France - Allemagne: stupeur et tremblements


Par Jean-Yves Autexier, membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica.


A ceux qui voulaient croire que la chute du mur de Berlin ne changerait rien à la construction européenne et qu’une Allemagne unie, toujours plus européenne, succèderait à l’ancienne nation divisée, la réalité d’aujourd’hui pose quelques questions. A l’analyse de Peter Sloterdijk, selon laquelle l’Allemagne a rejoint la culture des vainqueurs de 1945 (Peter Sloterdijk, "Théorie des après-guerres", 2008), au terme d’un processus courageux et difficile, l’actualité oppose plusieurs interrogations.

Réticences vives devant tout gouvernement économique de la zone euro, opposition réelle de l’opinion allemande aux plans de sauvegarde de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal, ou au renforcement du Fonds de soutien européen, abstention au Conseil de sécurité sur la résolution 1973 concernant l’intervention en Lybie, et refus d’y participer… La liste est longue des sujets pour lesquels l’Allemagne a fait prévaloir ses vues propres sur des intérêts communautaires ou politico-humanitaires.

Nouvel épisode en cours : un rapport du conseil scientifique placé auprès du Parlement vient de mettre en garde les députés au Bundestag contre l’acceptation d’un programme de soutien au sein de la zone euro : « En admettant le principe d’une garantie financière [en faveur d’autres Etats], on déclencherait un processus débouchant sur l’obligation de verser des sommes très élevées, sans que le Parlement ait un pouvoir de décision en la matière ». De son côté, la Cour fédérale des comptes estime que le gouvernement ne peut de sa propre autorité faire des concessions d’aussi grande portée. « Tous les engagements concernant les modalités et le niveau de la participation allemande au Fonds de soutien sont subordonnés à une autorisation parlementaire » non prévue dans l’accord donné par la chancelière aux instances de l’Union. On se souvient que la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, le 30 juin 2009, avait été particulièrement vigilante sur ce point, en stipulant que tout engagement nouveau de l’Allemagne (par exemple les clauses « passerelles ») devait être soumis à un vote express du Parlement. Cette décision, dont une note de la Fondation Res Publica (Marie-Françoise Bechtel, "L’arrêt du 30 juin 2009 de la cour constitutionnelle et l’Europe : une révolution juridique ?", 21 octobre 2009) avait souligné l’importance, n’a pas fini de produire ses effets.

En réalité, ces éléments doivent s’inscrire dans une perspective longue, marquée par le fait que l’Allemagne parvient le plus souvent à imposer ses choix en Europe : la reconnaissance unilatérale de la Croatie, ouvrant la boîte de Pandore des guerres yougoslaves, l’empressement pour l’élargissement à l’Est, tandis que l’Union de la Méditerranée était écartée et paralysée. Au plan institutionnel, le rejet par le peuple français du projet de Constitution, fut balayé du revers de la main par un traité de Lisbonne tout entier inspiré des vues de notre partenaire d’outre Rhin. Au plan économique, les excédents commerciaux allemands sont pour leur majorité réalisés en Europe, où les déficits commerciaux des voisins de l’Allemagne assurent sa prospérité. Au plan monétaire, le taux de change euro-dollar, adapté aux exportations allemandes, est mortifère pour l’industrie française, italienne, espagnole. A la politique américaine de relance, s’oppose la politique allemande de réduction des dépenses publiques. En maints domaines, l’Allemagne est tentée par faire cavalier seul (1).

Faut-il en déduire que Berlin tourne le dos aux solidarités européennes, se trouve tentée par les voies obscures du Sonderweg ? Certains n’hésitent pas à le murmurer, soit dans l’amitié (2), soit dans l’outrance (3). A la vérité, il faut admettre que l’Allemagne d’après 1989 est et sera différente de l’Allemagne de Bonn, il s’agit de le comprendre et de s’organiser en fonction de cette réalité.

Or Berlin est encouragé dans l’égoïsme national par deux facteurs préoccupants :
  • La faiblesse française, qui en acceptant le Pacte de compétitivité a assumé les contraintes allemandes (endettement, déficit…) alors que nos exigences, ne serait-ce qu’en raison de notre démographie, sont différentes et que notre besoin de croissance ne doit pas être entravé par une cure d’austérité inadaptée. L’amitié franco-allemande ne peut se fonder ni sur l’alignement, ni sur l’incompréhension des réalités allemandes.
  • L’erreur d’architecture dans la construction de la zone euro, qui pousse nos deux pays l’un contre l’autre, en transformant nos besoins contraires en rivalités. Ce qu’une monnaie commune aurait encouragé, une monnaie unique le dissout. L’Europe de Maastricht et Lisbonne nous pousse exactement là où nous ne voulions pas aller : la confrontation des nations.

    C’est en refondant l’Europe qu’on pourrait concilier les intérêts d’une Allemagne redevenue puissance « normale » et par ailleurs exemplaire sur le plan démocratique, et les intérêts de la France – plus généralement ceux des autres Etats européens (voir sur ces perspectives "La France est-elle finie?", Jean-Pierre Chevènement, Fayard, 2011). Dans l’architecture actuelle de l’Europe, nous sommes voués à nous opposer sans cesse, et l’épreuve de force économique et politique est devant nous. Dans une autre configuration, celle d’une Europe européenne respectueuse des nations qui la composent, nous pourrions réussir à articuler nos intérêts et nos spécificités, les dépasser, éviter la marginalisation de l’Europe dans le monde nouveau qui émerge. Disposer d’un plan B et ne rien tenir pour indépassable – que ce soit pour l’euro ou pour les institutions –, telles sont comme toujours les clés d’un bon rapport politique. La relation franco-allemande étouffe : il est urgent de la refonder sur des bases saines.

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    1) On ne vise pas ici sa décision concernant la Lybie, où l’Allemagne se trouve aux côtés de la Russie, du Brésil, de l’Inde, de la Chine, notamment, et où « l’isolement » parait occidentalo-centré.
    2) Christine Lagarde : « L'Allemagne a effectué un travail énorme au cours de ces dix dernières années pour mettre la pression sur les coûts du travail (...) mais je ne crois pas que ce soit un modèle viable sur le long terme »
    3) Bernard-Henri Lévy à propos du vote au Conseil de sécurité sur la résolution 1973 : « Il y avait le principe que quelque chose comme le national-socialisme ne devait plus jamais se produire. Plus jamais de crimes contre l’humanité. Merkel et Westerwelle ont rompu ce pacte. »

Fondation Res Publica I Lundi 18 Avril 2011 I | Lu 1886 fois


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