Intervention d'Alexeï Pouchkov

par Alexeï Pouchkov, Directeur de l'émission P.S., chaîne TV Centre, Moscou


Intervention prononcée lors du colloque du 11 octobre 2005 Où va la Russie ?


Comme Thierry de Montbrial a abordé les tendances générales du développement de la Russie, et Evgueni a évoqué la société civile, je vais parler de l’évolution du pouvoir en Russie.
A propos de ce qu’a dit Evgueni, en tant que membre du Conseil créé par le Président Poutine pour développer la société civile en Russie, je suis réconforté de savoir que ça marche aussi bien. La société civile est vraiment en train de s’enraciner en Russie. Evgueni avait raison de remarquer que selon les spécialistes américains ou britanniques de la Russie, il n’y a pas de société civile en Russie. On ne peut leur en tenir rigueur car la Russie n’est jamais ce qu’elle paraît être. Il est très difficile de cerner la réalité russe.

C’est pourquoi nous rencontrons dans les mass média, dans les centres de russologie et même au niveau des administrations les questions récurrentes :
La Russie se détourne-t-elle de la démocratie politique ?
Se dirige-t-elle vers un autoritarisme politique ?
Je ne pense pas que ces interrogations doivent être évacuées car des questions réelles se posent concernant le développement de la démocratie en Russie. Mais, très souvent, ce ne sont pas celles qui sont posées par les Occidentaux.
A lire la presse occidentale, il y aurait des réformateurs et des conservateurs, des nationalistes et des pro-occidentaux.
Si le débat est présenté en ces termes, comme dans le Washington Post ou le Wall Street Journal, il est voué à l’échec car il ne permet pas de comprendre quoi que ce soit.
Qui est réformateur ? Poutine est un réformateur…mais il est aussi conservateur.

Je vais essayer d’expliquer cette réalité russe qui n’est jamais ce que l’on croit.

La Russie se rapproche-t-elle de la démocratie ou s’en éloigne-t-elle ?
Cette question doit être précédée d’une autre question :
Y avait-il une démocratie en Russie sous Monsieur Eltsine ?
C’est la question principale. Thierry de Montbrial a bien fait de dire que la démocratie, sous Eltsine, était un grand point d’interrogation. Des institutions politiques dites démocratiques ont été créées, mais s’agissait-il d’un processus démocratique accepté comme tel ? Non par le Wall Street Journal ou certains observateurs occidentaux très enthousiastes à l’égard de Eltsine … mais par la population russe, ce qui est beaucoup plus important.
Pendant qu’Eltsine était au pouvoir, il y a eu des ébauches de démocratisation mais elles ont été détournées d’une manière très perverse. Ceci n’est peut-être pas surprenant dans une démocratie aussi jeune mais seuls les résultats m’intéressent et ils n’étaient pas très fameux. Vers la fin de la période Eltsine, le gouvernement était « privatisé » par les grandes oligarchies. Ceux qui dirigeaient la Russie n’avaient aucune légitimité pour cela : tel Monsieur Berezovski dont vous avez peut-être entendu parler, un oligarque qui réside à Londres depuis qu’il est entré en conflit avec Monsieur Poutine. Il n’est pas le seul à être en conflit avec le nouveau système. Il y avait la fameuse famille Eltsine, au sens large : une vingtaine de personnes la composaient. Ces gens (gendre, fille…) dirigeaient le pays, conseillaient Eltsine pour des décisions importantes sans aucune légitimité ni compétence.
Votre chercheur français, Emmanuel Todd, a dit dans son ouvrage : « Le déclin américain » que tous les pays sont dirigés par des oligarchies… Mais la population russe n’a pas aimé cela et, peu soucieuse de soutenir Eltsine, s’est prononcée contre ce pouvoir oligarchique. Quand il a quitté le Kremlin, le Président Eltsine avait un niveau de popularité très bas, presque aussi bas qu’en 1991, quand il a été élu. Il a commencé par 6% d’avis favorables, puis une attaque massive des mass média – que l’Occident jugeait tout à fait libres – les a fait monter, en cinq mois - sans que le Président changeât quoi que ce soit à sa politique sociale ou à sa manière de gouverner le pays – à 36%. Il s’agissait d’une manipulation massive de la volonté des électeurs : ceci a été confirmé par des instituts d’observation, l’Institut des mass média européens par exemple. C’était un des traits caractéristiques de la période Eltsine.
Eltsine a appelé au pouvoir des gens radicalement pro-marché mais l’économie de marché n’est pas l’économie du laisser-aller… ce qui était le cas en Russie.
Les journaux français écrivent qu’il est naturel que les Allemands n’aient pas aimé le programme radical d’Angela Merkel qui leur faisait peur, et qu’ils ont donné des voix aux sociaux-démocrates pour préserver leurs avantages sociaux. En Russie, c’était d’autant plus naturel que les gens sortaient du paternalisme communiste et, bien sûr, voulaient un système social fort. Quand Monsieur Gaydar, notre réformateur n°1 est arrivé au pouvoir, il a commencé des réformes qui ont été un choc énorme pour la population. Je suis très surpris que la population russe ait réagi de manière aussi calme, je pensais que les gens allaient descendre dans les rues, dévaster Moscou et chasser le gouvernement.
C’est pour ces raisons que la question : La Russie s’éloigne-t-elle de la démocratie ? est une question très relative. Il s’agissait d’une pseudo démocratie qui ne répondait pas aux désirs de la population russe.

En 1999-2000, il y a eu un retour de balancier. En 1991, le balancier était parti un peu trop loin du côté des réformes radicales, du côté des nouveaux droits des entrepreneurs, qui ont très vite forgé des fortunes énormes. Poutine, partant de l’anarchie, du chaos du système Eltsine, a relancé le balancier dans une direction qui paraît moins démocratique mais qui, au moins, apporte une réponse aux Russes.
On peut parler du contraste entre les deux hommes :
Eltsine était vieux, Poutine est relativement jeune pour un homme politique.
Eltsine était toujours malade, Poutine est en bonne santé.
Eltsine buvait beaucoup de vodka, Poutine boit très peu.
Eltsine aimait parler, il faisait beaucoup de promesses, Poutine est très réservé dans ses déclarations.
Mais la vraie différence est que le pays a vu en Poutine quelqu’un qui lui apporte une nouvelle politique. Les gens n’ont pas dit qu’ils ne voulaient pas de marché, ils n’ont pas dit qu’ils ne voulaient pas de secteur privé, ils ont dit :
Nous voulons un marché qui soit contrôlé.
Des fortunes peuvent se construire mais est-il acceptable que des gens se soient vu offrir d’énormes compagnies pétrolières par Eltsine, sans contrepartie ?
Pourrait-on augmenter un peu les impôts sur l’industrie du pétrole qui représente à peu près 40% du budget ?
Ce sont des questions légitimes. Quand je lis que le grand « business » va mal en Russie, je me demande comment il se fait qu’en 2000, le journal Forbes, une revue américaine très connue, citait huit Russes dans la liste des milliardaires, et que, cinq ans plus tard, dans une situation catastrophique pour le « business » russe, il y en a vingt-huit.
Ca démontre très bien que les Russes, et le pouvoir russe, sont plutôt contre les extrêmes :
Une économie de marché… mais pas le laisser-aller
Des gens qui s’enrichissent… mais pas dans un pays qui se dépeuple et où le niveau de vie est tellement bas que les gens ont du mal à survivre.
Poutine a commencé à remplir ce programme et c’est pourquoi ce retour de balancier a été accepté par la population russe.

Ce qu’a dit Poutine aux Russes, c’est que l’économie est la chose la plus importante, qu’il n’y aura pas de retour vers un régime dictatorial mais qu’il y aura, d’une certaine manière, plus d’interventions du gouvernement dans l’économie, dans le pétrole, dans les régions.
Si on considère ce qu’était la situation, dans ces domaines, sous Eltsine, on peut penser qu’il était nécessaire d’introduire un peu plus de gouvernement et d’ordre dans ces secteurs.
Poutine a été reconnu par la population comme un leader russe justement parce qu’il était porteur de ce nouveau message. Pendant ces années, il a fait des choses importantes. On s’interroge beaucoup sur la « verticale du pouvoir », sur son caractère démocratique ou non. Pour moi, je me pose des questions sur la sagesse de ce système quand je vois les gouverneurs « piqués » par le Kremlin pour être mis à la tête des régions. Puisque Poutine « pique » les gouverneurs-mêmes qui ont été élus, je ne vois pas la logique du système. La version du Kremlin est que, de cette manière, le pays va être géré de manière plus efficace.
Si je comprends bien le Président, son problème c’est que nous habitons un pays de 89 régions et 23 Républiques nationales. Ceci nécessite un pouvoir centralisé : quand Eltsine, en 1980, a dit aux Républiques nationales : « Vous pouvez obtenir autant d’indépendance que vous êtes capables d’en avaler », c’était, comme le disent les Anglais, « a receipt for a disaster », une recette pour le désastre, parce que la Tchétchénie a pris ces mots au sérieux et a choisi de quitter la Fédération de Russie. Si la Russie avait laissé partir la Tchétchénie, nous aurions assisté à d’autres scénarios de désintégration de la Russie.
Ce scénario n’est pas théorique mais très réel : on a vu en Yougoslavie une partition extrêmement sanglante. Peut-être cette partition pouvait-elle être réalisée autrement, mais la manière dont la Yougoslavie a été partagée ne doit pas être imitée en Russie.
En Russie, les populations sont extrêmement mélangées. Par exemple, le Tatarstan, supposément tatar, compte seulement 44% de Tatars, au milieu de 56% de Russes, Ukrainiens, Azéris, Juifs, Bachkirs … S’il survient, au Tatarstan, une volonté de devenir une République indépendante, ça peut déboucher sur une guerre civile comme en Yougoslavie. Je me permets de vous rappeler le bilan de la guerre yougoslave : deux millions d’émigrés et 400 000 morts… Je ne pense pas que ce soit le prix à payer.
Si Poutine commet certaines fautes dans sa politique de « verticalisation » du pouvoir, je reste certain qu’une centralisation est nécessaire : le problème est de trouver les instruments efficaces, ceux qui permettraient de maintenir l’unité de la Russie.
La période présente est extrêmement importante pour l’avenir de la Russie. C’est une période de tensions sociales, politiques et nationales.
Tournons nos regards vers l’Europe. Elle s’est organisée dans les années 1950 ; avant cela, c’étaient les guerres, un éternel conflit. La plupart des victimes des guerres, dans l’histoire, ont été tuées en Europe. Puis l’Europe s’est organisée : l’Union européenne, le marché… il y a, certes, des problèmes, mais ça ne va pas si mal.
La Russie est aujourd’hui dans une phase d’organisation de cet énorme espace géopolitique et social, peuplé de cent vingt nationalités. Il faut lui donner un certain temps pour organiser cet espace. Si elle échoue, même les adversaires de la Russie connaîtront des problèmes…
Ce qui rend Poutine acceptable par la population russe, bien qu’il soit critiqué, c’est que les gens sentent que Poutine veut conserver cette union qui leur paraît indispensable : l’alternative à cette unité serait catastrophique.
A la question : « Où va la Russie ? », ma réponse est : tout dépend de la manière dont elle est dirigée… Si elle garde la direction actuelle, je pense qu’elle va vers un avenir meilleur. Si, par une nouvelle révolution, un clan d’oligarques venait au pouvoir, nous aurions un autre paradigme de développement et tout serait à craindre.
Je suis personnellement favorable à ce que la Russie aille vers un avenir meilleur.
Merci.

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NB : Transcription non relue par l’auteur

Fondation Res Publica I Mercredi 12 Octobre 2005 I | Lu 3430 fois


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