Débat final


Débat final du colloque "La société française au miroir de son cinéma" du 20 juin 2011


Débat final
Pascal Bonitzer
L’intérêt de ce genre de réunion est aussi de rappeler des souvenirs. Par exemple – Jean Tulard pourra peut-être me le confirmer – dans mon souvenir il existe une adaptation cinématographique des Pieds Nickelés…

Jean Tulard
Il en existe trois, outre le dessin animé d’Emile Cohl (1). Les aventures des Pieds nickelés (2) de1945-46, suivi du Trésor des Pieds nickelés (3) d’Aboulker, enfin un film plus tardif, des années 70, de Chambon : Les Pieds nickelés (4), avec Micheline Presle. J’ai rencontré récemment cette dernière sur un plateau de télévision. Elle croyait que ce film, dont elle ne se souvenait plus, n’était jamais sorti. Il est bien sorti (je l’ai vu) mais à l’heure actuelle il est introuvable.


Pascal Bonitzer
J’ai dû voir, à huit ou dix ans, celui d’Aboulker.


Jean Tulard
C’est celui qui a été le plus vu, avec Maurice Baquet et Robert Dhéry.

Pascal Bonitzer
Ce n’est pas du tout un souvenir plaisant pour moi. Dès l’enfance, le cinéma s’identifiait essentiellement pour moi aux films noirs. Quand j’étais enfant, je voulais voir des films noirs, des films en noir et blanc, avec des pavés mouillés, des meurtres, des cris d’effroi, des visages qui se tordent d’angoisse. Et mes parents, systématiquement, m’emmenaient voir des comédies. C’était un cauchemar. C’est ainsi qu’en me racontant des bobards ils m’ont emmené voir Les Pieds nickelés. De même, j’ai vu un film - assez drôle d’ailleurs - de Norbert Carbonnaux : Courte tête (5), une des premières apparitions de Louis de Funès, en pensant qu’il s’agissait d’un film de gangsters. Plus tard, en faisant mes premiers films, convaincu qu’ils seraient fatalement des films noirs, je me suis aperçu avec horreur que c’étaient des comédies. Une fatalité me poursuit !

Mon premier film et Rien sur Robert ont assez bien marché. Avec Petites coupures j’ai été davantage tenté de m’enfuir vers le film noir. Ce fut un semi-échec. Mon film suivant : Je pense à vous (6), qui commence par le mot « Déréliction » fut un four monumental. C’est aussi mon film préféré.

En écoutant Serge Sur, je me suis rendu compte – je le pressentais déjà – que mes films sont la caricature de ce qu’on reproche au cinéma français, c’est-à-dire l’égotisme et une tendance à privilégier les histoires de cœur et les histoires de cul sur le reste, sur le reflet de la société telle qu’elle existe. Néanmoins, je me sens rigoureusement incapable de faire des films autobiographiques, comme le fait Philippe Garrel par exemple. En même temps, je me sens rigoureusement incapable de parler d’autre chose que de moi ! Cette contradiction me torture à chaque fois que je commence un film. Je m’en sors plus ou moins bien. Je suis heureux en tout cas que Serge Sur pense que je m’en sors plutôt mieux que mal.


Alain Dejammet
Merci infiniment de votre sincérité.


Serge Sur
J’aurais bien aimé parler de Je pense à vous, un excellent film sur la cohabitation. Au début, on y voit une scène où Charles Berling, dans un cimetière, prononce un éloge funèbre – et l’on connaît le goût qu’avait le Président Mitterrand pour les cimetières. Edouard Baer – il s’est manifestement fait la tête de Jacques Chirac premier ministre - qui assistait malgré lui à l’enterrement, se demande comment sortir du cimetière. Il interroge une passante qui lui dit : « On en sort à droite ou à gauche ». C’est évidemment une métaphore de la cohabitation - dont on est sorti en effet aussi bien par la gauche en 1988 que par la droite en 1995 - où on reconnaît le Président Mitterrand, Jacques Chirac et Lionel Jospin. Quand on voit ce film avec ce prisme, c’est très drôle.


Alain Dejammet
Vous voyez, Pascal Bonitzer, qu’on peut tirer de vos films des interprétations qui reflètent la société française !

Jacques Warin
J’aimerais beaucoup échanger avec Pascal Bonitzer et Serge Sur mais je voudrais répondre à la personne qui a dit que les films français ne rendent pas compte de la réalité sociale aujourd’hui. C’est effectivement la thèse que j’ai soutenue. Les films français, contrairement aux films anglais de Ken Loach ou même aux films allemands, ne rendent pas compte de la réalité sociale. Depuis la fin de la période d’occupation, je ne vois aucun film français qui ait rendu compte des grands mouvements qui ont traversé la France de 1950 à l’an 2000, que ce soit l’exode rural, l’immigration urbaine, le plan Marshall, les guerres coloniales, la vassalisation américaine ou mai 68, tout ce qui a intéressé la société française.

Je rends hommage à la modestie de Pascal Bonitzer qui se range lui-même dans la veine psychologique. C’est également une excellente veine du roman français (Benjamin Constant) ou du film français (Eric Rohmer). Mais nous cherchions à démontrer que les films français des cinquante dernières années ne se sont pas intéressés à la réalité sociale.


Pascal Bonitzer
Je voudrais nuancer ce jugement. L’ensemble de l’œuvre d’Eric Rohmer donne une image beaucoup plus forte, beaucoup plus réelle de la société française, à travers les comédies, les drames qu’il montre, que certains films qui prétendent refléter de façon âpre les contradictions de la société française. Je pense aux films de Lioret, tel Welcome (7), de très bons films, certes, mais qui n’ont pas la profondeur et l’impact des films de Rohmer qui, en apparence beaucoup moins « sociaux », reflètent de façon beaucoup plus réelle ce qu’est la société française.

Jacques Warin a dit que le cinéma était le grand art du XXème siècle. Je l’approuve pleinement. Nous sommes au XXIème et, malgré quelques rares très grands films, comme le récent film iranien Une séparation (8), je m’interroge : les séries télévisées ne seront-elles pas le grand art du XXIème siècle ? Il est peut-être un peu trop tôt pour répondre à cette question. Mad men (9), The Wire (10) ou Oz (11) sont des reflets très forts de la société américaine notamment et de véritables chefs d’œuvre. Quand elles sont aussi fortes que celles que je viens de citer, les séries ont la dimension du roman alors que les films, d’une certaine manière, gardent la dimension de la nouvelle, avec la force du cinéma.
C’est une question plutôt qu’une affirmation.


Jean Tulard
Nous n’avons pas toujours évoqué le film X qui est le meilleur reflet de la société.


Pascal Bonitzer
Une série française – que je n’ai pas vue mais qu’on dit excellente – intitulée Hard (12) parle justement de la production du X.


Jean Tulard
Le film X est le meilleur reflet de la société. Je ne citerai qu’une séquence d’un film – dont il est un peu délicat dans cette assemblée de donner le titre, un peu osé – qui évoque à la fois l’URSSAF et une actualité récente : deux types bavardent au bord d’une piscine. « Je ne comprends pas pourquoi tu baises ta femme de ménage », dit l’un. Et l’autre de répondre : « Ça me rembourse des charges sociales ». Il s’agit de Entrecuisses (13) que je ne saurais que vous recommander. On pourrait citer La bonzesse (14) qui relate le drame de la jeunesse droguée. Une jeune fille rêve d’aller à Katmandou. Elle n’a pas d’argent et se prostitue. Ce film reprend un roman de Fernand Fleuret : Histoire de la bienheureuse Raton (15) : Au XVIIIème siècle, une jeune fille veut entrer au couvent Mais il fallait alors pour cela constituer une dot. La jeune fille se prostitue, rencontre Sade, Laclos et Rétif de la Bretonne – pas moins –, elle fait son pécule – si je puis dire – et finit bienheureuse dans son couvent.


Alain Dejammet
Je note que Jean Tulard, membre de l’Institut, souhaite donner un autre tour à ce colloque…


Yvonne Bollman
Je reviens au rôle de l’argent. L’argent des régions est le miroir d’une évolution politique à mes yeux très importante et très grave : la décentralisation et la constitution de l’Europe des régions. Je ne sais pas ce qu’il en est dans d’autres pays. Petites coupures, crois-je me souvenir, bénéficiait de l’argent de Rhône-Alpes.


Pascal Bonitzer
Un film est fait avec de l’argent de différentes sources. En l’occurrence, j’avais décidé à l’avance que mon film aurait pour cadre le Sud-Est et qu’une séquence se passerait à Notre-Dame de la Salette. Il était donc logique de demander de l’argent à la riche région Rhône-Alpes. Il arrive que des films qui devaient se tourner à Paris sont finalement faits à Lyon parce qu’on obtient l’argent de Rhône-Alpes et pas de l’Île-de-France. On peut le déplorer mais, de tout temps, le cinéma a été tributaire de contraintes diverses et variées. Chacun sait que le cinéma américain s’est épanoui sous la férule du code Hays (16) qui interdisait de parler d’un nombre considérable de choses dont, malgré tout, on parlait. Le cinéma, qui demande des investissements beaucoup plus importants que l’édition, subit des contraintes de toutes sortes. Je suppose que le cinéma iranien est soumis à nombre de contraintes et de censures ; cela n’a pas empêché le tournage de Une séparation, film admirable qui, avec une très grande subtilité, parle de façon extrêmement forte de la société iranienne.


Dans la salle
Éric Rohmer a fait de nombreux films avec peu d’argent. C’était une volonté délibérée de sa part. Il ne voulait pas être tenu.


Dans la salle
Un film comme L’arbre, le maire et la médiathèque (17) tourné par Rohmer au début des années 1990, est d’une actualité extraordinaire. Woody Allen, qui paye ses acteurs au tarif syndical, n’est pas tributaire de financements mais seulement du succès qu’il rencontre en France.


Pascal Bonitzer
Rohmer, comme Woody Allen, sont à la fois producteurs, auteurs et réalisateurs de leurs films. Pour appuyer ce que disait Philippe d’Hugues, le scénario du film Le Corbeau est tombé dans les mains de Clouzot à un moment crucial. Pour ce qui est de La grande illusion, le scénario de Charles Spaak est arrivé clé en main à Renoir alors qu’au départ, c’était Duvivier qui devait le réaliser tandis que Renoir devait réaliser La belle équipe (18). Finalement, Duvivier a réalisé La belle équipe et Renoir a réalisé La grande illusion, où l’on voit la « patte » de Renoir mais le fait que le scénario soit de Charles Spaak n’est pas sans fausser un peu la donne. On ne peut pas ignorer non plus que le scénario de Ridicule de Rémi Waterhouse a beaucoup circulé avant de tomber, pour son bonheur, dans les mains de Patrice Leconte. Tout cela pour dire que j’aimerais qu’un jour on me donne, clé en main, un scénario qui soit de la force de ceux que je viens de citer… mais ce n’est pas encore arrivé !


Alain Dejammet
Le moment est venu de conclure. Je confie cette tâche à nos intervenants.
Pascal Bonitzer. Vous avez introduit pas mal de relativisme dans tout cela, nous éloignant heureusement de nos certitudes.


Pascal Bonitzer
Le relativisme est une très bonne conclusion. Je n’ai rien d’autre à dire.


Serge Sur
J’émettrai un seul regret : celui de n’avoir pu traiter davantage de films car l’éventail n’est pas fermé. Beaucoup d’autres sujets auraient pu être abordés. Notre propos est d’ordre impressionniste et, là encore, relatif.


Jean Tulard
Je dirai simplement que le cinéma n’a pas de muse et que ce soir, je lui en ai donné une : Clio.


Jacques Warin
Ma conclusion sera un peu pessimiste. Je me demande si on ne va pas vers un cinéma « américanisé » – je ne dis pas « américain » parce que le cinéma américain est le meilleur du monde – qui vient en droite ligne de la sensibilité du marketing. Si les acteurs se déplacent encore dans des espaces géographiquement français, les contours de nos régions sont repeints aux couleurs d’Hollywood, peut-être même du cyberspace.


Serge Sur
Je trouve au contraire que le cinéma français marque une très grande vitalité, une très grande créativité. Il y a de jeunes auteurs ; il y a des films tout à fait intéressants. Ce qui le caractérise est justement sa différence d’avec le cinéma américain.


Pascal Bonitzer
Le cinéma français, comme tous les cinémas, est traversé par des contradictions, dues notamment à des raisons économiques. La tendance « jeux vidéos » du cinéma américain actuel qui, pour l’opposer justement aux séries télévisées, est d’une très grande faiblesse de contenu dans son ensemble, contamine peut-être une partie du cinéma français. Malgré tout celui-ci recèle des talents singuliers qui peuvent encore – pour combien de temps ? – s’exprimer grâce aux vestiges de ce qu’a été le système de financement du cinéma français, lequel, de plus en plus contrebattu, subsiste difficilement.


Alain Dejammet
Comme je l’indiquais tout à fait au début de cette soirée, nous avions traité cette affaire du financement dans un colloque très sérieux – et un peu aride – de cette fondation.
Ce soir tous les auditeurs ont pu apprécier des échanges infiniment plus vivants et, grâce à votre note positive, encourageants. La comparaison avec ce qui se passe aux États-Unis, en Russie, au Royaume-Uni, peut-être en Allemagne n’a pu être développée. Ce sera pour une prochaine fois. La fresque s’élargira.
Merci à tous.

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(1) Emile Cohl réalisa en 1917 le premier dessin animé tiré d’une bande dessinée : « Les aventures des Pieds nickelés »
(2) Les Aventures des Pieds nickelés, comédie (1947) de Marcel Aboulker, avec Maurice Baquet, Robert Dhéry et Rellys.
(3) Le trésor des Pieds nickelés, comédie de Marcel Aboulker (1949), avec Rellys, Maurice Baquet et Jean Parédes.
(4) Les Pieds nickelés est une comédie burlesque de Jean-Claude Chambon sorti en 1964 d’après les albums des Pieds nickelés de Louis Forton. Avec Charles Denner, Michel Galabru, Jean Rochefort, Francis Blanche et Micheline Presle.
(5) Courte Tête (France, 1956) R. Norbert Carbonnaux
(6) Je pense à vous (France, 2006) R. Pascal Bonitzer avec Édouard Baer, Géraldine Pailhas, Charles Berling, Hippolyte Girardot, Marina de Van.
(7) Welcome (France, 2009). Sc. : P. Lioret, Emmanuel Courcol, Olivier Adam sur le thème de la solidarité de la population avec les réfugiés clandestins.
(8) Une séparation (Iran 2010) R. Asghar Farhadi, (avec Leila Hatami, Peyman Moadi, Shahab Hosseini, Sareh Bayat a obtenu un Ours d’or et deux prix d’interprétation à Berlin en 2011.
(9) Mad Men est une série télévisée américaine créée par Matthew Weiner et diffusée depuis le 2007 sur AMC.
(10) Sur écoute (The Wire) est une série télévisée américaine créée par David Simon et co-écrite avec Ed Burns, diffusée de 2002 à 2008.
(11) Oz est une série télévisée américaine en 56 épisodes de 55 minutes, créée par Tom Fontana et diffusée entre le 1997 et 2003 sur le réseau HBO.
(12) Hard, Série française en production (2 saisons, 18 épisodes. Première diffusion en France le 09 mai 2008).
Créée par Cathy Verney en 2008. Avec : Natacha Lindinger, François Vincentelli, Michèle Moretti.
(13) Entrecuisses (France, 1977) R. Pierre-B. Reinhard.
(14) La bonzesse (France, 1974). R. François Jouffa. Genre : érotique.
(15) Fernand Fleuret : Histoire de la bienheureuse Raton, Paris, Gallimard, 1926.
(16) Le code Hays ou Motion Picture Production Code est un code de censure régissant la production des films, établi par le sénateur William Hays. Les studios se sont eux-mêmes imposé cette censure afin d'éviter l’intervention extérieure.
(17) L’arbre, le maire et la médiathèque (France, 1992) R., Sc., Dial. : Eric Rohmer.
(18) La belle équipe (France, 1936) R. : Julien Duvivier ; Sc. : J. Duvivier, Ch. Spaak.

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Le cahier imprimé du colloque "La société française au miroir de son cinéma" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation

Fondation Res Publica I Mercredi 21 Septembre 2011 I | Lu 1272 fois


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