Deux nationalités pour un seul passé et deux futurs


Intervention de M. Georges Nivat, professeur honoraire à l'université de Genève, slaviste et historien des idées, auteur de "Les Trois Ages russes" (Fayard, 2015), à la table ronde "L'Ukraine" du 14 septembre 2015.


Je vous remercie beaucoup, Monsieur le président, de me faire prendre part à cette discussion.

Vous m’avez présenté comme « russisant ». Tout est dit dans le mot : nous avons peu d’ukrainisants en France bien qu’existent des Études ukrainiennes à l’École nationale des Langues orientales vivantes et en dépit du fait que mon ancien professeur, maître et ami, Pierre Pascal, connaissait de l’ukrainien et se rendait à la paroisse ukrainienne au moins une fois par an. Mais, d’une façon générale, l’historiographie ukrainienne est très maigre et qui veut se renseigner dispose de très peu d’instruments. Je note que Wikipédia a retiré un très grand nombre d’articles du fait que leurs auteurs guerroyaient entre eux de façon insupportable. Parmi les ouvrages récents, seul le petit livre de Mikola Riabtchouk est vraiment instructif, mais il porte sur la période récente. La réédition d’un ouvrage ancien du directeur des Théâtres impériaux, niant toute existence vraiment autonome à l’Ukraine, est particulièrement malheureuse.

L’objet Ukraine est très mal délimité dans l’espace et dans le temps.

L’espace est celui de l’Ukraine du pacte Molotov-Ribbentrop (août 1939). Jamais l’Ukraine n’avait englobé tout ce territoire. Elle avait été confinée aux rives du Dniepr, la rive gauche pour ce qui est de la « sitch », ou république des Cosaques.

Le temps, selon une histoire de l’Ukraine par les Ukrainiens, remonte à 1500 ans (cela fait penser aux histoires soviétiques de l’URSS qui englobaient toutes les républiques soviétiques, donc l’histoire de la steppe et celle de l’Asie centrale). Plus près de nous, notons l’apparition de l’Ukraine au XVIIème siècle, la façon dont elle s’est ralliée pour moitié au Tsar de Russie (Alexis Ier Mikhaïlovitch), sa disparition, sa provincialisation, sa réapparition en tant que foyer de séparatisme plus ou moins intense (fin XIXème début XXème siècle), puis la Première république ukrainienne suivie d’une guerre civile extrêmement complexe dans les années 1917 à 1923… Le premier président, Mykhaïlo Hrouchevsky, était d’ailleurs à la fois un homme politique et un historien, historien mal vu par les historiens russes et considéré en général comme partiel et partial.

Donc l’objet Ukraine en lui-même est difficile à percevoir.

Un des premiers historiens fut Nikolaï (Mikola) Kostomarov, de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, auteur d’une œuvre considérable et fort intéressante sur la Russie comme sur l’Ukraine. En ce qui concerne l’Ukraine, je voudrais citer son texte intitulé : « Deux nationalités russes » (Dve narodnosti, 1861) dans lequel il écrit que les Slaves de l’est sont formés de deux nationalités. Il emploie le terme « narodnost’ »et non « narod » qui désigne le peuple. « narodnost’ » est le terme qu’utilisait le comte Ouvarov [1] sous Nicolas Ier pour désigner ce qu’était la Russie : «Autocratie, Orthodoxie et Narodnost’ », c'est-à-dire le caractère populaire et national (impossible à traduire par un seul terme en français). Soit dit en passant, Kostomarov situe les Biélorusses tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. C’est contestable car en un certain sens la Biélorussie est plus ancienne que l’Ukraine.

Ainsi selon Kostomarov, deux nationalités se partagent les Slaves de l’est.

L’une est l’ukrainienne, celle de Kiev et de Novgorod : l’auteur insiste en effet sur le rôle que les gens de Kiev ont joué dans la fondation et le maintien de Novgorod en tant que république (elle fut liquidée par Ivan le terrible qui massacra sa population). Sa thèse est que cette nationalité « ukrainienne », ou « grand ukrainienne » est attachée à la démocratie, au liberum veto [2] tel qu’il se pratiquait dans la Res Publica polonaise et sa Diète.

De l’autre côté, la Grande Russie, celle de Vladimir-Moscou, est attachée à un principe différent, le maintien de son intégrité qui ne peut se faire que par un pouvoir fort.

Autre considération : la difficulté du partage d’histoire entre la Russie et l’Ukraine. C’est fondamental.

La mère des villes russes est Kiev ; la mère des monastères russes est la Laure des Grottes de Kiev où les Russes pieux continuent aujourd’hui à se rendre en pèlerinage. Vladimir [3] a fondé en quelque sorte cette sainte Russie, désignée par Rus’ quand il s’agit de la Russie ancienne médiévale et par Rossia quand on évoque la Russie nouvelle. Tous les ouvrages ukrainiens nomment Volodymyr le fondateur de la Rus’ tandis que les Russes l’appellent Vladimir. Cette désignation différenciée est éloquente.

La coupure du joug tatar dura plus de deux siècles et toute l’historiographie russe tendit à démontrer et enseigner aux sujets de l’Empire, puis aux Soviétiques la continuité entre « Rus’ » et « Rossia » – avec translation de pouvoir et de capitale entre Kiev et Moscou d’une part, puis entre Vladimir et Souzdal [4]. C’est ce que j’avais appris quand j’étudiais l’histoire pour faire ma licence de russe, c’est ce qu’apprennent aujourd’hui tous les écoliers russes comme ils l’apprenaient dans les écoles soviétiques. Mais les historiographes ukrainiens en général sont contre cette vision. Le premier à l’avoir véritablement déclaré est un « eurasien », George Vernardsky, devenu américain, et qui a enseigné à Harvard. L’histoire de la Russie de George Vernardsky donne une importance fondatrice au « joug tatar », au droit coutumier et à tout l’apport de la Horde d’or à la civilisation russe, Horde d’or qui, selon lui, fut à l’origine d’une « deuxième naissance » de la Russie.

Les Eurasiens, groupe de pensée de la fin des années 1920 [5], n’étaient ni pour la Russie blanche ni pour la Russie rouge. Mais ils avaient repris et rénové l’idée selon laquelle les Russes, ni asiatiques ni européens, ont un mode de pensée, un mode d’expression différent des uns comme des autres, d’où le mot « Eurasien». Parmi les partisans de cette vue des choses, il faut citer le linguiste Nicolaï Troubetskoy et son ami Roman Jakobson, fondateurs du Cercle linguistique de Prague, qui ont eu une période eurasienne extrêmement active. Roman Jakobson, lorsque je lui rendais visite à Harvard, passait sous silence cet épisode politiquement très incorrect dans une université américaine. Citons encore le prince et critique littéraire Sviatopolk-Mirsky (dont le château est en Biélorussie), ou le philosophe Karsavine, ces deux derniers ont fini au Goulag. Aujourd’hui la formule eurasienne, par l’intermédiaire de penseurs nationalistes comme Douguine, est entrée dans l’idéologie officielle du président Poutine. L’union Eurasienne fut imaginée pour faire face à l’Union européenne. Le « Maïdan » et la défection de l’Ukraine ont vidé la formule d’une grande partie de son intérêt géopolitique.

Depuis la chute de la première république ukrainienne, l’historiographie de la diaspora ukrainienne s’est réfugiée au Canada, dans le nord des États-Unis, à Winnipeg, à Harvard où il y avait quand j’y étais – et il y a toujours – de fortes études ukrainiennes. En témoigne l’ouvrage en anglais, « History of Ukraine » du professeur de Toronto Paul Robert Magocsi (1984), selon moi la meilleure histoire de l’Ukraine. L’auteur est d’origine « ruthène », et une partie occidentale de l’Ukraine a longtemps été désignée comme la Ruthénie. Une preuve de plus de la difficulté à délimiter l’Ukraine. Son ouvrage très volumineux insiste sur deux points. Le premier est une période que les Ukrainiens appellent « Ruina » (du français « ruine »), au XVIIème siècle, quand l’Ukraine de l’époque, l’Ukraine cosaque, l’Ukraine de la rive droite et de la rive gauche du Dniepr, celle des Cosaques Zaporogues, avait perdu son indépendance pendant une sorte de guerre civile entre les Cosaques où les uns étaient pour les Polonais, les autres pour le Tsar de Russie. Ils perdirent à peu près tout, c’est pourquoi ils intitulent cette période « Ruina ». De même, on verra un peu plus tard les trois partages de la Pologne, divisée entre l’Empire des Habsbourg et l’Empire russe, qui est déjà l’Empire des Romanov. Naturellement les historiens de la diaspora ukrainienne ont tendance à voir l’arrivée des Bolcheviks comme une « seconde Ruina ».

Je dirai un mot de la République cosaque. Objet d’une espèce de mythe à l’époque romantique du XIXème siècle – où, de l’Ukraine on ne connaissait que Mazepa, au travers des poèmes de Byron [6] ou Victor Hugo [7], ou de la musique de Liszt [8]–, on peut dire qu’elle reprend vie avec l’anarchiste Makhno dans les années 20.

La division de l’Ukraine entre les Polonais et les Russes s’est muée en une division entre les Habsbourg et les Romanov à partir du moment où la Pologne a disparu de la carte. L’irrédentisme, le séparatisme ukrainien était pensé par des historiens pour la plupart établis du côté des Habsbourg. Quelques-uns pourtant étaient du côté des Russes, tel Kostomarov, déjà cité.

À propos du mythe ukrainien, je voudrais évoquer Chevtchenko, fondateur de la poésie ukrainienne avec son grand recueil intitulé le « Kobzar » [9]. Dans les années 1840, Chevtchenko avait fait partie de la société Cyrille-et-Méthode [10] dont Kostomarov était l’un des fondateurs. Tous ont été arrêtés. Chevtchenko, qui était serf, subit un sort assez triste. Lui qui était à la fois poète et dessinateur fut condamné à servir comme simple soldat, avec un ordre écrit de Nicolas Ier : « Ni papier, ni crayon ». Il dut son salut à l’intelligentsia russe : la mise en jeu dans une loterie d’un portrait du poète russe Vassili Joukovski peint par Briullov (en 1837) permit de racheter le serf Chevtchenko à son propriétaire pour 2 500 roubles. C’est une belle page dans les rapports entre la Russie et les Ukrainiens.

Le patchwork ukrainien explique un part du problème actuel, et en tout cas le ressentiment des Russes, peu aptes à reconnaître l’indépendance politique, culturelle des Ukrainiens.

Les Ukrainiens d’aujourd’hui reconstruisent leur histoire. Je ne parle pas de l’histoire ancienne mais de ce qu’ils appellent leur Holodomor (« extermination par la faim ») c'est-à-dire la famine causée par la politique de Staline en 1933. Selon Alexandre Soljenitsine ce n’était pas un Holodomor dirigé contre la nation ukrainienne même si une guerre contre la paysannerie fut menée par l’Union Soviétique, commencée avec Lénine et poursuivie par Staline. De jeunes historiens russes actuels, qui ont travaillé dans les archives, confirment plutôt cette thèse par exemple l’historien Viktor Kondrachine.

La deuxième construction historique actuelle des Ukrainiens est le culte de Stepan Bandera, un des fondateurs du mouvement séparatiste indépendantiste ukrainien, qui avait fomenté l’assassinat d’un ministre polonais [11] dans les années trente et s’était tourné vers les Allemands au moment du Pacte Molotov-Ribbentrop et de l’entrée des Allemands en Ukraine, en particulier à Lvov. Lorsqu’il a créé ce qu’il voulait être une Ukraine indépendante, il a bel et bien été arrêté sous les ordres d’Hitler, mais il fut mis dans une sorte de prison dorée, de façon à ce qu’on puisse l’en extraire si l’on avait besoin de lui. L’engagement de deux divisions ukrainiennes dans l’armée allemande [12] explique en partie la virulente incompréhension qui oppose aujourd’hui les opinions russe et ukrainienne. De nombreux monuments ont été érigés à la gloire de Stepan Bandera, décrété héros de l’Ukraine.

Un mot enfin sur le livre de Thimothy Snyder, « Terres de sang » [13]. Cet historien américain, souvent critiqué par ses pairs, a lancé l’idée qu’il fallait écrire une histoire des massacres de 1921 à la fin de la Deuxième guerre mondiale (bizarrement, il ne part pas du début de la Première guerre mondiale). Ce faisant, il a délimité un objet d’étude nouveau qui ne dépend pas des frontières étatiques. Démarche pertinente car ces frontières ont continuellement changé et il serait artificiel d’écrire une histoire de l’Ukraine, de la Biélorussie ou de la Lituanie, en restant dans leurs frontières actuelles. Sa thèse principale, selon laquelle les deux massacreurs, le bolchevik et le nazi, se sont nourris l’un de l’autre, diffère de la comparaison entre les deux totalitarismes faite depuis Hannah Arendt et que nous trouvons dans des grands romans historiques comme « Vie et destin » [14] de Vassili Grossman. Thimothy Snyder, en tant qu’historien, a pris parti très violemment pour le côté ukrainien dans la querelle d’aujourd’hui, qui est aussi, hélas, une guerre. Certains de ses textes, surtout son intervention au moment où il a été fait docteur honoris causa de l’académie Mohyla à Kiev, sont à mes yeux trop engagés de la part d’un universitaire.

Je me dois de dire un mot sur la situation actuelle : une guerre entre les Slaves de l’est.
S’agit-il d’une guerre entre ces « deux nations » que l’historien Kostomarov avait tenté de définir au XIXème siècle ? Naturellement, on peut voir les choses d’un côté comme de l’autre. Je lis un côté et l’autre et j’essaye d’écouter un côté et l’autre.

Par exemple une propagande torrentielle déferle chaque dimanche soir sur la première chaîne russe, conduite par le journaliste Vladimir Soloviov. Je remarque que, depuis quelques mois, il commence à mettre un bémol, ce qui est assez intéressant car cela intervient dans le même temps où le président Poutine est accusé, à mots plus ou moins couverts, de trahison par une partie extrémiste de son opinion. En effet, un certain nombre de nationalistes russes sont partisans non seulement de prendre le Donbass mais d’aller à Kiev. Pour eux la nation ukrainienne n’existe pas, la langue ukrainienne est un dialecte. Sur ce point-là ils profèrent une aberration : la langue ukrainienne existe, comme la langue polonaise, comme la langue tchèque, la langue serbe, la langue bulgare etc. Le fait d’avoir été en partie crée littérairement au 19e siècle, à l’époque du romantisme des langues, n’y change rien. La culture ukrainienne existe même si, provincialisée pendant trois siècles, l’Ukraine n’a pas produit encore de grande culture, comme le fit la Pologne pendant la période de son annihilation sur la carte politique. Un exemple : Nicolas Gogol est ukrainien. Son père écrivait des comédies en ukrainien, jouées en ukrainien au palais des Kotchoubeï, à côté de Dikanka. Mais il a volontairement choisi d’écrire son œuvre en langue russe, alors que Chevtchenko faisait le choix contraire.

Je crains que la politique russe d’aujourd’hui ne crée un abcès à peu près équivalent à celui de la Pologne pour la Russie. La haine entre la Pologne et la Russie dure depuis cinq générations, suite à l’écrasement du soulèvement de 1833 et au nouvel écrasement de 1861, approuvé, je le rappelle, par un certain nombre d’intellectuels russes, et pas des moindres, comme en témoignent les poèmes de Pouchkine… sans parler de Dostoievski. Inversement, il est bien certain que le culte de Bandera et d’autres aspects du renouveau ukrainien actuel ne passent pas dans une opinion russe qui est probablement à 85 % derrière la politique du président Poutine. Étrangement, le complexe obsidional de la Russie – qui, à mes yeux, fait partie de l’énigme russe – semble reparaître. Le sentiment d’être assiégé, la désignation de l’ennemi américain ressurgissent, ce qu’on n’aurait pas pu imaginer il y a quinze ans. Élément nouveau : l’Europe est aujourd’hui considérée comme un ennemi. Alors que je reste persuadé que l’étape prochaine de l’Europe, ce que j’ai appelé dans un article paru dans le journal Le Monde « la troisième Europe » devra être marquée par l’entrée de l’Ukraine ET de la Russie, sous des formes encore difficiles à prévoir.

On en est loin, puisque la confrontation est aujourd’hui frontale. Frontale mais modérée, car on n’en est pas à la répression que décida Nicolas Ier, et qui fut une grave erreur. Les rapports entre les Ukrainiens et les Russes continuent, ne serait-ce qu’à cause des millions de cousins, de frères, qu’ils ont des deux côtés. Mais le Donbass est un abcès qui est probablement en train de fabriquer une nouvelle Ukraine. « Je suis en train de me sentir ukrainien », me dit un ami de Saint-Pétersbourg, qui ne se sentait pas ukrainien jusqu’aux événements récents.

Et nous ? Comment nous sentons-nous face à cette déchirure ? Notre main faussement tendue à l’Ukraine, les tentatives d’amadouer et punir la Russie sans vraiment savoir trancher n’ont guère aidé. Comment se sentir européen alors ?


Jean-Pierre Chevènement
Merci, Monsieur le professeur.

J’aimerais vous poser une question sur un plan historique. Les historiens russes, formés à l’école de Klioutchevski, expliquent que le peuple russe a trois branches (les Ukrainiens, les Grands Russes et les Biélorusses) et qu’en fait c’est la poussée des nomades asiatiques et des Tartares, des Mongols, qui a conduit les Russes de la Russie de Kiev à déplacer leur centre de gravité et leur capitale vers le Nord, plus difficilement accessible aux cavaliers mongols.

En tout cas, deux versions me frappent : la version, que vous avez rappelée, de Hrouchevsky, qui quand même devient président de la Rada après la chute de la Russie tsariste et – si j’en crois Mme Carrère d’Encausse – à la faveur de la brève influence austro-allemande (1917-1918). Le nationalisme ukrainien est aussi une projection de la victoire temporaire des empires centraux.

Vu de Russie, c’est la même histoire qui recommence. Les Russes considèrent même que les Ukrainiens se sont libérés des Polonais à l’époque du royaume polono-lituanien, pour se jeter dans les bras des Russes derrière leur Hetman en 1654 [15].

La vision des historiens russes et celle des historiens formés à l’école de Hrouchevsky sont donc très différentes, même si l’existence d’une littérature ukrainienne avec Chevtchenko est une évidence, au moins au milieu du XIXème siècle.

On peut parler d’un mouvement général d’éveil des nationalités.

Pensez-vous qu’il y a vraiment un peuple ukrainien, formé très tôt, ou sommes-nous en présence d’un phénomène d’ethnogenèse assez récent ?


Georges Nivat
Il ne me semble pas qu’on puisse parler d’un phénomène d’ethnogenèse récent.

Linguistiquement, la division entre ces trois peuples, est très ancienne. Même la république libre princière de Novgorod avait sa propre langue. C’est ce que vient de démontrer dans une œuvre magistrale le linguiste Andreï Zalizniak. C’est très nouveau : mon maître, Pierre Pascal, n’a jamais parlé de la « langue de Novgorod » ! Mais nous avons maintenant la description grammaticale d’une langue : morphologie, syntaxe, etc.

On ne peut pas dire que la Russie est divisée en trois peuples. Je ne pense pas d’ailleurs qu’on trouve cela chez Hrouchevsky. Les Slaves de l’est se sont divisés. Ils ont connu des unions et désunions politiques variées.

Les Tatars étaient installés dans les forêts. La capitale de la Grande Bulgarie, c'est-à-dire de la Horde d’or, la capitale nordique, était près de Kazan dans ce qui est aujourd’hui le Tatarstan, à l’est de Moscou. J’ai tout récemment rendu visite au site de l’ancienne capitale de la Horde d’or, Bolgar. Naturellement, il ne reste pas grand-chose car un État nomade avait pour capitale essentiellement des emplacements de campement. J’observe que le pouvoir local tatar d’aujourd’hui construit, lui aussi, une histoire nationale. Et cette nouvelle capitale historique du Tatarstan est absolument somptueuse et impressionnante, bien qu’entre la Horde d’or d’autrefois et les présidents d’aujourd’hui du Tatarstan il y ait quand même une très grande distance.

Tchernivtsi, berceau de tant d’écrivains européens, en particulier Paul Celan, est totalement non russe. D’ailleurs, une partie de l’Ukraine n’est absolument pas russe. La partie de l’Ukraine décrite par Paradjanov (un Géorgien) dans son film Les Chevaux de feu [16], la Russie rouge, la Ruthénie, proche des Hongrois, est totalement différente de la Russie. Galicie et Volhynie ont un passé totalement différent. On y parle mal le russe.

N’oublions pas que de grandes parties de l’Ukraine qui a été soumise à la Russie parlent l’ukrainien. Le plus bel ukrainien, le plus chantant, est parlé dans la région de Poltava.

Je pense donc que l’existence des trois peuples, des trois branches, est surabondamment montrée.
Kostomarov a tort en ramenant les Slaves de l’est à deux branches, à deux nationalités. L’ancien biélorusse était la langue officielle de la Lituanie, avant la double royauté à laquelle vous avez fait allusion, ainsi que le latin. On peut s’amuser à écrire une histoire de la Biélorussie d’un point de vue biélorusse très nationaliste. Cela se fait mais je ne peux pas vous en parler parce que je ne connais pas le biélorusse qui est quand même une langue très différente. Ce n’est pas parce qu’on connaît l’ukrainien et le russe qu’on va lire facilement du biélorusse. Ce n’est pas parce que je connaissais le russe et le polonais que je pouvais lire couramment l’ukrainien considéré souvent, en plaisantant, comme un dialecte ridicule par les Russes. Non, c’est véritablement une autre langue.

À votre question, je crois qu’on doit répondre : il y a trois groupes, trois peuples. Ceci dit, se séparer et créer des États est une autre histoire. L’Europe est faite de nationalités qui n’ont pas eu leur État ou qui attendent leur État.


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[1] Le comte Ouvarov (1786 –1855), diplomate et homme politique russe, fut ministre de l'Instruction publique de 1833 à 1849, président de l'Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg et membre du Conseil d'État.
[2] Le liberum veto - littéralement «j'interdis librement» - est un principe constitutionnel inventé par la Diète polonaise en 1652 suivant lequel toutes les décisions de la Diète, l'assemblée chargée entre autres d'élire le souverain, doivent être adoptées à l'unanimité.
[3] Vladimir le Grand (dit aussi «Vladimir-Soleil Rouge » ou encore saint Vladimir), est un grand-prince de la Rus' de Kiev, de la dynastie scandinave des Rurikides, il régna de 980 à 1015.
[4] Après la chute de Kiev, Souzdal devint le centre religieux de la Russie du Moyen Age. Ses princes, devenus princes de Vladimir puis de Moscou, allaient être les rassembleurs « de toutes les Russies » avant de prendre le titre de tsar.
[5] En 1921, à Sofia, parut leur premier recueil « Exode vers l’Orient », premier manifeste des Eurasiens. Le groupe de penseurs rassemblait linguistes, musicologues, géographes, historiens…
[6] Mazeppa, poème narratif romantique, écrit par Byron en 1819, est inspiré de la légende populaire d’Ivan Mazepa (1639-1709), un noble ukrainien.
[7] Mazeppa (« Les Orientales » 1829), Victor Hugo.
[8] Mazeppa, sixième poème symphonique de Liszt (créé à Weimar en 1854) composé d'après le poème de Victor Hugo.
[9] « Le Kobzar » (Le Barde), recueil de poèmes de Taras Chevtchenko publié en 1840.
[10] La Fraternité Saints-Cyrille-et-Méthode, cercle politique clandestin fondé à Kharkov, qui, à partir de décembre 1845, a influencé la pensée politique ukrainienne et fut démantelée en mars 1847 par la police tsariste.
[11] En avril 1933, Stepan Bandera devint le commandant régional de la zone Ouest de l'organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), réunie à Berlin. Il commença à élaborer un plan pour assassiner le ministre de l'Intérieur polonais Bronisław Pieracki (qui sera tué en 1934 par Hryhorii Matseiko). L'OUN a assassiné au total une soixantaine de personnalités.
[12] En avril 1941 est créée la Légion ukrainienne, composée de 600 bandéristes incorporés dans les unités Roland et Nachtigall, de l’armée allemande.
[13] « i[Terres de sang. L'Europe entre Hitler et Staline » [Bloodlands : Europe between Hitler and Stalin], Timothy Snyder]i (Trad. de l'anglais (États-Unis). Gallimard, 2012.
[14] « Vie et destin », Vassili Grossman (Trad. par Alexis Berelowitch), éd. L'Age d'Homme, 2005.
[15] Le 27 mars 1654, le tsar Alexis Ier de Russie signait avec Bogdan Khmelnitsky, hetman des Cosaques d’Ukraine, le traité de Pereïaslav qui faisait passer toute la rive gauche du Dniepr sous le protectorat de la Russie.
[16] « Les Chevaux de feu », film de fiction soviétique de Sergueï Paradjanov, réalisé en 1964. (Scénario : S. Paradjanov, Ivan Tchendeï d'après le récit, « Les ombres des ancêtres oubliés » de Mykhailo Kotsiubynsky)


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Le cahier imprimé de la table-ronde "L'Ukraine" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Mardi 3 Novembre 2015 I | Lu 3862 fois


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