Intervention de Evguenni Kojokine

par Evguenni Kojokine, Directeur de l'Institut russe de Recherches Stratégiques de Moscou


Intervention prononcée lors du colloque du 11 octobre 2005 Où va la Russie ?


Merci, Monsieur le Président.
Je ne peux pas parler des questions stratégiques, dans le sens classique de la stratégie. Je vais évoquer des sujets ayant trait à la société civile en Russie.
J’ai choisi de traiter ce thème parce que selon les ouvrages savants sur la Russie, la société civile russe n’existe pas ou presque pas.
De mon point de vue, c’est une aberration dangereuse pour nous les Russes. Même à l’époque brejnévienne, il existait une société civile, bien sûr d’un type tout à fait spécifique. En Union soviétique, la société civile ne tentait pas de résoudre les problèmes auxquels s’attaquent les sociétés civiles américaine, française ou allemande mais il y eut toujours des organisations, bien souvent sans reconnaissance légale qui participaient à la résolution de certains problèmes, surtout dans le cadre de l’économie déficitaire.
Si, par exemple, on voulait acheter des places pour une représentation dans un théâtre célèbre, le plus facile était d’entrer dans l’organisation qui s’occupait de ces tickets d’une manière quelque peu illégale. Il y eut aussi l’organisation des amis des chanteurs que le pouvoir communiste n’avait pas appréciés.

Aujourd’hui, nous avons une quantité d’organisations non gouvernementales en Russie. On peut énumérer six catégories que je présenterai par des exemples, pour ne pas être théorique :

Dans chaque école russe, il y a des associations de parents. Comme l’Etat ne subvient ni à l’entretien des locaux ni aux rémunérations des professeurs, ce sont ces associations qui collectent l’argent nécessaire. Cela existe partout.
Il y a aussi des associations de colocataires, dynamisées par la tragédie de l’automne 1999 quand deux immeubles ont été détruits par les bombes des terroristes à Moscou. Immédiatement, les Moscovites ont compris la nécessité de sortir de l’individualisme, de connaître les habitants de son immeuble. Et ils ont commencé à créer ces associations, peut-être naïves, qui, par exemple, ont embauché des concierges, ce qui n’existait pas en Russie. Aujourd’hui, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, des concierges sont payées par les associations des occupants d’immeubles.
Ce sont des exemples d’associations qui ne sont pas officiellement enregistrées mais qui existent.

D’autres associations, dûment enregistrées, sont les associations élitistes, par exemple le Conseil de la politique extérieure et de politique de défense, célèbre à Moscou et dans les grandes villes. Alexeï Pouchkov et moi-même sommes membres de ce Conseil. Parfois, à l’étranger, on pense que c’est une organisation étatique. Pas du tout ! Il s’agit d’une organisation non gouvernementale malgré le fait que certains fonctionnaires en sont membres. Ce conseil prépare les rapports, organise des colloques, exerce un lobbying intellectuel auprès de l’administration présidentielle, auprès du ministre des Affaires étrangères, émet des critiques du gouvernement, parfois de gauche, parfois de droite, non seulement sur des sujets de politique extérieure et de défense mais aussi sur des sujets aussi importants pour nous que les problèmes de drogue.
On pourrait citer d’autres organisations du même type comme le Club Nikitsky qui tient ses sessions dans les bureaux de la Bourse de Moscou et réunit des entrepreneurs, des journalistes, des experts.
Cette catégorie embrasse les associations de scientifiques et d’autres associations d’intellectuels

Le troisième type regroupe les organisations du patronat. La plus célèbre est l’Union des industriels et des entrepreneurs russes, mais il y en a d’autres, comme l’association des managers, qui exercent aussi un certain lobbying auprès de l’Etat. De temps en temps, le Président rencontre les membres-clés de l’Union des industriels et des entrepreneurs Russes. Il n’est pas possible d’imaginer la société civile russe sans les organisations patronales.

Un autre type d’organisations sont construites sur une base technique. On a parlé du problème du dépeuplement de la Russie. Ce n’est pas tout à fait vrai. D’un côté, la mortalité très élevée est un vrai problème, mais d’un autre côté la Russie connaît une immigration considérable, surtout en provenance de Républiques de l’ex-URSS, d’Ukraine, de Moldavie, du Tadjikistan, aujourd’hui aussi d’Ouzbékistan où la natalité est énorme. Pour nous, il est relativement plus facile d’accepter ces immigrés que pour nos amis européens. Même les Ouzbeks ou les Tadjiks sont, dans une certaine mesure, de la même culture que nous. Ils parlent toujours russe. Bien souvent, jusqu’à aujourd’hui, ils étudient, à l’école, dans des manuels écrits par des professeurs russes. C’est pourquoi l’assimilation de cette immigration est assez efficace même si, bien sûr, elle pose des problèmes.
En ce qui concerne l’immigration chinoise, il ne faut pas surestimer les chiffres. Nos excellentes relations avec la Chine nous aident car l’Etat chinois ne favorise pas l’émigration chinoise vers la Russie, en tout cas, il n’y a pas de politique d’Etat. Néanmoins, la pression démographique existe et, de ce point de vue, je suis bien d’accord avec Monsieur de Montbrial.
Revenons à cette catégorie des organisations ethniques, comme, par exemple, à Moscou, l’immense diaspora arménienne. Il existe un Congrès russe des Arméniens. C’est une organisation efficace qui fait du lobbying politique, non seulement pour favoriser le « business » arménien, mais aussi pour améliorer les relations entre la Russie et l’Arménie. L’existence de ce Congrès a même poussé les Azéris à créer une association des Azerbaidjanais de Russie. Il y en a d’autres, mais les plus puissantes sont les associations des Arméniens et des Azéris

Enfin les syndicats constituent un élément très important de la société civile. Je m’étonne souvent du quasi silence de nos médias sur ce sujet. On ne parle des syndicats que lorsqu’il y a des grèves, surtout des grèves de la faim. Mais des processus tout à fait intéressants se produisent au sein des syndicats. On assiste à une transformation très profonde de l’ancien syndicat soviétique qui s’est aujourd’hui diversifié malgré le fait que certains bureaucrates sont d’origine soviétique ; mais il y a d’autres problèmes.
D’autres syndicats sont nés après la disparition de l’Union soviétique.
En conclusion, je vais tout simplement citer les mots d’un ouvrier, membre du Syndicat des dockers du port de Kaliningrad : Le patron de l’établissement de ce port avait limogé tous les membres de ce syndicat, il s’en est suivi pas mal d’ennuis, des pertes de salaire et la majorité des membres ont quitté le syndicat. Seuls vingt-trois dockers sont restés dans le syndicat. Ils ont diligenté un appel devant la Cour suprême de Russie afin que la Cour suprême proclame le droit des hommes de se syndiquer dans ce port. La Cour suprême s’est prononcée en faveur de ce syndicat.
Je vais revenir à ce que répondait cet ouvrier à un journaliste qui lui demandait pourquoi il restait dans le syndicat, alors qu’il avait de la famille … L’ouvrier répondit : « C’est vrai, j’ai une famille, j’ai un fils et, dans quelques années, mon fils sera à ma place, dans ce même port et je veux que ses droits soient mieux respectés que ne le sont aujourd’hui les miens. »

Je pense que la société civile en Russie n’est pas un mythe, c’est une réalité, une réalité difficile mais qui se développe.
Merci de votre attention.

Fondation Res Publica I Mercredi 12 Octobre 2005 I | Lu 3090 fois


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