Débat final


Intervention de l'audience au colloque "Radiographie des entreprises françaises" du 4 avril 2011.


Débat final
Dans la salle
Beaucoup de choses ont été dites ce soir. Pour réindustrialiser au niveau des PMI, je ne pense pas qu’il faille s’appuyer sur les multinationales qui ne sont pas des partenaires propices au développement des PMI en France. Un rapport récent d’un médiateur des PME condamne les pratiques des grands groupes industriels à l’égard des PMI, notamment de leurs sous-traitants. On n’encourage pas la jeunesse à créer avec courage un système de petites et moyennes entreprises en laissant agir des groupes multinationaux qui ne jouent ni l’intérêt public en France ni l’intérêt général. Certaines pratiques de gouvernance sont inacceptables.

On a critiqué, durant cette soirée, les banques, la finance. Nous sommes en France dans un système très oligarchique. Si nous souhaitons que la jeunesse puisse prendre la relève avec courage, il faut peut-être leur en donner les moyens et rétablir une liberté du jeu qui actuellement est totalement biaisé, notamment, on le voit bien, à travers les règles européennes. Depuis quinze, vingt, trente ans, on a mis en place en Europe l’ultralibéralisme et l’idéologie de la concurrence. Vous avez parlé, durant cette soirée, de la concurrence de pays où l’économie est gérée par l’État. On vient de dire qu’en France l’État a complètement disparu, ce qui est vrai. Dans ce cas-là il faut également lutter au niveau de l’Europe pour le rétablissement d’un système qui permette de construire une industrie européenne qui soit « protégée ». Nous pouvons avoir, je pense, à utiliser des règles concurrentielles telles que les règles sociales et environnementales.

Quelles propositions peut-on faire dans ces domaines-là qui sont encore ouverts et à construire ?

Jean-Pierre Chevènement
Que la jeunesse prenne le pouvoir ! C’est la seule solution. Car les générations anciennes – celles des années 1970 - qui sont responsables du déclassement progressif des générations suivantes et du déclassement systémique de toute la société et de notre pays ont gravement failli. Certains d’entre nous s’en souviennent. On se souvient de l’utilisation qui a été faite des banques privées nationalisées en 1982…

Nous sommes arrivés à un point où, par des voies à étudier, un déplacement général des équilibres sociaux et politiques est nécessaire (je ne me prononce pas sur telle ou telle orientation partisane). Souvent les choses se font par la ruse de la raison, et pas forcément par une démarche aussi claire que des démocrates comme vous et moi pourrions le souhaiter.

Patrick Quinqueton
Si l’on reprend l’analyse de M. Faibis, selon laquelle une coupure nette oppose la « zone euro, du nord » et la « zone euro du sud », si l’on pense qu’il y a deux logiques et que la France est du mauvais côté, où est l’espace international et politique au sens très large dans lequel une politique favorable aux entrepreneurs, par exemple une politique publique et privée du crédit aux entreprises, pourrait se mettre en place sans subir le système dominant européen qui tue successivement dans l’œuf chacune de ces orientations et de ces initiatives ?

Pierre Conesa
Une remarque sur la contradiction qu’il y a à demander plus d’État sans réfléchir sur la réforme de l’État lui-même … qui est quand même le plus gros acteur économique français !

J’ai moi-même appartenu à l’administration pendant un certain nombre d’années. Je constate, après être passé dans l’entreprise, qu’il vaut mieux être contrôleur qu’acteur. Nous avons un État qui contrôle plutôt qu’il n’agit. Je viens de créer une entreprise : j’ai reçu un avis d’imposition avant même d’avoir eu une première rentrée financière puisqu’il y a une TVA qu’il faut déclarer mensuellement même si on n’a pas de rentrée ! Cette fonction de contrôleur est centrale dans l’État. Il est difficile de lui demander de se mettre dans un sillage plutôt que d’anticiper et de réglementer.

Cet État est aussi caractérisé par les outils qu’il utilise dans sa relation avec le monde économique. Je pense en particulier au code des marchés publics, un outil totalement désuet. Face aux grosses affaires de corruption, on a demandé aux organismes de contrôle de réviser le code des marchés publics. Ils ont donc inventé de complexifier ce code en augmentant le nombre de contrôles pour rendre – théoriquement - les faits de corruption impossibles. Or, plus un code est complexe, plus il est facile de le contourner parce qu’il est plus difficile encore à contrôler. Donc au lieu d’agir vers la simplicité, on est rentré dans la philosophie classique de l’administration, c’est-à-dire qu’on va pénaliser plus.

Enfin, cet État a politisé l’action économique. On observe une espèce de colbertisme de l’exportation : quand le Président se déplace, il est en général accompagné de grands leaders du CAC40. Il n’y a jamais de patron de PME dans l’avion parce que les faits économiques qui sont relevés sont les grands contrats d’État à État, dans les domaines de l’armement, de l’énergie, du transport etc. On fait de la signature d’un contrat un acte politique, ce qui en général fragilise l’industriel. Sous la pression de l’Elysée pour embarquer dans l’avion, il est obligé de signer quand le Président arrive, parfois dans des conditions de négociation qui ne sont pas favorables. Je connais le cas d’un industriel qui a préféré se faire porter pâle parce qu’il ne voulait pas signer, estimant que les termes de la négociation n’étaient pas bons, alors que l’Elysée le pressait de monter dans l’avion pour aller signer au moment du passage du Président. Cette sorte de biais qu’introduit la présence du politique dans les gros contrats d’exportation explique qu’il ne peut pas y avoir de regard sur l’ensemble du tissu industriel à l’exportation.

Dans la salle
Une question m’est inspirée par l’exposé de Jean-Luc Gréau. Les Français consomment mais ils économisent beaucoup. Je crois effectivement qu’un des problèmes pour réindustrialiser la France, c’est d’arriver à drainer l’épargne vers là où elle peut être utilisée. J’ai été très frappé par le fait qu’une des clefs qu’il nous propose, c’est de mettre en quelque sorte un peu sous le boisseau les actionnaires opportunistes et de privilégier un certain nombre d’autres actionnaires.

Je crois qu’il existe en droit français depuis assez peu de temps une formule qui s’appelle la « Société par actions simplifiée » (SAS) dans laquelle il est possible de distinguer les détenteurs du capital des managers et où, par conséquent, un associé peut disposer de prérogatives indépendantes de sa part de capital. Je crois que la législation a encore assoupli cette formule en 2008.

Les actions de ces sociétés peuvent-elles se vendre sur le marché ou bien sont-elles limitées à des actions au porteur ?

Jean-Luc Gréau
Je crois que non. Les actions des SAS ne sont pas admises sur un marché réglementé. La SAS a surtout été inventée pour les groupes. Ce n’est pas mauvais en soi, c’est une bonne forme juridique.
Mais avec la question de la liquidité à tout prix, on est au cœur du problème. Il faut savoir ce que l’on veut : un actionnariat responsable ou non. Si les grands groupes exercent une pression aussi forte sur la filière de production, c’est aussi parce qu’ils doivent eux-mêmes répondre à la pression de l’actionnariat. Desserrer la pression de l’actionnariat sur les managers permettrait sans doute d’améliorer la relation en amont.

Mais cette question doit être posée ouvertement et pas seulement par le biais d’illustrations particulières : oui ou non, voulons-nous un actionnariat stratégique stable et ambitieux pour les entreprises ?

Laurent Faibis
Nous sommes organisés en SAS, j’en connais donc bien le statut. La SAS est un statut extrêmement souple, mis en place pour les sociétés en développement, qui permet d’écrire librement les statuts et donc d’y inclure le pacte d’actionnaire. En conséquence, les actions ne sont pas librement échangeables sur les marchés, c’est pourquoi une société SAS ne peut pas être cotée. Mais c’est justement un moyen de développement du capitalisme patrimonial et familial puisque le fondateur peut garder, grâce à la structure des statuts, la majorité des voix, même s’il a une minorité du capital.

Jean-Michel Quatrepoint
Il faut distinguer le coté et le non coté. Le coté, oui, pourquoi pas. Le non coté suppose un actionnaire majoritaire et des actionnaires minoritaires. Vous connaissez la formule célèbre d’Albert Frère : « Petit minoritaire, petit couillon, gros minoritaire, gros couillon ». La liquidité est un problème.

Jean-Luc Gréau
Les anglo-américains ont inventé le private equity, excellent dans son principe, parce qu’il draine de l’épargne et s’investit normalement dans la durée (jamais moins de cinq ans en principe, souvent sept ans, huit ans, dix ans, voire plus). Le problème, c’est que l’application qu’ils en font est celle de l’actionnaire de marché, car les entreprises que ces fonds contrôlent sont achetées sur fonds d’emprunt, afin d’obtenir un effet de levier. Ils exercent ainsi une pression sur l’entreprise encore plus forte que celle qui s’exerce sur les sociétés cotées. En effet, la plupart des fonds de private equity visent un rendement de 20% à 25%, supérieur aux 15% affichés officiellement pour l’actionnariat des bourses.

L’instrument existe mais son application est défectueuse. Il faudrait là aussi créer un cadre juridique garantissant que ces fonds qui drainent et utilisent des ressources d’épargne les réinvestissent au capital des entreprises concernées, sans recourir à l’emprunt, sauf pour un faible pourcentage. Il convient de souligner que, si les participations des fonds de « private equity » ne sont pas négociables sur un marché liquide, comme la bourse, elles le sont sur le marché qui se forme spontanément entre les fonds eux-mêmes, marché qui, selon les propres dires de leurs gérants, est quasiment liquide.

Dans la salle
M. Faibis a décrit une dualité entre la stratégie financière des grands groupes français et la stratégie industrielle de la PME-PMI. Cette dualité ne contribue-t-elle pas à freiner l’investissement dans la PME-PMI ?

Dans la salle
Je voulais rebondir sur l’intervention de M. Quatrepoint concernant les PME-PMI. Il me semble que ce n’est pas tant l’aspect social (comité d’entreprise ou délégué du personnel) ni même l’aspect fiscal qui, en ce moment, plombe les PME-PMI. C’est avant tout le fait qu’elles n’arrivent pas à contrôler leurs marges parce que les grands donneurs d’ordres leur imposent les prix, les délais de paiement. C’est là où le bât blesse. Il faudrait certainement assainir cette situation et mettre en place des règles qui évitent que les PME-PMI soient traitées de manière aussi difficile. Le contrôle des délais de paiement et des prix que les grands donneurs d’ordres leur imposent me semble vraiment le point essentiel qui nuit à leur développement.

Jean-Michel Quatrepoint
À commencer par l’État qui ne respecte pas les délais de paiement.

Dans la salle
J’ai été absolument ravi par l’intervention de M. Quatrepoint. Ancien chef d’entreprise, j’ai eu l’impression de rajeunir de quinze ans. J’ai retrouvé mes angoisses, mes insomnies et je me rends compte que rien n’a changé.

Lorsqu’on entend des hommes politiques ou les hommes de presse parler des entreprises on se rend compte qu’ils n’ont jamais mis les pieds dans une entreprise. Les dirigeants syndicaux eux-mêmes ne savent pas ce qu’est qu’une entreprise.
Ma deuxième remarque concerne l’enseignement. Nous avons atteint les 80% d’une classe d’âge au niveau du bac. Mais le niveau du bac est absolument lamentable, pas plus élevé que le certificat d’études d’autrefois.

Jean-Pierre Chevènement
C’est un sujet complexe. « 80% d’une classe d’âge au niveau du Bac » signifie qu’on fait des études jusqu’à 18 ans. Lorsque j’ai fixé cet enjeu, tous les pays développés faisaient beaucoup mieux que nous. Cela ne signifie pas qu’on donne le bac à tout le monde.

Dans une société qui ne crée pas d’emplois, il est évident que des diplômes deux fois plus nombreux ont tendance à se dévaloriser quelque peu. Quant aux raisons pour lesquelles le niveau monte ou baisse - puisque les deux thèses existent - c’est un autre sujet, pour un autre colloque.

Je ne réponds pas à M. Conesa, sauf pour lui dire que le redressement de l’État va avec sa réforme. Cela va de soi.

Je rappelle à M. Quinqueton qu’il a été dit que la France a une position spécifique en Europe, toujours la spécificité française.
Nous allons clore ce colloque. Je vous remercie infiniment et je remercie en particulier nos intervenants exceptionnellement brillants. Ils nous ont vivement intéressés.

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Le cahier imprimé du colloque "Radiographie des entreprises françaises" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Vendredi 29 Juillet 2011 I | Lu 967 fois


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