles que recommandent aussi les institutions internationales (FMI, Banque Mondiale, OMC) : il s’agit dans les deux cas de « libéraliser » l’économie. La Tunisie, le Maroc et, dans une moindre mesure, l’Algérie se sont engagés dans un processus comparable.

La perspective « européenne » (je préfère ne pas préciser s’il s’agit d’adhésion formelle ou non) peut permettre d’accélérer la restructuration de l’appareil productif et la modernisation de l’économie et des institutions dans le sens d’une meilleure intégration aux échanges internationaux et d’une croissance plus forte, mais en tout état de cause tributaire de la croissance européenne. La Turquie comme le Maghreb sont également aux portes de l’Europe avec laquelle ils font plus de la moitié de leurs échanges extérieurs. Les revenus du tourisme et surtout les transferts de travailleurs immigrés constituent une source de devises prépondérante même si un flux d’aides publiques non négligeable se dirige désormais de l’Union Européenne vers la Turquie mais aussi vers les pays du Maghreb : l’Union européenne accorde à la Turquie en 2004 : 250 M€ d’aide publique, en 2005 : 300 M€ ; en 2006 : 500 M€) ; les aides Euromed aux trois pays du Maghreb représentent environ 1,5 Milliards d’euros depuis 1995 sans compter les prêts de la BEI, et surtout une augmentation des investissements étrangers directs : ceux-ci sont la clé du développement. La Turquie a obtenu en 2005 6,5 Milliards d’IDE – l’Algérie près de 5, mais sans doute davantage dans le secteur des hydrocarbures que dans le reste de l’économie. Ces flux financiers ne se comparent pas, par leur importance, avec ceux que l’Union européenne a l’intention de réserver aux PECO au titre des fonds de cohésion et autres fonds structurels.

Un autre effet positif plus général du rapprochement d’avec l’Union européenne est d’asseoir l’ensemble des anticipations des acteurs économiques sur des perspectives crédibles et stables, leur permettant de mieux coordonner leurs stratégies, de favoriser une convergence d’ensemble permettant un « cercle vertueux » de l’intégration à un ensemble économique plus riche et plus vaste.

On peut cependant craindre que faute de politiques publiques de redistribution et d’aménagement territorial, l’extraversion de l’économie aboutisse à créer une économie duale. Le niveau de développement conditionne-t-il une intégration réussie ou au contraire le retard économique ne risque-t-il pas d’être figé par une ouverture prématurée ?

Observons que ni la Turquie ni le Maghreb ne sont des économies entièrement ouvertes mais que les obstacles à l’ouverture ne s’intègrent pas pour autant dans une vision d’autonomie à long terme (exemple du blocage des importations de bovins en Turquie).

La Turquie a pris de l’avance dans le processus de rapprochement avec l’Europe même si la perspective de l’adhésion semble, comme l’horizon, reculer au fur et à mesure qu’on avance. Mais ce qui compte c’est le sens de l’évolution. La Turquie a su depuis peu, il est vrai, juguler l’inflation, restructurer son secteur bancaire, attirer les investissements en libéralisant son économie.

Au Maghreb, la Tunisie apparaît comme pionnière sur un tel chemin. Le Maroc la suit. L’Algérie est dans une situation tout à fait originale du fait de sa richesse en hydrocarbures. Néanmoins la perspective du « pic pétrolier » (2015-2020) et celle du « pic gazier » (2040 ?) devraient l’inciter à développer son économie « hors hydrocarbures » en prenant des mesures visant à attirer les investissements étrangers dans des secteurs tiers.

Pour créer un ensemble euro méditerranéen qui soit source de dynamisme et de développement économique pour les pays du Maghreb, il y a évidemment des conditions à réunir. La première est la stabilité politique. Elle renvoie au développement de l’islamisme politique et à la manière de le contenir ou de le gérer. Le soutien des Etats-Unis n’est pas suffisant pour cela. La résolution de problèmes politiques depuis trop longtemps pendants comme celui d’un Etat palestinien viable est une variable politique essentielle. L’importance des inégalités sociales et territoriales, sensible en Turquie comme au Maghreb, est aussi un facteur de fragilité.

Avec la stabilité politique va la stabilité économique et monétaire et les réformes visant à instaurer des régulations indépendantes et fiables, au premier rang desquelles des institutions juridiques efficaces et un secteur bancaire sain. C’est l’ensemble des comportements des acteurs économiques qui doit répondre à des niveaux d’exigence plus élevés, qu’il s’agisse du respect des délais, de la transparence des procédures, des normes juridiques ou techniques. On ne saurait trop insister sur l’importance de l’effort à réaliser dans le domaine de l’éducation et d’une meilleure adéquation de la formation aux qualifications exigées par l’économie.

Si la « perspective européenne » est le champ de gravitation principal dans lequel doit s’inscrire tout effort de développement économique moderne, celui-ci ne saurait, selon moi, s’y réduire. La libéralisation de l’économie n’est pas une panacée. Cette libéralisation doit être maîtrisée et surtout accompagnée par des politiques publiques volontaristes.

Cette approche est la mienne. Je vous la livre d’emblée pour susciter le débat et la contradiction, conscient que je suis de n’être un spécialiste ni de la Turquie, ni des économies du Maghreb. Les intervenants que nous avons réunis sont d’éminents experts – ô combien plus compétents que moi. Je tiens à les remercier sincèrement de nous avoir fait l’honneur de se joindre à nos travaux.

Je veux remercier particulièrement M. Hassan Abouyoub, ancien ministre et ancien Ambassadeur du Royaume du Maroc à Paris, M. Abderahmane Hadj Nacer, ancien Gouverneur de la Banque Centrale d’Algérie, M. Rhadi Medebb, Président de l’entreprise tunisienne Comète, M. Bernard Garcia, ancien Ambassadeur de France en Turquie jusqu’à l’automne dernier, M. Billion, Directeur général de l’IRIS et expert reconnu de la Turquie, M. Olivier Pastré, universitaire et Président d’IM Bank qui a été l’animateur d’un remarquable Cahier du Cercle des Economistes, intitulé 5 + 5 et consacré à la coopération des deux rives de la Méditerranée Occidentale, et enfin M. Thierry Le Roy, Conseiller d’Etat, qui nous parlera de questions juridiques qui sont en fait éminemment politiques.

Je passe la parole à M. Bernard Garcia. Monsieur l’Ambassadeur, vous avez la parole.

Fondation Res Publica I Lundi 20 Février 2006 I | Lu 5248 fois





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