Intervention de Régis Debray

par Régis Debray, philosophe


Intervention prononcée lors du colloque du 6 juin 2005 L'ONU en 2005


Il n’y a rien à ajouter à ce que vient de dire Monsieur Boutros Ghali.
Mais je voudrais lui poser une question toute pratique, peu philosophique. La Charte ne stipule pas un siège pour les Nations Unies, elle ne stipule même pas que les Nations Unies doivent avoir un siège fixe.
Bernard Miyet a évoqué les effets de milieu - pourrait-on dire- en des termes fort pertinents. Vous-même venez de dénoncer un déséquilibre et une discrimination.
Ne faut-il pas pour décoloniser les Nations Unies, les délocaliser d’abord ? J’observe que le lieu n’étant pas fixé par la Charte, un changement ne peut pas faire l’objet d’un veto du Conseil de sécurité. Il me semble que, d’un point de vue juridique, l’Assemblée générale peut, aux deux tiers, prendre cette décision qui n’est pas susceptible d’un refus du Conseil de sécurité contrairement à beaucoup d’autres projets de réforme, notamment celle sur la composition du Conseil de sécurité.
J’en ai souvent parlé avec Alain Dejammet. Car j’ai deux maîtres pour ce qui concerne les Nations Unies
L’un s’appelle Hegel, un philosophe allemand qui n’est malheureusement pas là. En deux pages de sa Philosophie du droit, il a expliqué tous nos déboires depuis le XIXe jusqu’au XXIe siècle. Je m’étonne toujours qu’au Quai d’Orsay, on n’enseigne pas aux diplomates à lire ces deux pages qui leur éviteraient, je crois, beaucoup d’eau tiède inutile, de projets farfelus et irréalistes. On ne fait pas de philosophie au Quai d’Orsay … et c’est dommage.
En gros, Hegel explique qu’il y a une différence de nature entre la politique intérieure et la politique internationale, à savoir qu’à l’intérieur d’un Etat normalement constitué, les citoyens acceptent de ne pas se faire justice eux-mêmes alors que les Etats sont, les uns par rapport aux autres dans un état de nature puisqu'il est dans la nature d'un Etat de s'accorder in extremis le droit de se faire justice soi-même… Ce qui explique un certain nombre d’événements auxquels nous assistons impuissants et au moins permet de les comprendre.
Mon autre maître, Alain Dejammet, est là. Il a fait des propositions très intéressantes et nous avons souvent discuté de cette question.
J’ai émis une hypothèse assez farfelue : d’abord il faut délocaliser le siège du Conseil de sécurité. Il y a plusieurs possibilités, on peut le mettre au Sud, par exemple à Rio de Janeiro qui présente des aménités susceptibles, sinon de compenser celles de New York, en tout cas, peut-être d’intéresser un certain nombre de délégations. On peut penser à un pays comme le Canada qui est moins amène … mais enfin Ottawa n’est pas loin.
Avec Jacques Derrida, nous avions pensé à Jérusalem, ce qui semblait évidemment une chose totalement irréaliste, c’est ce qu’on appelle une idée folle. Alain Dejammet a bien voulu lui reconnaître quelque sagesse. Je signale d’ailleurs qu’elle a été avancée avant les Nations Unies, en 1899 à New York, par Pereira Mendes, un rabbin sépharade, qui avait proposé de faire de Jérusalem le siège d’un gouvernement mondial. Cela semblait intéressant par la rencontre des trois monothéismes. Je sais bien que les choses ont changé depuis : Jérusalem réunifiée, capitale éternelle d’Israël… depuis 1980 en tout cas… ce statut pose différents problèmes. Il y a aussi le statut international des lieux saints… Bref, beaucoup de choses pourraient être spécifiées mais sans développer cette idée apparemment loufoque - qui ne l’est pas tellement quand on la regarde d’un peu près, mais ce n’est pas le lieu –
Je voudrais demander à Monsieur Boutros Ghali pourquoi la question du siège des Nations Unies n’est jamais évoquée, comme s’il était naturel et évident que la référence suprême du droit international soit située à quelques encablures de la capitale d’un empire qui n’a pas pour le droit international le plus grand respect. Pourquoi ce qui est censé être le rempart des démunis est situé dans le plus nanti des Etats nantis ? N’y a-t-il pas une contradiction à situer, étant donnés les effets de milieu, ce qui devrait être la capitale du droit au lieu par excellence de la force ? Il y a là-dessus des propos de Pascal qui pourraient nous inquiéter.
Quoi qu’il en soit, ma question est toute pratique : pourquoi cette question est-elle aussi rarement évoquée ?

Fondation Res Publica I Mardi 7 Juin 2005 I | Lu 3671 fois


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