Intervention de Thierry de Montbrial

par Thierry de Montbrial, de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, Directeur de l'IFRI


Intervention prononcée lors du colloque du 11 octobre 2005 Où va la Russie ?


Je rappellerai un certain nombre de données de base qu’il faut avoir présent à l’esprit lorsque l’on parle de la Russie. Je ferai ensuite quelques commentaires sur les propos du ministre des Affaires étrangères, puisqu’il a répondu par avance à de nombreuses questions qui auraient pu lui être posées. Enfin, j’aborderai la question des rapports de la Russie avec l’Union européenne et avec l’OTAN pour envisager les combinaisons envisageables dans l’avenir.

Tout d’abord l’immensité du territoire et le déclin de la démographie. La Fédération de Russie, telle qu’elle existe aujourd’hui, est un pays de 17 millions de km2, presque deux fois la superficie de la Chine ou des Etats-Unis. Or, la population de la Russie décroît. La Fédération perd chaque année 600 000 à 700 000 personnes, par décroissance naturelle et non par émigration. Par ailleurs, l’espérance de vie des hommes y est inférieure à soixante ans - de l’ordre de cinquante-sept ans - une situation comparable à celle des pays sous-développés. Ce sont là des problèmes gravissimes.
Il faut également rappeler deux caractéristiques de base :

• dans l’immensité russe qui s’étend à l’est de l’Oural (environ 11 millions de km2), la population est largement inférieure à 30 millions d’habitants. Elle est concentrée le long du transsibérien, se densifie dans certains endroits critiques de la Sibérie riches en ressources naturelles, puis sur la façade maritime. Une région comme le Primorsky krai dont Vladivostok est la capitale, a deux millions d’habitants, dont 700 000 à Vladivostok, alors que de l’autre côté de la frontière avec la Chine, se pressent des dizaines de millions d’habitants. On signalera aussi la proximité avec la Corée du nord. On a donc là des différences colossales de potentiel en termes de population.

• la Russie est toujours un Etat multiethnique, une imbrication de peuples. Toute idée d’y appliquer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes - une conception idéologique du XIXe siècle - me paraît vouée à l’échec : M. Sergueï Lavrov y a fait rapidement allusion quand il a parlé de « deux poids, deux mesures ». La France n’est en effet pas (ou pas encore) un Etat multiethnique. Nous avons tendance à vouloir accorder l’indépendance à toutes les nations et à vouloir faire coïncider les Etats et les nations : c’est une démarche qui n’a aucun sens pour un pays comme la Russie. Il serait intéressant de tracer une carte où l’on aurait retranché toute les régions ou zones considérées comme minoritaires. Il ne subsisterait qu’une dentelle informe.

A ces problèmes fondamentaux, il faut ajouter deux remarques d’ordre historique. L’histoire de la Russie est celle d’une autocratie de plusieurs siècles à laquelle a succédé l’Union soviétique. Par conséquent, l’idée que la Russie puisse devenir du jour au lendemain une démocratie occidentale est absurde. Là aussi, Sergueï Lavrov y a fait allusion : nous devons être extrêmement attentifs à ne pas plaquer, par idéologie, des raisonnements fondés sur l’histoire très particulière qui est la nôtre. J’ai rappelé, avec quelque provocation, qu’à l’époque du Général de Gaulle - laquelle n’est pas si lointaine - alors qu’André Peyrefitte, le grand libéral dont nous saluons tous la mémoire, était ministre de l’Information, le degré d’indépendance de la télévision française n’était guère différent de celui des télévisions russes aujourd’hui.
Sur le plan économique enfin, la Russie a connu une situation dramatique puisque il y a eu effondrement de tout un système et la nécessité de reconstruire quelque chose de nouveau à partir de presque rien, sinon des ressources naturelles et d’un potentiel humain considérables. Le système soviétique a cependant laissé un héritage très riche en matières de recherche et d’éducation, héritage qui est peut-être en train de se dilapider un peu actuellement.

Sur les autres points abordés par le ministre, il faut faire preuve de réalisme. On a reproché à Poutine d’amorcer un retour à l’autocratie. Mais la période Eltsine, souvenons-nous en - c’était la « chienlit », la décomposition de l’Etat, le chaos. Il ne faut pas confondre démocratie, chaos et anarchie, de même qu’il ne faut pas confondre économie de marché et « laisser faire-laisser aller ». L’économie de marché fonctionne avec des institutions qui l’encadrent en matière monétaire, juridique, judiciaire, etc. Je ne suis donc pas choqué que Vladimir Poutine ait établi ce qu’il appelle la « verticale du pouvoir », à condition bien entendu que la tendance générale aille vers plus de démocratie. De ce point de vue, ce qui va se passer en 2008 est très important. Poutine a dit à plusieurs reprises, y compris il y a un mois devant un auditoire restreint dont j’étais, qu’il ne se représenterait pas mais continuerait de servir la Russie. Tiendra t-il son engagement ?
Le drame du Caucase, par exemple, n’est pas la manifestation d’un excès d’autoritarisme de la part du gouvernement russe, mais plutôt celle de la faiblesse de l’Etat, c’est-à-dire d’une très grande difficulté de faire fonctionner correctement les systèmes de police ou les systèmes militaires. Ceci nous renvoie à Clausewitz qui établissait un lien entre l’état du moral d’une population et l’état de ses armées ou de ses forces de police.
En matière économique, incontestablement, quiconque visite la Russie reconnaît qu’il y a progrès dans tous les domaines. Les activités économiques se développent considérablement. Le grand problème aujourd’hui concerne les PME. Pour survivre dans le système russe actuel, il faut être fort, pouvoir résister à tous les groupes et à l’Etat lui-même qui cherche à empiéter. De nombreuses petites entreprises pourraient normalement réussir mais périclitent après peu de temps parce que le système ne les protège pas suffisamment. Tout cela prendra évidemment un certain temps pour se mettre en place.

Pour terminer, je voudrais faire quelques commentaires sur les relations de la Russie avec l’Europe. La question de savoir si la Russie est à la fois européenne et asiatique suscite toute une littérature sur le concept d’Eurasie. Hélène Carrère d’Encausse vient d’ailleurs de publier un livre intitulé « L’ Empire d’Eurasie : l’histoire de l’empire russe de 1952 à nos jours ». Dans l’avenir prévisible, la Russie n’entrera pas dans l’Union européenne pour une raison très simple : elle ne sera pas candidate. M. Lavrov l’a dit clairement tout à l’heure : l’intérêt de la Russie est probablement pour un temps assez long de discuter de puissance à puissance tant avec l’Union européenne qu’avec l’OTAN. La question de l’adhésion ne saurait se présenter avant quinze ou vingt ans au minimum, si elle se présente.

En revanche, sur le plan géopolitique ou géostratégique, deux questions de base restent ouvertes, lesquelles vont largement déterminer l’avenir du continent eurasiatique.
La première est d’ordre intérieur et a deux volets : la croissance économique va-t-elle se poursuivre ? Quel est l’avenir de la tendance en faveur de la démocratisation dans le pays ? Divers scénarios sont possibles. Personnellement, je suis plutôt optimiste, mais je sais qu’il existe des points de vue différents.
Le second point est proprement géopolitique et se joue autour de l’Ukraine et d’autres pays pivots, par exemple la Moldavie (où j’étais la semaine dernière, ainsi qu’en Transnistrie) : la Moldavie fait partie des questions très importantes pour l’avenir de l’Europe. Pour en rester à l’Ukraine, il y a grosso modo trois scénarios de base :
• l’un d’eux est que l’Ukraine bascule du côté de l’Union européenne. La Pologne ou la Lituanie s’y emploient ;
• un scénario diamétralement opposé serait le retour de l’Ukraine dans le giron russe ;
• on ne peut exclure le troisième scénario : l’éclatement de l’Ukraine.
Rappelons en effet que l’Ukraine est une entité géopolitique fragile, que toute l’Ukraine occidentale a été prise territorialement sur la Pologne après la Seconde guerre mondiale, que l’Ukraine orientale est largement russe, que la Crimée a été arbitrairement donnée par Krouchtchev en 1954 à l’Ukraine.
Dans la perspective d’un avenir paisible pour le continent eurasiatique, la meilleure situation serait celle où l’Ukraine maintiendrait son unité en ayant un pied des deux côtés et où l’on éviterait le faux choix : ou bien d’un côté, ou bien de l’autre.
Ce sont là quelques éléments de réflexion. La discussion qui va suivre permettra, j’en suis sûr, de les enrichir dans diverses directions.

Fondation Res Publica I Mercredi 12 Octobre 2005 I | Lu 3355 fois


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