Intégration, laïcité, comment continuer la France


Intervention de Didier Leschi, directeur général de l'Office français de l’Immigration et de l’intégration, au colloque "Intégration, laïcité, continuer la France" du 23 mai 2016.


« Heureux l’homme qu’un pays en vie comble de joie et de courage. Pour moi, si l’on me parle de ma patrie, c’est comme si l’on m’avait jeté dans un bourbier ; refermé sur la tête le couvercle d’un cercueil… » Hölderlin.

Je voudrais au début de mon propos d’abord rendre hommage à Jean-Pierre Chevènement, pas seulement parce que je lui dois beaucoup, mais parce qu’il est le premier responsable politique national à avoir utilisé la formule « apartheid social » devant la représentation nationale. C’était lors de la présentation de la loi sur l’intercommunalité en 1998. Je m’en souviens d’autant mieux qu’il m’avait confié le soin de suivre le Parlement au sein de son cabinet au ministère de l’Intérieur. Expérience assez unique, je dois le dire.

« Apartheid social », la formule est à la fois un constat et une feuille de route du sujet à traiter. Nous savons tous intuitivement que la situation dans les quartiers d’apartheid, qu’on peut appeler aussi les quartiers de la politique de la ville, ne s’est pas améliorée depuis qu’on a pris conscience de leurs difficultés. C’est un euphémisme. Et puisque l’invitation qui m’est faite par la Fondation Res Publica est de partir de mes expériences, je partirai d’abord de la Seine-Saint-Denis comme situation particulière, qui n’est en réalité pas unique, parce qu’elle se situe aux portes de Paris. Cette proximité qui accentue les contrastes entre riches et pauvres est pour ceux qui y vivent un accélérateur de frustration et de ressentiment.

La Seine-Saint-Denis, ce sont 1,5 millions d’habitants, 55 % de population étrangère ou d’origine étrangère (ce qui veut dire qu’il y a des zones où cela peut atteindre les 90 %), avec, c’est peut-être une première incise sur les questions d’intégration, des écoles primaires où le français comme langue maternelle devient extrêmement minoritaire chez les élèves. Plus de 30 % de la population a moins de 18 ans, résultat de l’indice de fécondité le plus élevé de tous les départements métropolitains (2,5 enfants par femme.) C’est de ce fait le département le plus jeune de la France métropolitaine. Clichy-sous-Bois, La Courneuve, Aubervilliers sont avec Vaulx-en-Velin, que j’ai connu quand j’étais en poste à Lyon, les villes de France où il y a le plus de mineurs d’origine étrangère. Et pour compléter des données démographiques, la mortalité infantile atteint près de 5 pour mille. Une démographie peu courante donc.

C’est un taux de chômage élevé, trois points au-dessus de la moyenne régionale et nationale, au-dessus de 13 %. Mais la plupart des 40 000 jeunes inscrits dans les missions locales ne sont pas inscrits à Pôle emploi. Officiellement 20 % environ des moins de 25 ans sont au chômage, les garçons étant plus touchés que les filles.

J’ajoute que depuis 2008 le chômage des seniors a augmenté de plus de 50 %, le chômage des pères accentue la crise sociale et même morale.

Alors que c’est un des départements les plus touchés par le chômage, paradoxalement, la Seine-Saint-Denis est le département d’Ile-de-France qui crée le plus d’emplois, en particulier dans la Plaine Saint-Denis qui devient une sorte de La Défense, avec un foncier moins cher mais avec des entreprises qui pour l’essentiel viennent avec leurs personnels ou ne recrutent que des personnels très qualifiés.

On pourrait ajouter d’autres chiffres de la précarité : plus de 100 000 personnes au RSA, près de 30 % de familles monoparentales avec beaucoup de mères en grande difficulté car ce sont essentiellement des femmes seules en charge d’enfants avec des pères très souvent totalement défaillants, ne serait-ce qu’en matière de pension alimentaire.

La Seine-Saint-Denis est depuis longtemps une porte d’entrée dans le cadre des parcours migratoires. Au fil du temps se nouent des mécanismes de solidarité que rapidement nous appellerons « communautaires », mais aussi des phénomènes d’exploitation qui s’exercent au sein de ces mêmes communautés. Les marchands de sommeil connaissent ceux qu’ils exploitent et savent même comment les trouver. La Seine-Saint-Denis ce sont aussi 55 000 titulaires de l’aide médicale d’État. Si l’on multiplie par deux ou trois ayant-droit, on a une idée du nombre de personnes sans titre de séjour qui vivent dans le département et dont la présence déjoue les programmations sociales ou scolaires des communes ou de l’État et pèsent sur les budgets des collectivités.

Ces taux de détresse sociale, de pauvreté ont des incidences multiples. Ils expliquent par exemple le fait que le logement social (plus de 37 % dans tout le 93), qui peut atteindre dans certaines villes plus de 50 % (La Courneuve, Dugny, Stains) et très facilement 40 % (Aubervilliers, Romainville, Bagnolet, Saint-Ouen, Sevran etc…), n’est pas le logement le plus dégradé, même s’il peut l’être. Ce qui est le plus dégradé, c’est le parc privé. Ce sont ces grandes copropriétés qui pour certaines avaient été construites avec de beaux matériaux. Je pense à ces tours de Clichy-sous-bois où les salles de bain sont en marbre qui, après le départ des premiers propriétaires, sont devenus des lieux d’entassement de l’immigration clandestine à l’initiative de marchands de sommeil. C’est aussi le centre de Saint-Denis déserté par un public ouvrier ou de couches moyennes, chassé par la crise industrielle, et remplacé par une population pauvre exploitée par des marchands de sommeil. Mais, la Seine-Saint-Denis, c’est aussi un pavillonnaire ouvrier, souvent bâti par des immigrés des vagues précédentes (Espagnols, Italiens, Portugais), aujourd’hui loué à la découpe où une famille vit dans chaque pièce, dans le garage, dans la cave. Pour que cela ne se voie pas de l’extérieur, on remplace les grilles qui donnent sur la rue par des murs en parpaings, et on arrache la verdure (pas besoin de jardin). C’est ainsi que change la physionomie des rues au grand désespoir de ceux qui les ont connues avant et ce changement du paysage urbain accélère le départ des retraités qui vendent à ceux qui achètent, les marchands de sommeil…

Je pourrais ajouter presque à l’infini les données qui expliquent une partie des dysfonctionnements sociaux. Par exemple le fait qu’avec un parc hôtelier et des anciennes pensions ouvrières en grand nombre, ce département est aussi celui où l’État abrite dans le cadre du 115 plus de 10 000 personnes toutes les nuits à l’hôtel ou dans les dispositifs d’hébergement d’urgence. Plus que dans les Hauts-de-Seine où les chambres d’hôtel sont chères et trouvent preneur. La Seine-Saint-Denis est aussi la première destination francilienne des familles Roms qui organisent des campements sauvages ou des squats, à la fois parce qu’il y a du terrain vague, mais aussi parce que le métro ou le RER permettent un accès rapide aux zones de mendicité. Ce phénomène accentue au sein des populations qui vivent à proximité de ces campements le sentiment d’une régression : les bidonvilles reviennent, pensent les plus âgés.

Car bien sûr la proximité de Paris n’a pas que des inconvénients, si je puis dire. La mendicité comme le trafic de drogue sont des mécanismes de transfert de la richesse du cœur riche de l’agglomération vers la périphérie. Et comme une grande partie de la Seine-Saint-Denis est, contrairement à ce que beaucoup de monde croit, un département irrigué par les transports en communs vers Paris, les bouts de ligne sont aussi des lieux de deals importants. La ville de Saint-Ouen par exemple, qui alimente régulièrement la chronique des faits divers, est le bon exemple d’un trafic où tous les jours en moyenne 3 000 personnes, cadres ou étudiants viennent s’approvisionner auprès de vendeurs qui, n’étant pas du coin afin d’éviter d’être reconnus et dénoncés, se comportent en véritable force d’occupation des halls d’immeuble, parfois même de la rue. Les habitants se voient filtrer ou fouiller quand ils rentrent afin de vérifier qu’ils ne sont pas policiers ou hostiles au trafic. Ce sont des villes ou des lieux où les acheteurs sont protégés, pris en charge dès la sortie du métro. En 2015, il n’y a que peu d’incident à Saint-Ouen, commerce oblige.

La main d’œuvre laborieuse de ce trafic est constituée de jeunes hommes sortis tôt du système scolaire ou de collégiens en voie de déscolarisation qui gagnent là de l’argent facile.

Car une des causes de la désintégration, un facteur majeur de la non-intégration aujourd’hui à l’œuvre, se retrouve dans les données scolaires. Près d’un jeune sur deux, dans un département jeune, n’arrive pas au niveau du bac. Grâce aux études sur les trajectoires et origines menées par l’Ined, il est établi que la proportion de ceux qui sortent du système scolaire sans diplôme est deux fois plus importante chez les jeunes d’origine extra-européenne. Au sein de cette catégorie, les garçons en échec scolaire sont plus nombreux que les filles qui, en moyenne, réussissent mieux à l’école et s’insèrent mieux sur le marché du travail. En Seine-Saint-Denis les femmes qui lancent des entreprises créent plus d’emplois que les hommes… Mais, sur le plan statistique la situation de ces femmes se dégrade à partir du premier enfant. Elles sont rattrapées par les pesanteurs sociales.

La crise du système de formation :
Nous sommes loin, chez les jeunes de l’immigration, de l’objectif de 80 % d’une classe d’âge au niveau du bac souhaité par un ancien ministre de l’Education nationale …

Mais on ne peut comprendre l’ampleur de la crise du système scolaire en Seine-Saint-Denis si on ne voit pas qu’elle est d’abord une crise du monde enseignant : Épuisement ou appréhension devant la difficulté de la tâche qui est à l’origine de l’affaiblissement des équipes pédagogiques dont le symptôme est le fort taux d’absentéisme. J’ai connu un jour de rentrée avec 300 professeurs des écoles absents devant les élèves ! Depuis que le statut des professeurs des écoles ne fait plus obligation aux communes de loger l’enseignant, nous arrivons dans le 93 à ce qu’un professeur des écoles sur deux (et plus de 65 % des enseignants du secondaire) n’habite pas le département. Des enseignants jeunes qui ne s’attendaient pas à ça, ce qui est aussi à l’origine du fort absentéisme qui touche une partie du corps enseignant.

Tout cela accentue la crise de confiance envers le système scolaire chez les parents les plus investis et dont les enfants pourraient participer à la fameuse mixité scolaire. Cette crise est révélée par les chiffres. 30 % des élèves de CM2 ne vont pas dans un collège public du département, 30 % des élèves de 3ème ne vont pas dans un lycée public du département. Cette crise scolaire alimente les tensions avec les familles des classes moyennes qui quittent Paris du fait du prix des loyers et du foncier, ou avec les familles en ascension sociale et qui deviennent donc les premières à délocaliser leurs enfants ou à utiliser un enseignement privé qui n’arrive pas à répondre à la demande. Ces familles sont les premières inquiètes de l’abandon par exemple des classes bi-langues qui apparaissaient comme le moyen de ne pas hypothéquer l’avenir scolaire de leurs enfants ; elles sont les premières utilisatrices des classes ‘musique’, de tous ces mécanismes scolaires qui reconstituent sans l’avouer des classes de niveau. On ne peut comprendre la radicalité de certains mouvements de parents comme celui des « Bonnets d’âne », si on ne mesure pas l’angoisse qui les sous-tend, le sentiment que le piège du ghetto social s’est refermé sur les enfants du fait du choix résidentiel des parents. Tous cela en fait nous le savons tous aussi.

Ce qui est moins souligné, car on ne se penche, sans doute à juste titre, que sur les populations les plus en difficultés, c’est que les difficultés d’intégration liées à la crise scolaire ou à la crise sociale, pour des bonnes et des mauvaises raisons (les imaginaires collectifs, les stigmatisations, les phénomènes dits « postcoloniaux ») ne touchent pas toutes les populations issues des migrations de la même manière. Certains groupes à des degrés divers s’en sortent mieux. L’exemple du parcours scolaire des jeunes Chinois à Aubervilliers en est une des illustrations. À Aubervilliers, la quatrième ville de plus de 70 000 habitants la plus pauvre de France, où plus de 10 % de la population est d’origine asiatique, ce sont des enfants issus de ces familles qui dominent les classes. C’est aussi le résultat d’une attention particulière et traditionnelle de ces familles à la réussite scolaire. Ce qui ne veut pas dire que dans d’autres groupes socio-culturels on ne trouve pas la même attention. Mais cette « spécificité » Chinoise alimente des tensions entre enfants, du ressentiment, voire de la violence.

En évoquant ces écarts dans la dynamique des parcours migratoires, j’introduis le fait que la crise de l’intégration n’est pas seulement d’origine sociale, elle a aussi une dimension culturelle qu’on ne peut réduire au fait qu’elle serait le produit d’un repli communautaire. En Seine-Saint-Denis, il n’y a pas plus communautaire que la communauté chinoise, dans sa dimension économique ou culturelle qui va du logement avec des stratégies particulières d’achat pour louer entre soi, à la prise en charge dans les diverses entreprises des jeunes qui n’ont pas su répondre aux exigences scolaires de leurs familles, mais qui bénéficieront des mécanismes de prise en charge vers l’emploi grâce justement à la communauté. Le monde juif qui reste en Seine-Saint-Denis est aussi très communautaire, avec ses écoles en particulier, mais c’est autant par réflexe de peur que par volonté.

Si l’intitulé de ce débat associe intégration et laïcité, c’est bien parce qu’on veut aborder la crise spécifique d’intégration des personnes issues des traditions culturelles arabo-musulmanes.

Dans le panorama de crise sociale que j’ai décrit, qui produit beaucoup de désespérance dans une fraction importante de la société, il y a peu de choses auxquelles les personnes en souffrance ou en défaut d’intégration puissent se raccrocher. Parfois le commerce et la petite entreprise : l’ « ubérisation » des jeunes est un phénomène d’autant plus important qu’il y a maintenant près d’une décennie que les gouvernements successifs incitent ceux qui n’ont pas de travail à créer leur petite entreprise pour s’en sortir. Et par une sombre ironie, ce discours de la libre entreprise, mélange de la pensée libérale et de la mobilisation de la société civile cher à la deuxième gauche, rentre en écho avec une pensée religieuse pas uniquement salafiste qui trouve d’autant plus intéressant de se lancer dans des petits commerces que, disent-ils, le Prophète lui-même était commerçant. Les succès sont inégaux, les trafics nombreux, mais ce n’est pas le sujet.

Alors, crise de la laïcité… Je dis souvent que le seul moyen de définir la laïcité, c’est de la présenter comme l’inverse de ce qui se passait avant la Révolution française, quand l’Église prétendait, à partir de sa Vérité, contrôler la vie sociale des individus de la naissance à la mort, de l’état civil au contrôle des cimetières. La crise de la laïcité à partir de l’islam naît du développement de ces pratiques qui donnent le sentiment d’une volonté de retour à un contrôle religieux sur la vie de beaucoup comme d’une volonté de marquage de l’espace public. Bien sûr il y a le foulard à l’école, et c’est à Aubervilliers qu’est née la deuxième crise après celle de 1989 qui aboutira à la loi de 2004. Mais je pense que la crise est d’abord politico-culturelle, et le recul de la pensée laïque au sens où la raison doit l’emporter sur le prédicat religieux ne se limite pas au foulard à l’école.

D’une certaine manière, le foulard n’est presque pas le plus problématique. Ce qui sera difficile à relever, c’est l’écroulement d’une culture laïque, politique. Cet écroulement résulte de la disparition d’un tissu militant et associatif, de ce qu’on appelait le mouvement ouvrier et républicain. Je veux dire par là qu’en Seine-Saint-Denis il n’y a pas que la disparition du P.C., il y a aussi la disparition de ces associations de l’immigration espagnole où l’on s’affrontait sur de la politique et non sur du religieux en refaisant l’histoire de la république espagnole et du régime de Franco. Dans l’immigration portugaise on parlait du salazarisme et de sa fin. Dans l’immigration algérienne, à une époque, on parlait du mouvement des travailleurs arabes, et non de l’islam... Ces femmes, ces hommes ont disparu, ou vieillissant, sont sans relève. Il en va de même pour ce qu’on appelle les mouvements d’éducation populaire. À leur place et sur une dépolitisation générale, s’est constitué un réseau associatif, à l’image des populations qui vivent dans ces quartiers et sont animées par leur foi. Ces croyants allient travail social et diffusion, par l’exemple, de ce qu’ils sont. Ils constituent ainsi des associations baignées de religiosité. Mais je dirai que ces associations font ce que d’autres faisaient avant elles, du travail social comme entrée en matière du prosélytisme politique. Et ces associations, parce qu’elles sont souvent les seules en place, sont nécessairement utilisées, subventionnées pour des activités diverses, du soutien scolaire à l’animation de jeunes. Elles deviennent aussi un mode d’accès à l’emploi et supprimer leur subvention ce serait accroitre la précarité.

À cela s’ajoute le fait que la mosquée est devenue un des lieux importants de la sociabilité et qu’en son sein on discute d’islam avec des imams qui pour beaucoup, en tout cas dans les mosquées les plus importantes, viennent, avec l’accord de l’État, des pays d’origine. Dans ce type de discussion, peut être comme en politique, la parole réformiste ne l’emporte pas toujours, en particulier chez les jeunes de plus en plus attirés par des formes variées de salafisme qui ont comme avantage de donner une explication à l’échec social : le choix de vivre comme les premiers compagnons du Prophète. Elle l’emporte d’autant moins qu’aujourd’hui, contrairement à hier, il existe un élément important d’importation et même d’assignation culturelle. Pour reprendre les analyses de notre médiologue préféré, « On est la télévision qu’on regarde ». Or, des appartements aux chambres des foyers de travailleurs migrants, dans les cafés, la télé des paraboles, avec les émissions et les discours venant des pays d’origine, ou des chaînes comme Al Jazeera, est le premier vecteur de diffusion culturelle au sein des familles. Et même si tous les jeunes en grande majorité ne parlent pas l’arabe, l’imprégnation culturelle demeure forte. Or, ce qui est produit à partir de ces pays, c’est une culture, des discours, une religiosité où le refus de l’altérité l’emporte, avec l’antisémitisme en toile de fonds. Non seulement cela maintient le lien, mais cela diffuse des normes et un rapport au monde sur lequel il est inutile de s’étendre. Notre télévision fait à peine le poids le jour des matchs. Ces médias sont des freins puissants à l’intégration.

C’est sur ce substrat culturel marqué par l’islamisme, par l’affirmation de la nécessité de se réapproprier une identité musulmane, que s’exerce l’attraction suicidaire de l’aventure islamofasciste de Daech ou du djihad. La chose est facilitée par l’horreur des images de la guerre en Syrie diffusées par les organisations caritatives islamiques qui touchent en particulier les jeunes femmes : actuellement les premières à partir au djihad, elles en reviennent bien plus rarement que les hommes, prises dans des mariages qu’on ne peut rompre, et très vite en charge d’enfants.

À ce panorama il faut ajouter la nécessité d’avoir une claire conscience que la crise migratoire est un phénomène majeur et que nous n’en sommes qu’au début. Je ne vois pas comment les désordres du monde qui sont à l’origine des flux des pays du Sud vers le Nord pourront d’un coup s’arrêter. À un certain niveau de bêtise accumulée, la réparation devient presqu’impossible. Car bien sûr, il y a la destruction de l’Irak, de la Syrie, de la Lybie. Mais en Grèce aujourd’hui près de la moitié des personnes migrantes ne viennent ni d’Irak ni de Syrie, mais de presque de tous les pays du Sud, de l’Afrique à l’Asie. Jusqu’aux Bidounes nomades du Koweït, c’est-à-dire jusqu’aux populations laissées à la marge d’un des pays les plus riches du monde. En Grèce se retrouvent des Algériens, des Sénégalais, des Maliens, des Ivoiriens, des Pakistanais, des Afghans etc… qui, souvent arrivés jusqu’à Istanbul grâce à la Turkish Airlines, trouvent un passeur qui les met en danger au prix fort. L’Italie, depuis que s’est ouverte la perspective d’un accord avec la Turquie, devient le lieu d’arrivée le plus important des migrants en fuite qui ne viennent pas des pays concernés par une éventuelle relocalisation en Europe (Irak, Syrie, Érythrée), c’est-à-dire par un partage de l’effort. J’ajoute que la France est actuellement un des rares pays, et le premier en nombre d’accueillis, à respecter les accords de relocalisation pour soulager la Grèce et l’Italie.

Dans ce contexte comment continuer la France ? Je dirai que la condition préalable est de remettre la politique au poste de commande. C’est peut être actuellement un travail de catacombe. Pour le reste, il faudrait reprendre tous les combats perdus, du tournant de la rigueur à la guerre du Golfe en passant par Maastricht, pour savoir ce qu’il conviendrait de faire dans le monde tel qu’il est aujourd’hui. En ce qui me concerne, je ne regrette donc aucun de ces combats. Il n’est peut-être pas trop tard pour que ceux qui n’étaient pas là quand nous les avons menés et qui découvrent aujourd’hui que nous n’avions pas tort, prennent conscience des défis à relever.
Comment continuer la France ? Peut-être en affirmant clairement que dans la situation présente l’alternative c’est République ou Barbarie… En redonnant le sentiment de l’urgence pour que, comme dans les grandes crises que la République a déjà connues, nous fassions appel au meilleur de notre histoire pour en sortir.


Jean-Pierre Chevènement
Merci à Didier Leschi d’avoir ainsi campé le paysage, en pleine lumière.
Il va falloir se retrousser les manches… d’autant plus que beaucoup de temps a été perdu. Mais les attentats de 2015 ont réveillé le pays (et ils ne sont vraisemblablement pas les derniers) Les réserves de matière inflammable sont là. Il suffit de se remémorer les propos que nous venons d’entendre pour prendre la mesure des défis.

Comment la République, armée de ses principes, peut-elle faire face ?

Ayant lu attentivement presque tous les livres de Marcel Gauchet, je connais son analyse du phénomène qu’il appelle « la sortie de la religion ». Mais voilà le religieux qui revient au galop !

Cela pose un problème à la laïcité que j’ai connue conquérante, sûre d’elle-même, n’éprouvant aucun malaise identitaire (nous avions même un peu l’impression d’être les seuls au monde). Et nous découvrons un monde où l’islam représente 1,8 milliard d’hommes et de femmes, où des continents entiers (l’Amérique latine, l’Afrique) connaissent une vive recrudescence de la croyance religieuse. Les États-Unis sont naturellement religieux. Seuls les Chinois ne me paraissent pas être spontanément très religieux. Ils pratiquent une sorte de culte des ancêtres, selon une philosophie qu’après Huntington on peut qualifier de confucéenne. L’Europe occidentale quant à elle est en voie de sécularisation.

Nous ne pouvons pas ne pas contrôler les flux migratoires, mais ce n’est pas si facile.

Pouvons-nous maintenir la laïcité comme principe fondateur de notre organisation sociale ? Cela suppose que nous nous en donnions les moyens. Il est plus difficile de donner un statut aux religions qu’au temps de Napoléon, quand on pouvait créer le Grand Sanhédrin (1) et passer un Concordat avec le Pape.

La République laïque est relativement désarmée ou elle doit utiliser des biais pour que l’islam trouve sa place dans la République.

Je vais me tourner vers vous, cher Marcel Gauchet, pour que vous nous disiez si la laïcité, à vos yeux, est armée pour répondre à ce sentiment qu’elle a aujourd’hui, à tort ou à raison, d’être affaiblie et même minoritaire.

Peut-elle faire face, armée du petit « livre rouge » de Régis Debray et Didier Leschi (« La laïcité au quotidien, guide pratique ») ?


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1) Assemblée de notables israélites de l’Empire convoquée le 7 mars 1806 par Napoléon pour les consulter sur les moyens de rendre leurs coreligionnaires plus utiles à l’État. Cette organisation du culte israélite vint, après le Concordat et les lois organiques de l'an X, compléter l'ensemble de la législation qui règle l'exercice des trois religions reconnues par l'État.


Le cahier imprimé du colloque "Intégration, laïcité, continuer la France" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Vendredi 26 Août 2016 I | Lu 7102 fois





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