Géopolitique des tensions énergétiques

par Alain Dejammet, Ambassadeur de France, ancien ambassadeur auprès de l'ONU


Intervention prononcée lors du colloque du 14 décembre 2004 Approvisionnement énergétique de l'Europe et politique de grand voisinage


Merci Monsieur le ministre.

Les analyses très claires qui ont précédé, les réflexions et les questions de François Cœurmont amènent le profane que je suis à poser à son tour des questions très simplistes, auxquelles, probablement, il n’y aura pas de réponses.

Ces questions portent sur trois problèmes de caractère économique, écologique et géopolitique qui ont tous, en fait, une tonalité politique.

Le premier problème, de nature économique, est celui de l’équilibre entre l’offre énergétique – d’apparence déclinante – et la consommation qui, elle, semble croissante.
A l’horizon raisonnable, 2020-2050, soit l’espace d’une génération, la demande mondiale d’énergie devrait passer d’un chiffre actuel – en 2008 – proche de 10 milliards de Tep à plus de 15 milliards en 2020 et sans doute 20 milliards de Tep en 2050.
L’offre d’énergie suivra, quelles que soient les tensions, mais cette offre demeurera fondée sur les deux sources d’énergie dominantes, le pétrole et le gaz, qui à l’horizon 2030, compteront encore pour plus de la moitié dans l’approvisionnement énergétique mondial.
Or on nous parle d’un épuisement possible des réserves de pétrole dans un délai de quarante ou cinquante ans, de gaz dans un délai de soixante-dix ans (les chiffres sont beaucoup plus rassurants, quelques centaines d’années, pour le charbon et l’uranium). En bonne logique, l’équilibre offre-demande d’énergie devrait s’effondrer au milieu de ce siècle. Sauf révolution technologique spectaculaire (développement de nouvelles formes d’énergie renouvelable, expansion de la filière hydrogène), notre génération léguera à ses descendants le retour à l’âge de pierre… Les choses ne se passeront probablement pas comme ceci ; on retrouvera certainement du pétrole et du gaz, on développera d’autres énergies.
Mais, à titre de précaution, deux questions se posent :
Est-il possible d’accroître l’offre ?
Ceci suppose soit des progrès scientifiques considérables (nouvelles énergies) soit, comme on l’a dit, des décisions politiques courageuses en faveur du nucléaire, aujourd’hui décrié.
Peut-on, dans l’autre sens, réduire, sinon la demande, au moins la croissance de la demande par des décisions réglementaires de caractère surtout politique ?
A cette question globale, la réponse ne l’est pas.
Elle n’est pas globale parce qu’il n’y a pas d’autorité énergétique mondiale capable de dicter des décisions, ni l’ONU, ni le G8, ni le G20, ni l’OMC – dont, d’ailleurs, la Russie ne fait pas partie -, ni l’Agence internationale de l’énergie (malgré le titre il s’agit d’un groupement de quelques consommateurs et producteurs de pétrole, essentiellement un organisme d’étude qui aide à gérer les réserves stratégiques mais n’a pas vocation à prendre des décisions).
La réponse n’est pas non plus globale parce que les pays en développement s’estiment fondés à rattraper leur retard. Le Sud sera, dans cinquante ans, le principal consommateur.
Elle ne l’est pas, enfin, parce que les pays industrialisés sont divisés :
S’il doit y avoir freinage de la consommation, celui-ci doit venir d’abord des pays du Nord, rassemblés pour la plupart dans le cadre de l’A.I.E. (Agence Internationale pour l’Energie) Or, face à l’exigence de discipline de la consommation, la réponse de l’A.I.E. n’est pas elle-même homogène. Il y a cassure entre l’attitude des Etats-Unis et celle de l’UE
Les Etats-Unis travaillent activement à développer des énergies nouvelles mais ils ne travaillent pas du tout sur la réduction de la demande. The United States Energy Association a publié un programme fixant objectifs et principes, qui ne contient rien sur les économies d’énergie.
En revanche, la Commission européenne, dans son Livre Vert (qui date de 2001), a proposé de s’efforcer de contrôler la croissance de la demande. Le Livre Vert indique les secteurs – bâtiment mais surtout transports – où des économies d’énergie sont possibles : développement des transports par eau, par rail, élimination des véhicules gaspilleurs. La Commission évoque les moyens de tels choix : réglementaires, financiers, fiscaux.
Vœux pieux très difficiles à mettre en œuvre parce qu’il y a une contradiction fondamentale en Europe entre une volonté éventuelle de contrôler la demande - qui impliquerait des contraintes économiques - et une philosophie tout entière axée sur la liberté du marché : libre initiative, libre jeu de la concurrence. L’UE, comme ceci a été dit, n’a pas, en réalité, de politique énergétique.
Divorce, donc, au niveau même des objectifs, entre Etats-Unis et UE
Divorce, au sein de l’UE, entre les fins et les moyens.
Il n’y a donc pas de réponse rassurante au premier problème soulevé, pas de politique garantissant l’ajustement à long terme de la demande à l’offre.

Le deuxième problème est celui du respect de l’environnement.
L’enjeu est celui d’un approvisionnement énergétique qui ne ruine pas notre environnement : il s’agit des problèmes d’émission de gaz carbonique et de traitement des déchets nucléaires.
La question est double :
Chacun sur terre partage-t-il la même préoccupation ?
Existe-t-il une réponse universelle ?

La préoccupation est, cette fois, très largement partagée : Sommets de la terre, discours des chefs d’Etats, unanimes : « La maison brûle… », etc.
Mais il n’y a pas de réponse universelle.
Pour le gaz carbonique, on croyait que la réponse résidait dans le Protocole de Kyoto. Cette réponse, on le sait, ne vaut pas parce qu’en matière d’environnement, d’effet de serre, il n’y a pas de frontières. Or les Etats-Unis ont décidé de ne pas appliquer ce Protocole de Kyoto. L’explication, qui figure dans le rapport de l’Association américaine pour l’énergie, est tout bonnement que son application « handicaperait l’économie américaine ».
On objectera cependant que la vraie réponse aux problèmes écologiques n’est pas dans les mesures partielles, réglementaires, financières. Elle est dans le développement des énergies propres : soleil, vent, eau, hydrogène.
Chacun sait bien que ces énergies seront très longues à s’imposer. A beaucoup, déjà, l’objectif de 20% d’énergie renouvelable pour l’UE en 2010 paraît déjà irréalisable.

L’énergie nucléaire ne provoque pas d’effet de serre mais elle pose à son tour un double problème :
Un problème technique : le traitement des déchets.
Un problème politique : celui de son acceptation par les gouvernements et par des opinions rétives.
Le problème technique est soluble, mais il dépend de recherches coûteuses. Or aux Etats-Unis comme en France, les efforts d’investissement, de recherche et de développement dans le domaine du traitement des déchets nucléaires sont insuffisants. Nous assistons donc à une sorte de démission générale : Les experts européens sont favorables au nucléaire - ils le disent et l’écrivent - mais ils se résignent au déclin du nucléaire alors que cette énergie ne procure pas d’effet de serre et que le problème du traitement des déchets est probablement soluble à condition que l’on y consacre des efforts de recherche suffisants. On se résigne à l’idée que le nucléaire ne procurerait que 6% du potentiel énergétique européen en 2030.
Là encore, au problème écologique, la réponse n’est pas aujourd’hui satisfaisante sauf à renverser des barrières dues à l’égoïsme national des uns, aux craintes quasi théologiques du nucléaire pour les autres.

Le troisième problème est géopolitique.
Il résulte de l’écart physique, géographique, entre les pays producteurs et les pays consommateurs. Ceci amène à poser deux questions, l’une concernant l’organisation du marché et l’autre la sécurité du transport d’énergie.

La première question est donc celle du marché de l’énergie :
Ce marché sera-t-il organisé, réglé par des accords globaux, par produits, entre groupes de pays producteurs et groupes de consommateurs ?
Ou sera-t-il ouvert au jeu individuel des Etats, à une compétition d’autant plus vive et finalement agressive qu’elle touche aux intérêts vitaux ?
Une première réponse est négative. Il n’y a pas d’organisation globale du marché. Pour un seul produit, le pétrole, certains producteurs se sont rassemblés en cartel : l’OPEP. Mais il n’y a pas d’équivalent chez les consommateurs. La France, en 1974, lors de la constitution de l’A.I.E. avait écarté l’idée d’un bloc de consommateurs affrontant un bloc de producteurs. Plusieurs producteurs ne sont pas non plus membres de l’OMC, et l’OMC n’a donc pas prise sur le commerce du pétrole. Les producteurs de pétrole récusent l’idée de contrats à long terme. Pour les autres produits : gaz, charbon, uranium, les producteurs ne sont même pas regroupés. Il n’y a pas l’équivalent de l’OPEP
Du côté des consommateurs, l’A.I.E. fait des études, veille à la constitution et à la gestion des stocks stratégiques mais elle n’intervient pas sur le marché. L’UE, qui représente aujourd’hui 14% à 15% de la consommation mondiale d’énergie pour à peine 6% de la population mondiale, n’a pas de politique de l’énergie.
Le champ est donc ouvert pour un marché libre où joue pleinement la concurrence entre consommateurs et producteurs. Du tableau des uns et des autres, de leur situation géographique, de leur poids politique, dérivent des rapports difficiles, concurrentiels, sources prévisibles de compétitions, tensions, possibles conflits.
Le marché est évidemment différent selon qu’il s’agit de pétrole ou de gaz. Le gaz a ses spécificités : les Etats entrent en scène, les principaux producteurs : Russie, Algérie contrôlent leur production gazière. Des entreprises contrôlées par l’Etat figurent également parmi les consommateurs et les contrats, souvent à long terme, vont de huit à vingt-cinq ans. Il y a donc une spécificité gazière où la prégnance étatique apparaît.

Le marché du pétrole paraît très différent. Certains disent qu’il ne s’agit pas d’un problème géopolitique car le marché du pétrole est vraiment un marché mondial dictant un prix mondial, l’équilibre entre l’offre et la demande déterminant le prix mondial. Il n’y a donc pas de compétitions d’Etats, mais des compétitions entre des consommateurs individuels qui cherchent à entrer en concurrence pour s’approvisionner et qui accèdent à un marché mondial et non pas à tel ou tel pays exportateur.
Il n’y aurait donc pas de géopolitique du pétrole mais simplement la loi du marché.
Ceci est évidemment faux : pour que le marché fonctionne, il faut que les pays producteurs fonctionnent bien, et pour qu’ils fonctionnent bien, les Etats consommateurs, et notamment les Etats-Unis, interviennent politiquement, et ils « sécurisent » militairement les producteurs. En fait, on « sécurise » l’Arabie Saoudite et, en s’installant chez lui, l’Irak.
Il y a donc bien, contrairement aux apparences du marché, un problème géopolitique, et ceci d’autant plus que les entreprises des pays consommateurs ont partie liée avec des pays producteurs. La sécurisation est donc à double sens : elle vaut à la fois pour le pays producteur et pour l’entreprise du pays consommateur qui est installée et qui produit à partir du pays producteur.
On est donc très loin de la vision irénique que certains proposent : celle d’un marché strictement mondial du pétrole, d’un « bien collectif mondial ». La vérité est qu’il y a concurrence - âpre - pour accéder aux producteurs.
Les pays producteurs se situent essentiellement au Moyen-Orient (Arabie Saoudite, Irak, Iran, Koweït, EAU), en Afrique, (Algérie, Libye, Nigeria, Angola, Guinée équatoriale, bientôt peut-être le Tchad). En Amérique latine (Venezuela, Mexique). En Eurasie, la Russie.
Pour le gaz, la Russie domine, suivie de l’Iran, du Qatar, des Emirats, de l’Arabie, du Venezuela et, loin derrière, de l’Algérie, de la Libye, de l’Egypte.
Pour le charbon, les productions sont plus disséminées, elles vont des Etats-Unis à la Chine en passant par l’Afrique du Sud, l’Inde et la vieille Europe : la Pologne, l’Allemagne.
En face, tous les autres pays sont des consommateurs nets d’énergie même s’ils sont de gros producteurs (dans le cas des Etats-Unis, le principal producteur pour presque tous les produits). L’Europe, dépendante en tout, cela a été souligné, mais aussi la Chine, l’Inde, le Japon et le Brésil.
Tous ces consommateurs se disputeront les marchés exportateurs.
Ces axes de compétition et de risques de tensions se dessinent dès à présent sur la carte, dictés par les réserves énergétiques et les proximités géographiques mais aussi politiques.
On retrouvera les Etats-Unis partout, du Venezuela au Golfe de Guinée, au Moyen-Orient… et partout sous cette double forme de compagnies présentes, sur place, et d’offres de sécurisation politique et militaire.
Les pays du sud mettront certainement en pratique, dans les années qui viennent, le dogme de la coopération horizontale, de la coopération sud/sud. En 2050, 80% des échanges internationaux d’énergie se feront à l’extérieur de l’OCDE. On peut s’attendre à ce que le Brésil, l’Inde et la Chine se tournent vers l’Afrique noire, vers le Golfe de Guinée, vers le Moyen-Orient, des régions qui seront moins facilement ouvertes à l’Europe.
La Chine, comme le Japon, auront évidemment tendance à s’intéresser en priorité au producteur voisin qu’est la Russie.
D’où le problème pour l’UE. Ses Etats membres devront très certainement essayer de prendre des assurances à long terme du côté de l’Afrique du Nord qui, à proximité, offre ses réserves de pétrole et de gaz. Mais, à moyen terme, tout devrait rapprocher les pays de l’UE de la Russie qui, en 2050, sera la première réserve mondiale de gaz, la seconde en charbon, la cinquième en pétrole. A la différence des Etats-Unis, la Russie aura de grosses capacités exportatrices car elle sera démographiquement réduite à cent millions d’habitants alors que les Etats-Unis auront, en 2050, quatre cent millions d’habitants.
Mais l’intérêt européen pour la Russie ne pourra pas être traité uniquement en termes économiques de marché. Le gaz, en Russie, est une affaire d’Etat. Gazprom, société d’Etat, en gère 90%. Qui dit contrat à long terme dit connotation politique.

Cette connotation politique se retrouve à propos de la deuxième question : celle de la sécurité d’acheminement de l’énergie.
Deux options s’offrent : la voie maritime et la voie terrestre.
La voie maritime, par pétroliers ou méthaniers, pose à son tour deux questions : celle de la sécurité des détroits : Malaga, Bosphore, Ormuz, Canal de Suez – ce qui explique les présences de la Sixième et de la Septième flottes -, mais aussi celle de la politique industrielle. Les pays du nord, dits industrialisés, qui glissent vers une économie de services, sont-ils encore capables d’un sursaut industriel et capables de bâtir les infrastructures financières industrielles très lourdes que représentent la construction de terminaux de gaz naturel liquéfié et la constitution d’une flotte de méthaniers ? Il y a là un choix de politique industrielle.
Quant aux réseaux terrestres ou sous-marins de gazoducs et d’oléoducs, ils ont une dimension géopolitique évidente. On se souvient des discussions des Etats-Unis avec l’Afghanistan des Talibans, voici quelques années, pour obtenir le tracé d’un oléoduc allant de l’Ouzbékistan vers le Golfe, au profit d’une firme américaine. Tout réseau de transport crée des obligations réciproques pour l’Etat producteur comme pour l’Etat traversé : péage d’un côté, garanties de sécurité à donner de l’autre. Ceci crée tout un ensemble d’assurances liées.
Autant d’axes d’exportation de gaz russe vers l’ouest européen à travers l’Ukraine (80% actuellement), la Biélorussie, les Pays baltes, autant d’intérêts de la part de Moscou et des capitales des pays traversés à s’entendre, autant d’attention apportée au Caucase par Moscou, autant de compétition de la part des Etats-Unis pour favoriser l’aménagement d’un axe de transport de la Caspienne à la Turquie en évitant le Caucase, via la Géorgie.
On voit bien qu’en filigrane du dessin des réseaux d’oléoducs et de gazoducs, sont les pressions, les marchandages, presque les futurs conflits.

La conclusion est donc simple : les marchés du gaz et du pétrole sont bien des marchés géopolitiques, traités en termes d’accès ou de sécurisation militaire de l’approvisionnement.
La preuve en est donnée a contrario. Au moment de l’affaire d’Irak, certains pays, dont la France, n’ont pas trop osé parler de pétrole, de crainte que ces arguments fussent jugés primaires. Mais la réciproque n’est pas vraie : pendant des années, certains pays, dont la France également, ont tenté des propositions de contrôle pacifique de l’Irak. Toutes ces propositions ont été écartées par certains de nos amis (américains, anglais), parce qu’ils soupçonnaient que celles-ci étaient dictées exclusivement par l’intérêt pétrolier. Ils ne se bornaient pas à soupçonner. Ils accusaient. Force est donc de se convaincre que nos amis raisonnent ainsi : l’énergie est un problème, non de marché, mais de politique.
Il n’y a pas de politique d’ajustement de la demande à l’offre.
Il n’y a pas de véritable politique d’environnement. Ni de développement du nucléaire par le règlement des problèmes liés au traitement des déchets.
Il y a bien, en revanche, une politique de sécurisation - et même de sécurisation militaire - des marchés, et cela c’est bien de la géopolitique.

Fondation Res Publica I Mercredi 15 Décembre 2004 I | Lu 8300 fois


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