Financement public du cinéma et diversité culturelle


Intervention d'Olivier Amiel, Chargé d’enseignement à l’Université de Perpignan, au colloque du 29 septembre 2008, Paradoxes du cinéma français.


Olivier Amiel (à droite)
Olivier Amiel (à droite)
Parmi les paradoxes du financement public des cinémas français et européen, j’en garderai un, celui de sa justification.

Pourquoi devrait-on subventionner le cinéma français ?
Pourquoi devrait-on subventionner le cinéma européen ?

Les premières mesures de financement public du cinéma furent mises en œuvre par des Etats européens, essentiellement sous des régimes politiques autoritaires, voire totalitaires. On pense à l’Allemagne nazie, à l’Italie fasciste, à l’Union soviétique. En France même, les premières grandes mesures du financement public du cinéma naquirent sous l’occupation avec, notamment, une loi validée de mai 1941. On se souvient de l’enthousiasme de Goebbels et de Staline à propos du cinéma, ce formidable outil de contrôle et de manipulation des masses. Ce mouvement est tel que les rares Etats qui n’avaient pas entrepris de mesures de financement public de leur cinéma y furent amenés en réaction à ces politiques publiques des régimes autoritaires ou totalitaires ; ce fut le cas de la Grande-Bretagne ou du Danemark.

La justification originelle du financement public du cinéma était donc la propagande et la contre propagande. Par la suite, en France notamment, la justification allait devenir économique : une justification par une politique industrielle, vous l’avez rappelé Monsieur le Président, avec les fameux accords Blum-Byrnes de 1946 qui mirent fin au contingentement des œuvres nord-américaines en France en échange d’une réduction de notre dette financière et qui déclenchèrent une entrée massive sur le marché des productions nord-américaines. D’où la volonté des pouvoirs publics de compenser cette ouverture par un financement, par des aides au cinéma.

On est donc passé d’une justification par la propagande à une justification industrielle. Si l’on excepte le ministère Malraux qui a commencé à donner une tonalité culturelle, il faudra surtout attendre les cycles de négociations commerciales multilatérales du GATT puis de l’OMC pour que s’exprime la dimension culturelle du financement public du cinéma. C’est là en effet que l’ensemble de notre système d’aides au cinéma fut la cible de critiques – les Etats-Unis désirant que le secteur audiovisuel et cinématographique n’échappe pas aux règles de libre-échange – qui suscitèrent enfin une justification culturelle à ce système. A cette époque, la France menait ce combat seule contre tous.

Je salue la présence de Monsieur Toubon qui fut ministre de la Culture dans cette période difficile pour le cinéma français car il fallait défendre son régime d’aides pour répondre à ces attaques. D’abord auprès de nos partenaires européens : la politique commerciale commune exigeait que l’Europe s’exprimât d’une seule voix : il fallait donc convaincre nos partenaires de ne pas libéraliser les secteurs audiovisuel et cinématographique. Vous y êtes parvenu avec un discours culturel imparable, qui arguait que de tous temps, l’image avait été le moyen privilégié de la nécessaire représentation d’un peuple pour lui-même et pour l’autre. Aujourd’hui, c’est l’image animée qui est investie de cette fonction. Cette nécessité de représentation des peuples va donc justifier la défense, la protection de notre audiovisuel et de notre cinématographie. Aujourd’hui les Etats européens (la France en tête) financent de manière conséquente leur cinéma. L’Union européenne elle-même finance le cinéma dans une complémentarité assez heureuse.

Ce discours culturel a aujourd’hui dépassé les frontières européennes puisque, comme vous le rappeliez en introduction, l’ONU signa en 2001 une « déclaration sur la diversité culturelle » suivie d’une convention en 2005.

Dans cette déclaration et dans cette convention, deux axes résument la possibilité d’aider et subventionner son cinéma :
Il est important de sauver la diversité, donc de protéger sa propre identité culturelle. Dans cet axe, l’Europe et la France se sont largement affirmées.

Le second axe consiste à aider les Etats qui ne le peuvent pas à protéger leur propre identité culturelle selon un principe de solidarité internationale visant à garantir la diversité culturelle. Sur ce point - c’est un des paradoxes du financement public du cinéma en France et en Europe - l’Europe traîne les pieds. Nous permettons à notre cinématographie, à notre audiovisuel, de s’exporter par une protection financière et juridique mais nous n’aidons pas assez les Etats extra-européens à le faire. L’Europe brandit la diversité culturelle comme un prétexte juridique permettant de protéger sa cinématographie et son audiovisuel sous couvert d’un discours culturel et universaliste. Or, dans les faits, on ne voit pas assez d’ouverture sur l’extérieur de ce système d’aides. C’est en voie de changement, notamment en France. La directrice du CNC a souhaité dans ses vœux, en janvier dernier, profiter de la présidence française de l’Union européenne pour défendre l’ouverture de notre système d’aides au-delà des frontières européennes. Il appartient donc à la France et au CNC, principal fonds mondial de subventions et d’aides au cinéma de faire partager ce discours.

Il nous faut donc une grande politique européenne du cinéma qui ne fasse pas de distinction entre les artistes. L’art cinématographique ne doit pas avoir de frontières. N’importe quel auteur doit pouvoir accéder aux aides européennes s’il participe à la diversité de la culture.

Mais le cinéma est aussi une industrie, tout ce qui concerne les aides industrielles doit donc faire l’objet d’une sélection : autant un réalisateur nord-américain devrait pouvoir prétendre aux aides européennes, autant il n’est pas question de financer la construction de studios aux Etats-Unis. Il faudra plutôt cibler les pays les plus pauvres, dépourvus d’outil industriel cinématographique.

A défaut d’entreprendre cette politique, perpétuant cet ethnocentrisme européen, nous trahissons la véritable diversité culturelle et nous risquons de perdre nos partenaires internationaux dans ce combat.
Si pour combattre un incontestable impérialisme hollywoodien, nous répondons par un impérialisme européen masqué sous le prétexte juridique de la diversité culturelle, alors… Que la bête meure

Fondation Res Publica I Lundi 29 Septembre 2008 I | Lu 4659 fois


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