Intervention de Régis Debray

par Régis Debray écrivain, philosophe


Intervention prononcée lors du colloque du 9 janvier 2006 La République au défi des banlieues


Il est vrai que la synthèse est toujours gouvernementale… et j’interviens un peu tard.
N’ayant pas préparé d’intervention, je voulais me donner quelque période de réflexion pour évaluer, sur le « faire France » dont vous avez parlé, l’ancien et le nouveau.

Celtes, Français ou Gaulois, Mitterrand ou De Gaulle, Chevènement ou Max Gallo… Quelles que soient les chronologies, il y a un fait, c’est que la France est le plus vieux pays d’immigration en Europe. C’est sans doute dû à une situation géographique et cela s’est reflété dans le droit du sol.
Et puis, est venue la colonisation. C’est vrai, nous sommes une République post-coloniale, ce n’est pas un blâme ni un éloge, c’est un fait historique. La République est allée chez les indigènes sans rien leur demander, les indigènes sont retournés dans la République, un siècle plus tard : donnant-donnant, juste retour des choses, réponse du berger à la bergère. C’est donc un phénomène tout à fait irrévocable et qui ne peut qu’aller s’amplifiant.
Les quotas d’immigration ne sont pas la solution puisque, comme chacun sait, les quotas de travailleurs qualifiés ne sont jamais atteints et les quotas de travailleurs non qualifiés sont toujours dépassés. La solution n’est donc certainement pas là.
Il n’y a d’ailleurs peut-être pas de solution.
J’aimerais tout de même poser le problème parce que la chose ne peut que s’aggraver à la fois quantitativement et qualitativement.

Max Gallo l’a dit, nous vivons la période des insurrections identitaires à l’échelle mondiale. C’est un phénomène propre à la postmodernité, laquelle, comme chacun sait, est centrifuge, éclatée et pré-moderne. C'est-à-dire qu’on refabrique de la tradition au fur et à mesure qu’on perd les traditions. Généralement les traditions qu’on refabrique après coup sont plus paranoïaques, plus crispées et plus agressives que, si j’ose dire, les traditions traditionnelles, d’autant plus que les phénomènes d’exil, d’exode, d’expatriation, de mobilité, créent curieusement de l’intégrisme.
Autrement dit, plus c’est fluide, plus il y a de grumeaux.
Les mobilités produisent des fixations, aux sens ethnique, psychologique et religieux et le 21e siècle, je crois, sera marqué par un phénomène qu’on peut résumer ainsi : mondialisation = balkanisation. Mondialisation techno-économique d’un côté, balkanisation politico-culturelle de l’autre, les deux sont corrélées. Pour le dire vite, plus vous avez mis de coca cola en Iran, plus vous avez récolté d’ayatollahs. La dialectique coca cola - ayatollahs est une équation pérenne qui peut servir de fonction pour comprendre un certain nombre de choses et notamment un fait que j’ai découvert avec étonnement il y a trente ans : les cadres fondamentalistes musulmans venaient des facultés des Sciences et des Techniques, non pas des facultés des Lettres et d’Histoire. Il faut peut-être savoir cela pour comprendre que la plupart des discours sur le terrorisme et le fondamentalisme étaient simplement des leurres.

Cela étant dit, nous assistons à un phénomène nouveau. Je voudrais revenir sur l’année 1848 fort bien évoquée, de façon très imagée et prenante, par Max Gallo : Les Italiens, les Polonais et, plus tard, les Espagnols.
Il est vrai que « penser, c’est comparer ». Comparons 2005 et 1848.
1848 est un début de cycle, 2006 est une fin de cycle.
Je veux dire que 1848 et ce qui suit, l’intégration des Italiens, des Polonais, c’est avant la Révolution industrielle… donc le plein emploi.
Nous sommes après… donc le chômage technique.
1848 et ce qui suit, c’est avant le socialisme, religion séculière.
Nous sommes après.
1848, c’est avant les avions et les mails, c'est-à-dire avant les transports.
Nous sommes dans le transport de masse par voies aérienne, maritime et autres.
1848 et ce qui suit, c’est avant les imprimés de masse, c'est-à-dire avant les journaux, avant les manuels scolaires.
Nous sommes après.
Autrement dit, nous sommes passés de la graphosphère à un monde tout à fait différent, l’hypersphère ou la vidéosphère, comme vous voulez l’appeler.

Il y a là un phénomène qui nous met dans une position beaucoup plus difficile, pas seulement à cause de l’origine ethnique des uns et des autres, mais à cause du fait qu’en 1848 il s’agissait de « faire France » et la France, comme mythe mobilisateur, est aujourd’hui défaite…
Donc, qu’est-ce qu’on fait ?

On a parlé du caractère ethnico-religieux de ces violences en banlieue. Personnellement, je crois que c’est matériellement faux. Des constats faits par la DGPN et un certain nombre de personnes ont montré l’absence de caractère ethnique ou religieux dans ces manifestations. Il ne faut pas, en quelque sorte, faire chevaucher les longitudes ni transplanter le conflit israëlo-palestinien dans la réalité française. C’est ce que certains de nos amis intellectuels ont un peu tendance à faire, pour des raisons qui leur sont propres.

Je dirai plutôt que la religion manquait singulièrement dans cette affaire. Quand j’emploie le mot « religion », c’est au sens propre : ce qui relie, ce qui relie un individu à un autre, ce qui fait d’un tas un tout, ce qui fait d’un agglomérat de population un ensemble cohérent et stable, une personne morale, un idéal collectif, bref un surmoi. Cet ascenseur moral ou mythologique ne fonctionne pas aujourd’hui, il fonctionnait au 19e siècle.
On parle toujours de « refonder le lien républicain », je reprends cette expression de Sami Naïr.
Réfléchissons sur ce qu’est un lien. Un lien est une ligature, une obligation. Un lien est une contrainte. Refonder le lien, c’est refonder les contraintes. Ligoter, obligation, lien, c’est le même mot, tout cela veut dire qu’il y a de la coercition, c’est ce qu’on appelle la discipline. Le lien républicain signifie des lois, des règles et des sanctions, donc des institutions. Or nous sommes dans une période de désinstitutionalisation ; École, armée, famille, églises… L’état des lieux est tout à fait différent de ce qu’il était il y a cinquante ans.
C’est une question sérieuse : quelle peut être aujourd’hui la communauté des communautés ?
L’extraordinaire essor des écoles privées confessionnelles, qu’elles soient catholiques, juives et demain musulmanes révèle une brisure éducative, une fragmentation du corps social.

Les fins de cycles dans l’histoire des nations comme des empires ont deux caractéristiques : morcellement du territoire et non renouvellement des élites. Nous sommes présentement dans ce cas de figure.

Tous ces propos semblent un peu pessimistes, mais je préfère les donner pour ce qu’ils sont. Historiquement, c’est vrai, nous connaissons un terrible problème de renouvellement des élites et une fragmentation du corps social.
N’exagérons rien, il est vrai que la tradition française n’est pas du tout celle-là, mais « communauté » n’est pas un gros mot. Il est tout à fait normal de se regrouper en communautés.
La question est de savoir, dès lors qu’il y a plusieurs communautés opposées les unes aux autres, quel peut-être le dénominateur commun, l’élément fédérateur.
Avant c’était la Nation, c’était la République, comme l’a dit Jean-Pierre Chevènement. La République était une religion de la Patrie.
L’affection pour la République peut-elle survivre à la désaffection pour la Nation ? Personnellement, je ne le pense pas. En ce sens, il est vrai que la fin du service militaire est tout à fait criminogène. On est même stupéfait de voir que l’Assemblée nationale a pu l’entériner, comme une lettre à la poste, sans aucune réflexion de fond, se contentant d’un vague projet d’une journée d’appel, quelque chose de tout à fait loufoque. Avec l’École, le Service militaire était un formidable facteur d’intégration lié à l’inculcation d’un légendaire national, qui aujourd’hui s’est fragmenté.

Il me semble donc que « l’assimilation » à l’ancienne n’est plus possible, comme elle l’était en 1848 ou en 1890, ou encore en 1950.
Elle n’est plus possible parce que nous vivons la revendication identitaire omniprésente, souvent à base religieuse.
Elle n’est plus possible parce que nos propres élites n’y croient plus. Il est difficile d’intégrer quand on ne sait plus à quoi intégrer.
Elle n’est plus possible parce qu’il faut donner à nos immigrés ou à leurs descendants des valeurs et aussi du travail, et nous ne pouvons donner ni les unes ni l’autre dans la phase économique où nous sommes.

Le danger est énorme, dans ces conditions, de voir importer le modèle américain, comme le tente aujourd’hui Sarkozy dans une situation française qui n’a rien à voir avec la situation américaine pour une raison simple. C’est qu’il existe aux Etats-Unis un formidable coagulant qui s’appelle Dieu. Je vous rappelle qu’aux Etats-Unis, 94% des Américains disent croire en un Dieu unique et personnel. Il y a là-bas 2% d’athées. Et environ 50% des Américains se disent hostiles à l’élection d’un président athée.
On peut sourire, mais la formidable cohésion donc la vitalité américaine est fondée sur une religion biblico-patriotique qui fusionne l’élément messianique et l’élément national. Elle est d’ailleurs déposée sur chaque billet de dollar qui résume toute la tradition mythologique occidentale, de l’Egypte jusqu’à la franc-maçonnerie. Comparés à cela, les billets en euros sont des billets de Monopoly, pour un jeu de meccano.

Importer Bill Gates en laissant Billy Graham chez lui, ça ne marche pas ! Or nous avons tendance à l’oublier et à ne voir les Etats-Unis que sous l’angle Bill Gates.
La guerre de tous contre tous, la guerre de races, la guerre de classes aurait éclaté aux Etats-Unis depuis longtemps si les communautés n’avaient pas pour point commun le fait d’avoir des révérends, des gens qui lisent la Bible et la chantent tous les dimanches, notamment dans la communauté noire dont je vous rappelle que tous les leaders les plus révolutionnaires sont fondamentalement des croyants, des pasteurs.
Quand vous avez ce formidable contrepoids, vous pouvez vous permettre l’individualisme marchand, et vous pouvez vous permettre le communau-tarisme. Cette clef de voûte, cet englobant, cette transcendance permet à l’Etat fédéral de faire du transcommunautaire.
N’ayant pas de transcendance profane ni laïque, nous retombons nous, en France, dans le multicommunautaire. Mais le propre d’une communauté est de s’opposer à une autre, une communauté se pose en s’opposant à sa voisine. Il y a une myopie dangereuse chez nos libéraux français qui tient sans doute à une transplantation peu réfléchie du modèle américain sur une tradition française.

Deux remarques en passant, pour terminer.

Je suis tout à fait d’accord avec ce que Patrick Quinqueton a dit au sujet de l’éducation. C’est une idée que Patrick Weil avait soulevée il y a longtemps et dont on a beaucoup parlé à l’intérieur de la Commission Stasi :
Il y a de très bonnes choses aux Etats-Unis : il y a eu le « busing » et ce règlement à l’université du Texas qui garantit aux meilleurs élèves 5% ou 10% de places dans les universités publiques, ce qui pourrait se faire aujourd’hui chez nous pour les grandes écoles.

À propos de la question du zonage, on a constaté qu’il n’y a aucune corrélation entre le niveau des moyens consacrés au système éducatif et le niveau de performances des élèves obtenu.
Le système des ZEP consiste à donner 8% de budget en plus par élève.
Faut-il vraiment aider les écoles et les collèges en difficulté ou les fermer pour envoyer les enfants ailleurs ? Est-ce vraiment une bonne idée que de scolariser les enfants des tours au bas des tours ? Ne faudrait-il pas, au contraire, créer un système de déplacement qui consisterait à amener un certain nombre d’élèves dans des collèges où on ne les attende pas, où ils ne se retrouvent pas entre Maliens, entre Sénégalais, entre Algériens et où il y ait une véritable circulation, non pas une relégation ?
Une réflexion pourrait être menée sur ce sujet.

J’ai entendu parler de la communauté de destin, du « vivre ensemble ». Excusez-moi, ces mots me semblent un peu rhétoriques. J’ai l’impression qu’on ne vit pas du tout « ensemble » en France, on ne vit pas territorialement ensemble. On parle sans cesse de mixité sociale en ignorant qu’il y a une relégation de fait. Il y a des ghettos de riches - nous sommes ici dans un ghetto de riches – et il y a des ghettos de pauvres ! Je crois que ceux qui vivent dans les quartiers n’aiment pas en sortir et que ceux qui n’en sont pas n’ont aucune envie d’y aller et encore moins d’y habiter, pour une simple raison : l’échec scolaire pour les enfants et le prix de l’appartement sont directement connectés au lieu où l’on vit. Chacun connaît ces avenues de banlieue où les appartements du trottoir de gauche valent trois fois plus cher que ceux du trottoir d’en face parce que l’école n’est pas la même. C’est la réalité ! Il n’y a pas seulement des inégalités de revenus, il y a des inégalités de destin. Chacun, par des stratégies d’évitement, fait en sorte de ne pas tomber dans le mauvais quartier.

Je repasse la parole à Jean-Pierre Chevènement, l’homme des vraies synthèses.

Fondation Res Publica I Mardi 10 Janvier 2006 I | Lu 8436 fois


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