E Pluribus Unum

par Steve Kaplan, Professeur d’histoire à Cornell University et à l’Université de Versailles-St-Quentin


Intervention prononcée lors du colloque Où va la société américaine du 4 décembre 2006.


« Last but not least » à moins que ce ne soit « Least but not last » ? Je ne sais pas
J’espère avoir le temps tout à l’heure de dire quelques mots concernant le fonds de commerce de Cassandre d’Emmanuel.
Historiquement, quand un Européen pose la question : « Où va la société américaine ? » cela signifie : « Où va la société européenne ? ». C’était vrai pour Tocqueville, c’était vrai pour Max Weber en 1904, c’était vrai pour Théodore Adorno de 1938 à la fin de la guerre et, à en juger par les termes des questions proposées pour cette soirée, c’est toujours la même problématique sous-jacente. Je m’intéresse autant à la société européenne qu’à la société américaine, je jouerai donc volontiers ce jeu.
Je vais me tenir, dans un premier temps à trois thèmes larges pour revenir, peut-être, plus tard, aux suppositions historiques qui structurent les autres interventions.

Je vais parler d’abord de races, de classes puis de religions.

Je suis né à Brooklyn. Comme beaucoup d’autres familles juives à cette époque, nous sommes très rapidement allés vivre à Queens, un autre district de la ville de New York. Nous nous sommes alors installés dans le quartier de Jamaica à deux ou trois encablures de la rue appelée Liverpool où, il y a dix jours, un jeune Noir, Sean Bell, qui enterrait sa vie de célibataire, était tué de cinquante-trois balles tirées par cinq policiers. Je ne sais pas si Monsieur Bell était coupable de quoi que ce soit et je suppose que Monsieur Bloomberg était plutôt rassuré d’apprendre que sur les cinq policiers qui ont tiré, deux étaient noirs et un hispanique. Je ne sais rien de Monsieur Sean Bell mais il me rappelle Rodney King, qui avait été passé à tabac par les policiers de Los Angeles, incident qui allait provoquer les émeutes terribles de 1992, et surtout, dans un contexte plus récent, cela me rappelle Katrina.

Katrina n’est pas une star d’Hollywood mais une catastrophe à la fois naturelle et culturelle qui relate des vérités connues de longue date et systématiquement niées. Quand la Nouvelle Orléans surgit soudain en prime time à la télévision, on réalise, depuis nos gratte-ciel, à quel point la richesse, l’ordre et le pouvoir dominent sur la pauvreté, l’impuissance et le chaos. A la Nouvelle Orléans, bien avant Katrina, le taux de mortalité infantile des Noirs était au niveau du Sri Lanka (je parle sous le contrôle d’Emmanuel Todd qui s’y connaît beaucoup mieux que moi dans ce domaine). J’ai vécu, en tant qu’Américain, un moment de honte. Je ne suis pas encore revenu des images du Superdome (dénommé « abri de dernier recours ») et du Convention Center : des dizaines de milliers de gens sans eau, sans nourriture, sans équipement sanitaire, abandonnés dans le drame comme ils l’étaient dans leur vie quotidienne. Il s’agit évidemment d’un événement naturel mais aussi d’une énorme défaillance politique, d’une incompétence totale, d’une incurie renforcée par un racisme institutionnel, par la pauvreté sous-jacente, par les inégalités sauvages, par le cynisme, par le sous-investissement dans toute l’infrastructure. Il me semble grotesque de prétendre exporter de la liberté au Moyen-Orient quand on n’est même pas capable de nourrir les villes de l’Amérique profonde, tâche régalienne de base, obligation morale impérative ! Le mensonge de Katrina n’est pas pour moi moins grave que le mensonge d’Irak : « la création d’une fausse réalité », comme disait Franck Rich du New York Times. Seuls 12% des Américains admettent que la race a joué dans la réponse lente et molle du gouvernement.

Donc race, pauvreté, race et classe. Des Noirs aisés ont quitté sans problème la Nouvelle Orléans. On ne peut donc pas réduire cela uniquement à un racisme grave. Mais il faut noter la réaction de la droite, prétendant, comme toujours, que c’est la faute des victimes et dénonçant l’idée que les pouvoirs publics auraient dû prévenir de telles catastrophes. L’Etat ne peut pas tout, comme dirait l’autre, voire l’Etat ne doit pas tout. Aux gens de se débrouiller, tant au quotidien que dans l’urgence, au mieux avec l’aide des institutions caritatives, notamment religieuses. L’ordre naturel veut que le privé prime toujours sur le public, c’est ce qu’aux Etats-Unis on appelle TINA (There is no alternative), pas d’alternative à la logique du marché.

Il y a bien sûr l’autre versant et je ne vais pas vous donner un slogan-dogme pour toute explication sociologique ou historique. Un progrès énorme a eu lieu durant ma vie. J’ai participé aux Freedom Rides dans le Sud quand j’avais 18 ans. Quand j’étais tout jeune dans le Borough de Queens, mon père m’a promené dans des hôtels des lieux chics de Long Island où était affiché « No Dogs, no Jews » (ni chiens ni juifs). Dans ce domaine un progrès énorme a eu lieu depuis Brown V. Board of Education (l’arrêt de la Cour Suprême du 17 mai 1954 déclarant la segrégation raciale inconstitutionnelle dans toutes les écoles publiques) malgré toutes les régressions que je vais évoquer au fil de mon propos. Une vraie bourgeoisie noire se développe, produit direct de l’Affirmative Action. Les Noirs sont souvent isolés mais ils sont omniprésents (pas comme le journaliste du week-end à TF1). Ils sont désormais un peu partout, dans tous les domaines économiques et politiques, à tous les niveaux. Ne parlons pas des deux célèbres ministres des affaires étrangères, cas sans doute tout à fait singuliers. Le premier gouverneur noir du Massachusetts vient d’être élu. Charlie Rangle, évoqué par mon ami François Bujon de l’Estang, préside la commission la plus importante de la Chambre (Ways and Means). Le Cercle noir (Black Caucus) du Congrès a une influence considérable. Je reviendrai sur le cas de Barack Obama, élu Sénateur d’Illinois en 2004 avec 70% du vote, possible candidat à la présidence des Etats Unis.

François Bujon de l’Estang évoquait un phénomène qui change profondément les choses, c’est le brunissement de l’Amérique, on parle de Browning of America pour désigner les quarante millions d’Hispaniques, déjà majoritaires en Californie. Si vous téléphonez à n’importe quelle société américaine, vous êtes accueilli par un : « Do you want to speak spanish ? » très révélateur. Il y a 775 stations de radio hispanique aux Etats-Unis. Les Hispaniques sont conscients de leur pouvoir, ils ont organisé une résistance assez importante à la construction de ce mur de 1200 kilomètres, devenu un objet politique très contesté. Les Hispaniques sont incontestablement perçus par les Noirs comme une vraie menace à leur double statut de victimes symboliques et de victimes réelles. Il existe aussi des tensions avec et entre d’autres minorités, comme les Asiatiques qui, un peu partout, réussissent (46% des étudiants à Berkeley sont aujourd’hui d’origine asiatique ; depuis l’interdiction de l’Affirmative Action en Californie—une vraie catastrophe—il n’y a que très peu de Noirs admis dans les bonnes universités, à peine une centaine à UCLA cette année).

A propos des inégalités, on peut parler d’apartheid économique aux Etats-Unis. Comme ce fut évoqué au début de la soirée, l’écart entre riches et pauvres se creuse, 1% des plus riches détenant 40% des richesses. L’ouvrier, en 1960, touchait le douzième de ce que touchait son patron, en 2000, le patron arrache cinq cents fois son salaire. La réduction des impôts à tous les niveaux ne favorise que les riches. Le salaire minimum est immuablement fixé depuis quinze ans à cinq dollars quinze cents. L’ouvrier ne gagne que 10% de plus qu’il y a vingt-cinq ans. Le lien entre les compétences et les salaires est complètement coupé. On a déjà évoqué les quarante-cinq millions de personnes qui n’ont aucune assurance médicale.

Je ne crois pas que la classe moyenne ait disparu mais peut-être est-elle en voie de disparition. Le terme de classe moyenne désigne tout le monde entre 25 000 et 100 000 dollars de revenu (selon des critères ordinaires), des gens très endettés qui ne peuvent plus vivre, même avec deux emplois. Le nombre de banqueroutes personnelles a atteint des records. Une famille de quatre personnes dépense 25% de moins sur l’alimentation et sur les vêtements que la même famille voilà une génération. La classe moyenne autrefois, c’étaient les SUV (grosses voitures quasi militaires), les DVD et les MP3. Il est maintenant difficile à ces classes moyennes de se les offrir et, comme chez vous, les enfants risquent de vivre moins bien que leurs parents.

Je crois, moi aussi, que la concentration de la richesse a des implications dramatiques pour la démocratie d’autant plus que l’observation de l’étiologie appréhendée par les acteurs révèle qu’ils attribuent rarement leur échec à un système lui-même pourri, mal organisé ou injuste mais, au contraire, l’intériorisent quasiment toujours comme l’expression d’un vice personnel, selon la logique classiquement protestante du salut des élus.

On a parlé de la financiarisation de l’économie. En 1970, les finances représentaient 11% du PNB, l’industrie classique 25%. Aujourd’hui, 35% du PNB est financier, 10% au plus est industriel. C’est une économie plus fragile, plus opaque, moins pertinente aux besoins, tant stratégiques que quotidiens, de la société américaine.

Je ne reviens pas sur la dette dont on a déjà beaucoup parlé. Je dirai seulement que la dette nationale est négligeable au regard du reste : l’endettement pour payer la sécurité sociale, pour payer l’assurance médicale, pour couvrir la consommation excessive par cartes de crédit, pour rembourser les obligations des municipalités et des Etats, sans mentionner les diverses formes de la dette internationale. Tout cela représente 70 trillions de dollars d’épargne négative, c’est énorme. Rajoutons un autre signe clinique inquiétant : une épargne négative.

On n’a pas évoqué l’impact de la dépendance du pétrole et de la quête de ce pétrole, non seulement sur la politique étrangère, mais aussi sur la politique intérieure, sur l’organisation de la société, sur les pratiques quotidiennes. Question stratégique, question économique, voire question culturelle, la tyrannie du pétrole doit être également reliée aux grands débats sur le climat et sur le développement durable que l’administration Bush n’a pas envie d’encourager.

On n’a pas parlé non plus de la concentration des médias. En 1975, il y avait une cinquantaine de grandes sociétés dans les médias, aujourd’hui il n’y en a plus que cinq aux Etats-Unis. Encore une fois l’enjeu est plus politique qu’étroitement économique : l’accaparement de ces ressources menace la capacité de la démocratie de fonctionner ; la société peut-elle rester ouverte face à ce pouvoir immense et irresponsable ?

J’évoque en passant la société post-Etat providence puisque le Welfare a été enterré par Bill Clinton. Nous vivons maintenant dans un autre monde, un monde étrange souvent inspiré par ce qu’on appelle la « théorie d’action rationnelle » selon laquelle les gens sont censés bien réagir aux incitations matérielles. A New York, Monsieur Bloomberg, ex-démocrate aujourd’hui républicain, veut donner de l’argent sous espèces trébuchantes aux élèves pour qu’ils restent à l’école, un argent de source privée, ce qui soulève une tout autre question. Selon lui, ces incitations peuvent modifier les comportements. Pourquoi pas ? La droite se saisit avec enthousiasme de l’idée qu’il faut faire évoluer l’adaptabilité des pauvres (et non le système capitaliste). Il s’agit d’une subversion des normes de responsabilité personnelle puisqu’on subventionne un comportement qui devrait être spontané. La gauche conteste l’idée selon laquelle la pauvreté serait essentiellement liée au « comportement », un choix, en quelque sorte !

On observe d’autres inégalités dites « sauvages » par le sociologue Jonathan Kozol. C’est, par exemple, le retour massif de la ségrégation à l’école. A New York, sept élèves noirs sur dix fréquentent des écoles 100% noires. Ironiquement, ces établissements s’appellent tous « Ecole Martin Luther King » - Il avait un rêve, l’école « Rosa Parks » [grande figure du mouvement des droits civiques] - Cette nouvelle forme d’apartheid, non économique mais social, relève plus de la vision de 1886 : Plessy V. Ferguson, autre arrêt de la Cour Suprême qui, celui-ci, proclame la doctrine de « Separate but equal » (séparés mais égaux) que de Brown V. Board of Education, qui déclarait anticonstitutionnelle toute forme de ségrégation. Le problème c’est qu’aujourd’hui on n’est pas « séparés mais égaux » mais séparés et très inégaux car le système des écoles américaines est fondé sur un financement local par les impôts locaux fonciers et aucun système de péréquation (ni fédéral, ni étatique) ne fonctionne bien. East Saint Louis, une ville noire à 90%, séparée de Saint Louis par le Mississipi, a fait faillite. Elle n’a pas les moyens de payer son personnel, elle a mis en chômage technique quasiment tout le monde, on y voit des égouts ouverts (dans l’Amérique de 2006 !) et, évidemment, les écoles sont dans un désarroi total. C’est le Soweto américain. Les enfants noirs se voient donc refuser les moyens d’affronter la compétition, la possibilité de saisir leur chance. Rien d’étonnant si ces mêmes Noirs sont très friands de ce qu’on appelle les school vouchers, ces « bons » qui, dans la logique de la droite, leur permettent de choisir leurs écoles. Quand ils le peuvent, ils envoient leurs enfants dans des écoles catholiques où on leur inculque la discipline et la morale. Notons que les punitions corporelles reviennent massivement dans les écoles américaines, dans la cohérence de la logique culturelle dominante. Même idéologie, autre versant : en Texas on vient de limoger un professeur d’art après 28 ans de bons et loyaux services pour avoir emmené sa classe dans un musée où les gamins ont vu plusieurs tableaux de nus. On dirait Le Louvre d’Abou Dhabi.

Tout n’est pas négatif.
L’Affirmative action était nécessaire et je crois qu’elle a évité une sorte de guerre civile, qui, sans être comparable à celle qu’a connue le XIXe siècle, aurait été terrible. Je vous rappelle que l’Affirmative action avait été lancée par Richard Nixon en 1969, (comme souvent, elle venait de là où on ne l’attendait pas). Je pense, comme Monsieur Bujon de l’Estang, que nous sommes maintenant dans une logique de rejet. Lors des dernières élections, le Michigan vient (dans le sillage de la Californie il y a quelques années) de faire passer « Prop 2 » (la proposition n° 2), refusant toute forme d’Affirmative action. Mais il me semble que la notion de la diversité est tellement ancrée dans les pratiques d’admission aux universités, de recrutement et de promotion à tous les niveaux des grandes entreprises, que c’est maintenant quasiment irréversible. (Les statistiques californiennes commencent à me démentir…) Il fleurit, dans toutes les grandes entreprises, un nombre impressionnant de postes de « directeur de diversity programs », « directeur de multicultural sales », « vice-président de work force planning », « chief diversity officer », « diversity and inclusion vice-president », tout cela me semble positif dans un panorama assez sombre.

Un mot sur la religion et la fracture morale. Je ne suis pas aussi optimiste que Monsieur Bujon de l’Estang à propos du rééquilibrage du vote évangélique. Le quart de l’électorat américain est évangélique blanc, toutes tendances confondues ; avec les évangéliques noirs, on atteint 35%. La proportion des évangéliques votant pour la droite a beaucoup augmenté après le départ de Jimmy Carter qui, lui, était évangélique. Cela traduit une réaction à l’expansion du gouvernement fédéral, toujours honni par ces gens qui craignent qu’elle n’entraîne le recul des valeurs familiales et de l’éthique sexuelle, la pratique de l’avortement, l’octroi de droits aux gays. Ils craignent aussi l’invasion par les élites américaines, qu’il s’agisse des vedettes de Hollywood, des scientifiques qui prêchent la théorie de l’évolution, ou simplement de l’intelligentsia de gauche.

Je discerne parmi d’autres, une réelle tendance théocratique. Il n’y a pas que le Président qui parle au nom de Dieu (il a dit aux Amish, il y a deux ans, dans un entretien important : « Si je ne parlais pas au nom de Dieu, je ne saurais pas agir. »). Cela va bien au-delà d’une personne : C’est le parti national des Républicains qui croit représenter les vrais croyants et qui le dit. Au niveau des Etats, ce sont les vingt partis politiques contrôlés par la droite religieuse. Ce sont les plateformes dites de Christian nation où la Bible est traitée comme la Charia. On veut renvoyer les femmes à la maison. La plateforme du parti républicain, au Texas, en 2004, prévoyait la suppression du ministère de l’environnement, la suppression, au sein du ministère de l’économie, des services fiscaux (associée à la suppression de la plupart des impôts)… L’érosion du mur entre l’Eglise et l’Etat est grave, cette érosion décriée par l’ancien avocat général américain, le ministre de la Justice John Ashcroft qui parle d’un « mur d’oppression religieuse » (le même Ashcroft, dans ses mémoires, parle de chaque défaite comme d’une crucifixion et de chaque victoire comme d’une résurrection). George Bush parle toujours dans un langage doublement codé ; il se présente, en quelque sorte, comme un prophète (et je pense qu’il croit ce qu’il dit). Il parle à des Américains qui majoritairement, sur bien des points, font une lecture littérale de la Bible.

Une bonne hygiène intellectuelle nous invite à nous méfier des sondages mais ceux-ci se recoupent : 40% des Américains croient à l’Armageddon, dont 55% chez les Républicains. 55% des Evangéliques protestants pensent que les principes religieux doivent guider la politique étrangère. Depuis cinq ans, on parle beaucoup aux Etats-Unis de ce qu’on appelle la « imminent rapture » (ou le « ravissement imminent »), c’est-à-dire la fin des temps, non pas la fin de l’histoire de Fukuyama mais la fin de tout ! Quand on est focalisé sur le « ravissement imminent », il est inutile de s’inquiéter du réchauffement de la planète. Les signes de la fin du monde sont là : la guerre en Irak, le « rétablissement du royaume d’Israël » dans ses frontières bibliques… Si Jésus peut revenir à tout moment, à quoi bon changer ce bas monde ? D’ailleurs, parler du changement climatique c’est substituer la nature au bon Dieu, c’est un regard païen. De même pour la vie et la mort, pour la recherche sur les cellules-souches, pour l’avortement ou le mariage homosexuel, la contraception ou la pornographie. Je ne peux tout citer mais on peut s’étonner de toutes les exemptions fiscales et tous les privilèges accordés à des églises par le gouvernement de Bush.

Cela ne touche pas uniquement le domaine politique : Quand Mark Dillon, PDG d’une grande manufacture d’acier, rencontre un problème de gestion, il prend sa bible. Il fait partie d’un réseau de 550 chefs d’entreprises convaincus que c’est grâce à la Bible qu’ils peuvent mener leurs entreprises. C’est possible mais c’est aussi inquiétant !

Une perspective plus rassurante sur la religion est adoptée par des sociologues comme Alan Woolf. Selon eux, il n’est pas juste de mettre l’accent sur ces aspects ; la plupart des Américains sont allergiques à l’entrée agressive de la religion dans la politique ; la religion est de plus en plus orientée vers le marché, ce qui l’oblige à chercher une voie moyenne, à montrer une certaine souplesse ; il règne une tolérance générale et la religion subsiste comme remède à l’anomie et à l’individualisme excessif de la vie américaine. On peut illustrer cette position par certains exemples : La cour d’appel de la neuvième section, en 2002, a éliminé les mots « sous Dieu » dans le serment que prononcent chaque matin tous les Américains : « I pledge allegiance to the flag ». Bon signe comme, en 1996, le rejet de l’interdiction de l’euthanasie assistée médicalement.

L’histoire américaine ne suit donc pas une logique linéaire et simple, loin s’en faut. Les démocrates eux-mêmes ont appris leur leçon, comme vient de le dire Monsieur Bujon de l’Estang : ils ont repris à leur compte le bon Dieu et « les valeurs ». Et, en 2006, on voit de nouveaux élus côté bleu parfaitement conservateurs dans leurs valeurs, anti-avortement, anti-gays mais souvent socialement progressistes. D’ailleurs un des plus grands réseaux évangéliques démocrates s’appelle… Res Publica. Je suis navré, mais c’est comme ça !

Un dernier mot sur le lien social. Puisqu’il est bien porté ce soir de parler de Napoléon, je rappellerai que ce dernier disait que le grand mystère n’était ni le Saint Esprit ni la transsubstantiation mais la cohésion sociale. Cela reste pour moi le grand mystère des Etats-Unis. Selon certains critères élémentaires, les Etats-Unis auraient dû éclater il y a bien longtemps.

Au début du XXe siècle, tous les sociologues européens ont posé la question : Pourquoi n’y a-t-il pas de socialisme américain ? Malgré tant d’affrontements entre les forces de l’ordre et des syndicalistes, tant de morts, tant de chants magnifiques, malgré Eugene Debs (qui avait recueilli presque un million de voix socialistes, d’abord en 1912, puis encore une fois en 1920), pourquoi cette absence d’une gauche militante, d’une revendication sociale, d’un refus d’un système injuste ? Pourquoi les clivages ne prennent-ils pas plus d’ampleur, pourquoi le recours à la radicalité reste-t-il tabou, au moins depuis 1900 ?

C’est le mystère du lien social américain. Je le comprends mal, je suis admiratif et un peu étonné. Je vais donc évoquer deux hypothèses très présentes dans le débat américain.

D’abord l’hypothèse du politicologue Robert Putnam : « Bowling alone ». L’Amérique, depuis Tocqueville est une nation d’associations volontaires. Selon Tocqueville, cette prolifération d’associations indique la volonté de protéger les libertés contre les excès égalitaires. Weber faisait la même remarque. Or selon Putnam, on assiste depuis dix ou vingt ans à une érosion du capital social, le désir de faire le « bowling » existe toujours mais seul, pas en équipe, pas en société. Cette forme d’onanisme social est pour lui gravissime et indique une forme de délitement du lien social. Cette thèse est intéressante. En effet, quand on regarde les chiffres des adhésions à des associations, on constate qu’il y a de moins en moins de gens engagés dans cette voie. Plus généralement, l’égocentrisme est célébré comme l’aboutissement de la liberté.

Une autre vision, à laquelle adhère le sociologue Alan Wolfe, définit la nation par une classe moyenne mûre, un multiculturalisme soft, des valeurs structurantes (responsabilité personnelle, travail dur) et une foi tranquille. Pour Wolfe il s’agit d’une vision centriste, qu’on ne peut attribuer ni à la gauche ni à la droite.
Enfin il y a la vision de Barack Obama, sénateur noir de l’Illinois, de père kenyan et de mère américaine, une vision syncrétique « E Pluribus Unum » qui suppose une sorte de main invisible travaillant à tisser le lien social américain. [Si c’est vrai, c’est bien le seul domaine où la main invisible marche aux Etats-Unis !]. Il évoque une espèce de magie. N’ayant pas eu le temps de le traduire, je vous infligerai quelques mots d’anglais :

“Along side our famous individualism, there is another ingredient in the American saga. I believe that we are all connected as one people. It’s that fundamental belief :’ I am my brother’s keeper, I am my sister’s keeper’ that makes this country work”...: « Je m’occupe de mon frère, de ma soeur, c’est ce qui fait marcher mon pays, c’est ce qui nous permet de poursuivre nos rêves individuels, mais, en même temps, de devenir un seul peuple. Il n’y a pas une Amérique libérale – c’est-à-dire de gauche – et une Amérique conservatrice, il n’y a que les Etats-Unis… Il n’y a pas une Amérique noire et une Amérique blanche, une Amérique blanche et une Amérique latine, une Amérique asiatique, il n’y a que les Etats-Unis d’Amérique. » Il dit aussi que les pundits (je ne sais comment traduire ce mot en Français, par « Emmanuel Todd » peut-être?) aiment diviser le pays en rouge et en bleu. Il poursuit: « J’ai une information pour vous : dans les Etats bleus, chez les démocrates, nous avons un Dieu impressionnant et nous n’aimons pas les federal agents (FBI, fisc, etc.) qui s’immiscent dans nos affaires. Nous, Démocrates, nous occupons donc des valeurs morales, de notre avenir ». C’est sa façon d’expliquer que le lien social est autant l’affaire des Démocrates que celle des Républicains.

Où cela nous mène-t-il ?
En tant qu’historien, quand je regarde l’histoire américaine, je ne trouve pas du tout d’histoire linéaire, même si c’est une histoire très courte.

Je vois une longue phase, au XVIIIe siècle, et même au-delà, qu’en simplifiant de manière réductrice, je dirai égalitaire. L’accès à la terre est relativement facile. La frontière bouge. La religion encourage l’entreprise (Je fais abstraction bien entendu de l’horreur de l’esclavage).

Suit une phase où la liberté l’emporte sur l’égalité, surtout après la guerre civile. C’est l’époque des Robber Barons, l’époque du capitalisme effréné, l’époque de tous les grands excès à qui nous devons, en forme d’expiation, les plus beaux musées et les plus grandes fondations d’aujourd’hui : Rockefeller, Carnegie etc.
Il y eut le mouvement populiste, une paysannerie Jeffersonienne en révolte, 1880-1900 ; puis le grand courant réformiste dit « Progressive Period » de 1900-1920, enfin F. D. Roosevelt et le New Deal, des tentatives de remettre les pendules à l’heure et aller dans le sens égalitaire.

Depuis l’époque de Reagan, nous sommes dans un cycle où la liberté l’emporte sur l’égalité.
Je crois que c’est ça l’histoire américaine, une tension permanente, une tension forte entre égalité et liberté sans jamais trancher en faveur de l’une ou de l’autre. Je crois que la dimension messianique est un projet de confiscation de la liberté, dans ce qu’on appelait au XIXe siècle la manifest destiny, une forme de pensée-frontière projetée à l’extérieur. J’admire beaucoup le livre que Daniel Vernet et de Alain Frachon ont consacré à ce thème, notamment sur l’échelle planétaire.

Je termine avec une citation du regretté Daniel Patrick Moynihan, sociologue et sénateur de New York que j’estime beaucoup. En essayant de cerner les vérités américaines, en quelque sorte il reprend sous un autre angle cette tension, ce combat, cette lutte entre liberté et égalité : « La vérité centrale des tenants de la droite, c’est que c’est la culture, pas la politique, qui détermine le succès d’une société ; et que le vérité centrale de la gauche, c’est que la politique peut infléchir la culture et la sauver d’elle-même ».

Fondation Res Publica I Lundi 4 Décembre 2006 I | Lu 6388 fois


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