Débat final


Interventions prononcées lors du séminaire "La France et ses stratèges", tenu le 22 mars 2010.


Jean-Pierre Chevènement
Merci, Monsieur l’ambassadeur. Si nous ne sommes pas bien avec beaucoup de monde, nous nous sentions bien avec vous parce que vous avez dit des choses qui allaient à l’essentiel.

Penser librement n’est peut-être pas si facile. Avec les moyens actuels de conditionnement, y a-t-il encore des Français conscients de l’être ? Ce n’est pas sûr. On ne leur parle plus guère de la France.

Alors, l’Europe, je veux bien, je ne suis pas contre mais que met-on sous ce mot ?
J’observe une évolution notable : plus on fait des textes fédéralistes (je parle du traité de Lisbonne), plus l’intergouvernemental se développe. On investit la baronne Ashton (Haut représentant pour les Affaires étrangères et la Sécurité) et M. Van Rompuy (président du Conseil européen désigné par les chefs d’États et de gouvernements en novembre 2009) mais c’est Mme Merkel qui décide si on accorde des crédits à la Grèce ou si on l’exclut. M. Sarkozy, lui aussi, prend beaucoup d’initiatives. L’intergouvernemental va à l’encontre des textes, mais il pèse quand même, et de plus en plus lourd.
Nous pourrions envisager de changer notre vision de l’Europe pour y inclure la Russie, car au fond, c’est une grande question pour la France, de savoir quel est son projet : Dans cette Europe, quel est notre horizon ? Veut-on englober la Russie ? C’est une question fondamentale.

Comprendre le monde, vous nous y incitez, M. l’ambassadeur, mais c’est très difficile parce qu’on ne l’explique pas très bien. On est frappé de la rapidité avec laquelle on est passé de la surextension impériale décrite par Paul Kennedy au début des années Bush à l’enlisement de la puissance américaine qui fait que, bien que M. Obama n’ait à la bouche que les mots de « restauration du leadership américain », on se demande vraiment s’il va y arriver quand on voit les difficultés auxquelles il se heurte. Dans le « grand Moyen-Orient », aucun dossier ne progresse.

Un « monde multipolaire » : comme vous, Alain Dejammet critique cette expression. Préférons-lui un monde de nations, pour dire les choses comme elles sont. Nous sommes une nation, ce qui, après tout, ne devrait pas être pour nous déplaire. Si nous entrons dans un monde de nations, essayons de concevoir des relations entre les grandes nations d’Europe qui nous permettent d’exister dans le monde de demain.

Pierre Conesa a posé la question : quand il y aura des croiseurs chinois dans le Golfe, nous sentirons-nous menacés ? Ou, au contraire, considèrerons-nous que, puisqu’il y a des porte-avions américains, il peut y avoir des croiseurs chinois ? C’est une question qui mérite d’être posée.

Si nous acceptons cette évolution du monde, par ailleurs inévitable, quel parti en tirons-nous ?

Les Européens ont connu deux guerres mondiales, ils veulent la paix. La plupart sont pacifistes. Les Allemands sont pacifistes, les peuples du Nord sont pacifistes, les peuples du Sud sont pacifistes. Les Français sont pour la paix et seraient pacifistes si la dissuasion ne leur donnait le sentiment d’être garantis contre une guerre possible et de bénéficier de la paix. J’ai consacré un rapport (1), sur lequel j’ai travaillé pendant un an au Sénat, à ces questions difficiles du désarmement, de la prolifération nucléaire et de la situation de la France. Je pense que la France est encore une exception en Europe, en ce qu’elle garde une défense qui, en dernier ressort, lui appartient en propre. Pour combien de temps ? On peut s’interroger, non pas seulement pour des raisons techniques mais pour des raisons politiques parce que la question qui se pose est de savoir si la volonté existe de maintenir la France comme pays « franc ».

J’ai assez parlé, il y a dans la salle d’éminentes personnalités qui voudront nous faire bénéficier de leurs lumières.


Christian Quesnot
Les exposés que nous venons d’entendre, présentant des points de vue divers, m’ont paru très intéressants.

Je suis frappé par le manque de liberté de pensée au point de vue stratégique. On peut l’attribuer au fait que nous sommes à la remorque des Américains. Je ne suis pas anti-américain, je suis a-américain. Pour avoir une pensée stratégique dans le monde qui vient, il faut être a-américain. Je prends l’exemple du Livre blanc, que j’ai beaucoup lu et sur lequel je suis très critique, pour beaucoup de raisons, en particulier pour ses annexes. Pour anticiper sur la stratégie de la Chine, on fait appel à un expert japonais totalement sur la ligne américaine. Pour expliquer la stratégie de l’Inde, on fait appel à un expert sud-coréen. L’un et l’autre sont des gens très honorables mais il existe des stratèges chinois et indiens de très haut niveau qui auraient volontiers répondu à notre invitation. Ce Livre blanc n’est qu’une commande idéologique, voilà mon sentiment.

Pour avoir une pensée stratégique innovante, quel que soit le poids de la France, nous devrions développer des relations de confiance, au niveau de discussions stratégiques, avec la Russie – ce que vous avez souligné, M. le ministre, et je partage entièrement votre avis - et avec la Chine. Je passe énormément de temps en Chine, j’ai tissé des liens d’amitié avec des généraux chinois depuis une quinzaine d’années. Je puis vous assurer qu’ils ont une vision stratégique très différente de la nôtre et extrêmement riche. Je ne sais pas ce que sera le monde nouveau, mais je pense que la Chine et l’Inde y joueront un rôle très important. Notre ethnocentrisme nous condamne à la myopie, voire à la cécité. Il y a, en ce domaine, beaucoup à faire. La Chine est un pays qui compte, ce qui n’en fait pas un pays dangereux. C’est un pays avec lequel nous devons discuter, échanger. Malheureusement, les rapports franco-chinois sont très mauvais parce qu’il n’y a aucune relation de confiance entre chefs d’États. Tant que les présidents Sarkozy et Hu Jintao seront à la tête de leur pays, il n’y aura aucune vraie relation stratégique d’État à État. M. Fillon, qui a parlé d’amitié franco-chinoise, a été très bien reçu, parce qu’il correspond au type d’interlocuteur qu’attendent les Chinois. Cela me paraît très important. Je rejoins en cela M. l’ambassadeur : nous nous fâchons avec presque tout le monde. Or nous représentons 1% de la population et 3% du PIB du monde. Si nous proposons des idées, nous pouvons envisager des compagnonnages de route à quatre ou cinq pays, nous devons partager les responsabilités, des idées et chacun doit mettre de l’eau dans son vin.


Eric de La Maisonneuve
Je vais poursuivre ce qu’a dit mon camarade Christian Quesnot.

Il faut élargir notre définition du stratège et de la stratégie. Nous restons cantonnés, aujourd’hui encore, dans une vision militaire des problèmes, nous limitant strictement à la défense et à la sécurité. Réductrice, très coûteuse sur le plan de la réflexion, cette vision empêche justement la liberté d’expression que vous appeliez presque tous de vos vœux et qui suppose une vision globale des choses. On ne peut pas faire de la stratégie aujourd’hui sans faire de l’économie, sans faire de la démographie, ce sont des termes essentiels.

Dans notre pays, le stratège n’est pas perçu par les politiques comme il devrait l’être. Le stratège est l’adjoint du politique car celui-ci n’a ni le temps ni le recul nécessaires dans un monde qui, incertain pour les uns, dangereux pour les autres, comme il vous plaira, est surtout complexe. En France la classe politique n’a jamais voulu – ou su ? – s’entourer de stratèges dont l’indépendance et la liberté de réflexion lui permettraient une perception évolutive des choses. Certes, il y a des stratèges dans tous les ministères mais ils ne sont pas forcément libres et indépendants.

Depuis plus de vingt ans - je suis d’accord avec l’Amiral Dufourcq - nous sommes entrés dans une période de non-guerre, que j’appellerai plus volontiers de crise. Nous en sortirons certainement un jour mais pour le moment, cette période de mutation nécessite de travailler. Or, les outils d’analyse dont nous disposons aujourd’hui sont pour la plupart obsolètes ou incomplets et la vision que nous avons du monde est déformée très largement ou par les média ou par l’idéologie. Je suis rentré de Niamey cette nuit : je peux vous assurer que, dans le Sahel aujourd’hui, les analyses que l’on peut faire sur le terrain sont très éloignées de celles qu’on lit ici ou là. La pratique du terrain révèle que notre vision du monde est fausse, le mot est peut-être fort mais il exprime la réalité.

Je partage ce qu’a dit Christian Quesnot à propos de la Chine car je m’y rends aussi tous les trois mois. Le monde occidental est en train d’ériger la vision d’une Chine menaçante. Je souhaite d’ailleurs bien du plaisir à qui l’affrontera, non seulement en songeant à Midway ou à Koursk, mais aussi dans les domaines de la monnaie, de la communication (Google) etc. D’une certaine façon la guerre est commencée et il faudrait bien y réfléchir. Je pense qu’il y a là une matière très importante.

Je ne suis pas convaincu qu’il y ait peu de stratèges. Il y en a, simplement il faut les laisser travailler, leur donner quelques moyens, peut-être les aider à s’organiser. Mais la France est un pays d’intellectuels, de chercheurs, de gens curieux, de voyageurs. Donc il y aura toujours de la réflexion stratégique en France, dans l’armée comme ailleurs. Je ne suis pas inquiet pour ça. Simplement, je pense qu’il faut qu’au niveau de l’État, on y prête plus d’attention et qu’on retrouve une grille d’analyse des problèmes qui soit pertinente et complète.


Marie-Françoise Bechtel
Je voudrais d’abord remercier tous les participants et faire quelques remarques modestes de quelqu’un qui connaît mal le sujet.

En vous écoutant, j’en arrive à me demander si nous n’avons pas en effet aujourd’hui une pensée stratégique, peut-être inversée, peut-être perverse, certainement très défaillante mais dont les éléments de cohérence, hélas, ont été mis en place devant nous.

Le premier élément de cohérence est le discours selon lequel notre ennemi est désormais le terrorisme. Cela a été dit, l’ennemi n’est plus un territoire, c’est le terrorisme. Qu’il y ait certains pays prédésignés derrière ce concept, personne n’en doute mais il s’agit bien, en effet, d’une guerre de concepts, une guerre que nous n’avons pas inventée. Nous nous sommes mis en rangs derrière les États-Unis, comme Pierre Conesa l’a très bien relevé et analysé tout à l’heure.

La première chose qu’on voit dans ce Livre blanc - Jean-Pierre Chevènement l’a souligné dans son introduction - c’est que l’ennemi est le terrorisme, il n’y a rien d’autre, il y a l’arc de crise et le terrorisme. Tout s’ensuit : nous avons récemment créé un nouvel institut de sécurité, l’INHES-J qui fusionne l’IHEDN et l’IHESI, selon un concept très improbable qui réunit les problèmes de sécurité intérieure et de sécurité extérieure. Tout à l’heure, l’ambassadeur Robin disait que le mal est partout. On découvre avec stupeur les défis de sécurité intérieure au sens de ce nouveau grand institut (conçu, il est vrai, sur une dimension personnelle) : la sécurité intérieure englobe tout, sécurité environnementale, sanitaire, problèmes de sécurité civile et puis on y accroche les problèmes de sécurité militaire derrière lesquels on voit immédiatement se profiler le terrorisme et la lutte contre le terrorisme ! On confie d’ailleurs à ce même institut le soin de publier des statistiques fiables et même de les publier sur Internet. Tout cela procède d’une idée stratégique extrêmement défaillante, d’une mauvaise stratégie, à mes yeux, certainement. Mais, hélas, je crains de devoir dire qu’il y a peut-être une cohérence derrière cela.

Dans cette stratégie mauvaise et cohérente à la fois on décèle en second lieu l’otanisation des esprits. Je ne veux incriminer personne mais je crains beaucoup que chez certains hauts cadres militaires de notre pays (oserai-je le dire ici ?), l’otanisation des esprits n’ait précédé (je ne dis pas qu’elle l’a provoquée) la rentrée politique dans l’OTAN qu’on vient de nous infliger. D’autres fonctions m’ont donné l’occasion de le remarquer.

Le troisième point sur lequel la France a été très malheureusement en avance et dont personne n’a parlé, c’est le fameux devoir d’ingérence. Le devoir d’ingérence humanitaire n’est pas une pensée stratégique mais une doctrine qui justifie toutes les stratégies, y compris les plus mauvaises, les plus défaillantes et les plus contradictoires - comme le disait l’ambassadeur Robin - qui ont été appliquées fort sélectivement à certains pays et pas à d’autres qui en auraient certainement mérité autant. Alors, je me demande si nous ne sommes pas dans une période de glaciation et s’il n’y a pas des lignes de stratégies extrêmement négatives, perverses, en tout cas très courtes sur le plan de la pensée, qui font aujourd’hui office de pensée stratégique globale dans notre pays.


Thierry Le Roy
Je voudrais poser une question sur les conditions qui ont permis un vrai débat stratégique en France, à une époque évoquée tout à l’heure par Christian Malis, et qui aujourd’hui l’interdiraient. Cela tient-il en partie au fait qu’il n’est pas facile de créer les conditions d’une réflexion indépendante ? Les 1500 think tanks qui existeraient aux États-Unis sont certainement tous dans la mouvance du Pentagone ou de l’État mais ils trouvent aussi dans l’université américaine de quoi nourrir leur non-conformisme et leur indépendance d’esprit. Avons-nous aujourd’hui l’équivalent en France pour fournir les moyens de la réflexion stratégique ? Je pose cette question à ceux qui, autour de cette table, en ont l’expérience : Comment alimenter la réflexion stratégique à partir de moyens qui sont entre les mains de l’État sans créer un conformisme trop grand ?


Benoit d'Aboville
En réalité, la DAS (Direction des affaires stratégiques) est actuellement, et de loin, le principal bailleur de fonds pour la recherche stratégique. L’IHEDN fait aussi son travail. Mais l’on constate que par rapport à la plupart des autres pays européens, l’université a largement abandonné ce champ depuis des années.

Or comment un chercheur privé s’engagerait-il à long terme sans une perspective de carrière universitaire ? La DAS ne peut passer que des contrats à court terme.

De leur coté, les militaires font beaucoup d’efforts sur le plan interne. Il y a une vraie réflexion des militaires sur les concepts, sur les leçons qui se dégagent des engagements extérieurs. Si ce domaine demeure aussi étroit en France, c’est d’abord parce que l’université est défaillante.

S’agissant du Livre blanc, je voudrais, à titre personnel, replacer ce qui vient d’être dit dans son contexte. Le Livre blanc n’était pas par priorité une entreprise de réflexion stratégique globale car il s’agissait avant tout de dessiner le cadre politique et financier de la future loi de programmation. Jusqu’à présent, ce travail se faisait entre experts de l’administration.

Cette fois-ci on a voulu l’ouvrir. Ce que vous considérez comme des annexes qui reflèteraient la pensée du Livre blanc ne sont que les transcripts des auditions organisées. On a entendu des Russes, des Américains aux conceptions très diverses, des experts d’autres régions du monde et il a été jugé utile de publier ces auditions comme matériel d’information pour un public plus large.

D’autre part, il ne s’est pas agi d’une réflexion fermée : chacun pouvait accéder au site internet du Livre Blanc, qui a d’ailleurs été très utilisé, notamment par des cadres militaires, pour apporter des éléments nouveaux.

Dans un environnement financier extraordinairement contraint (je n’ose penser ce qu’il en aurait été si la réflexion était intervenue après la crise financière), on a essayé de sanctuariser les crédits de la dissuasion, de repenser les engagements opérationnels et leurs conséquences en termes de capacités requises, de tenir compte des réformes préconisées, selon un processus indépendant du Livre blanc par la RGPP, de remettre un peu d’ordre dans nos engagement en Afrique - ce qui aurait dû être fait depuis très longtemps - pour réévaluer les besoins (forces stationnées etc.). Il y a eu également une discussion très intéressante sur les aspects européens, les évolutions possibles de l’Alliance Atlantique et les questions de prolifération. Enfin, l’analyse du comportement de la Russie, notamment vis-à-vis de son entourage immédiat, s’est révélée assez équilibrée, et les événements de Géorgie ont montré qu’elle n’était pas complètement inexacte, même si on peut avoir des réserves sur les initiatives du Président Sakaachvili.

Je pense, pour répondre à la question posée, qu’il y a eu également un débat sérieux pour déterminer si les intérêts de sécurité français étaient directement concernés en Asie et sur les relations avec les Chinois et les Indiens. Mais devrions-nous intervenir, comme certains pouvaient l’envisager, en cas de problème entre les deux Corées ? A priori nous n’avons plus d’engagement dans la péninsule depuis les années cinquante.

L’« arc de crise » désigne la zone actuellement la plus susceptible de crises affectant directement ou indirectement nos intérêts et dans laquelle il est nécessaire de concentrer un certain nombre d’efforts, notamment de renseignement.

Précisément parce que la connaissance et l’anticipation vis-à-vis des crises sont devenus essentielles, le Livre blanc a mis l’accent sur le spatial.

Tout cela ne constitue pas en soi une réflexion stratégique doctrinale, globale et à long terme, mais ce sont les éléments qui conceptuellement permettent de dessiner le cadre d’une loi de programmation militaire. Le problème sera bien sûr de la tenir financièrement.

Enfin, je voudrais rassurer sur la question du nouvel Institut de sécurité et de défense : ceci n’a rien à voir avec le Livre blanc, qui s’est soigneusement écarté de ce sujet.

Pourquoi avoir élargi la notion de sécurité aux questions qui relevaient autrefois de la sécurité civile ? Peut-être à cause de la dissuasion, on a toujours eu beaucoup de difficultés à organiser la sécurité civile en France parce que nous nous sentions moins concernés que les Länder allemands, par exemple. Or personne ne conteste qu’une meilleure organisation des moyens est nécessaire ne serait ce qu’au niveau de la coordination interministérielle (pompiers, moyens militaires…).

De plus, il me semble qu’on ne peut pas justifier vis-à-vis de l’opinion publique l’effort militaire demandé au pays, notamment en période de grave crise économique, si on n’essaye pas d’apporter une réponse sur des sujets comme la contribution des militaires en cas de désastre climatique, écologique, ou autre.

Personne ne nie que la cyber-défense soit un problème. Il fallait donc concentrer en France les moyens, les organiser, ce à quoi le Livre blanc s’est efforcé.

Le lien établi entre défense et sécurité n’est donc pas un abandon des aspects militaires de notre défense nationale, mais simplement l’idée que, face à des menaces nouvelles et diversifiées qui ne sont pas forcément toutes de nature militaire, nous devons être préparés pour faire face à d’éventuelles catastrophes, pour assurer au pays la résilience minimum dans une société moderne devenue, par nature, extrêmement fragile.


Jean-Pierre Chevènement
Lorsqu’on se demande en quoi l’Asie concerne les intérêts de sécurité de la France, il ne s’agit pas de savoir si nous avons des intérêts de sécurité en Corée mais si, à travers le formidable déploiement d’énergie, de moyens qui se réalise entre la Chine, l’Inde, d’autres pays encore, les équilibres du monde ne vont pas être modifiés d’une façon telle que nos intérêts de sécurité seront affectés, au moins indirectement, parce que le centre du monde est maintenant dans le Pacifique.


Benoit d'Aboville
Le Livre blanc n’ignore pas le glissement stratégique du rapport des forces stratégiques dans le monde. Bien au contraire, l’importance de la montée en puissance militaire et économique de l’Asie sur le plan international, et notamment de la Chine et de l’Inde, est soulignée. Le problème est de savoir quelles conséquences nous en tirons pour l’évolution de notre dispositif militaire et des moyens qui vont avec.

L’idée, par exemple, d’utiliser les îles du Pacifique comme une base pour être présents, pour avoir des pions dans le grand jeu asiatique, ne me semble pas pertinente. En revanche, on peut juger que la crise actuelle en Afghanistan constitue une crise stratégique et non un conflit local, et justifier ainsi notre effort actuel pour sa stabilisation. C’est contesté de certains, mais il parait évident que l’Afghanistan est actuellement un pays important pour l’équilibre stratégique de l’Asie du Sud, notamment entre le Pakistan et l’Inde. En ce qui concerne l’Asie du nord, que voudrions nous y faire ? Envoyer des bateaux ? Obtenir en cas de crise le droit d’y poser nos avions pour intervenir ? Si un grand débat stratégique se justifie au niveau européen au sujet des relations sino-européennes, je ne vois pas en revanche sa pertinence dans le cadre de la présente loi de programmation militaire.


Jean-Pierre Chevènement
Il ne s’agissait pas dans mon esprit d’envoyer des avions en Asie du nord mais de voir comment un projet de défense français pouvait être affecté par le déplacement des grands équilibres mondiaux, notamment, bien entendu, entre la Chine, l’Inde, les États-Unis. C’est une question qui peut nous intéresser.


Benoit d'Aboville
C’est une question à laquelle le Livre blanc s’efforce d’apporter au moins une demi-réponse. Une conflagration en Asie, notamment dans le détroit de Malacca, bouleverserait l’économie internationale. Le rôle de l’Europe serait alors d’être militairement présente dans la zone de l’Océan indien et du Golfe. Si un conflit en Asie menaçait en quelques jours l’interruption des flux économiques et énergétiques vitaux pour l’économie mondiale, l’Europe, compte tenu de ses moyens, donnerait la priorité à une intervention dans l’Océan indien et dans la région du Golfe, laissant une éventuelle intervention dans la zone du Pacifique Nord aux Américains. Ils considèrent qu’il s’agit pour eux d’une zone stratégique prioritaire, dans laquelle ils ont d’ores et déjà tissé un réseau de partenariat stratégiques : de toute façon, ils n’attendraient rien de l’Europe dans cette région. Le réseau d’accords stratégiques passés par les Américains avec l’Australie, la Corée, le Japon, l’Inde montre bien qu’ils ne comptent dans ce contexte ni sur l’OTAN ni sur l’Europe, ce qui, à mon avis, est tout à fait réaliste.


Jean-Pierre Chevènement
Vous avez raison mais on pourrait répondre comme l’avait fait Claude Cheysson (2) à la question : « Que ferez-vous en Pologne ? »


Benoit d'Aboville
Nous avons déjà vis-à-vis de la Pologne des engagements qui tiennent à son appartenance à l’UE et à l’OTAN. De plus la Pologne revêt pour nous une importance politique, sentimentale, historique, culturelle (et même démographique dans la région du Nord-Pas-de-Calais !). Nous avons avec la Pologne comme avec tous les pays que nous avons accueillis en Europe un devoir de solidarité. La vraie question consiste à se demander pourquoi on n’a pas été plus loin lors des traités de Nice et de Lisbonne pour souligner que cette solidarité européenne devrait se manifester, y compris sur le plan militaire. La réponse est du coté de Londres semble-t il ! Le Livre blanc ne pouvait qu’en prendre acte.


Gabriel Robin
Nous l’avions déjà promis aux Chypriotes dans le traité de Lisbonne, on voit très bien les conséquences qu’on en tire ! De même que nous sommes prêts à aider la Grèce aussi longtemps qu’elle n’en a pas besoin, nous sommes prêts à venir à leur secours s’ils ne sont pas attaqués.


Benoit d'Aboville
Certains considèrent que beaucoup de Chypriotes au fond s’accommodent d’une situation que condamne la communauté internationale. Il y a en a même qui sont très contents de pouvoir accueillir les comptes mafieux russes et ne font aucun effort pour trouver une solution. Je pense, en effet, que le fait d’accepter qu’un État sans frontière définie entre dans l’Union européenne, sans solide contrepartie sur l’engagement d’un processus de paix entre turcs et chypriotes, était à l’époque une erreur.


Jean Dufourcq
Je voudrais essayer de répondre à la question qu’a posée Thierry Le Roy sur l’indépendance et la capacité à développer une pensée indépendante aujourd’hui. Pourquoi était-ce possible hier ? Pourquoi ne l’est-ce plus aujourd’hui ? Je n’ai pas la réponse complète à cette question mais je pense que les circonstances aujourd’hui ne le permettent plus. Il n’y a pas que des raisons psychologiques, il y a tout simplement que le projet politique français n’est pas assez défini. Nous n’avons pas assez de cadres politiques aujourd’hui pour pouvoir définir la réalité d’un projet stratégique. La pensée stratégique indépendante suppose que l’on ait une représentation beaucoup plus nette du projet politique français.

L’engagement européen, qui était pour moi la charpente de notre positionnement stratégique, n’est plus aussi clair qu’avant. La construction européenne a été enrôlée, au plan économique par la volonté générale de dérégulation de l’économie de l’Europe fondée sur une vision libérale - excessive à mon sens - comme moteur de la cohésion européenne. Cela n’a pas produit de cohésion, mais au contraire de la distanciation. Ensuite elle a été enrôlée par l’OTAN, dans sa phase d’élargissement, et emmenée beaucoup plus loin que ce qui était prévu initialement. Actuellement la construction européenne n’est plus entre les mains des Européens. Elle est enrôlée, économiquement et politiquement dans une direction stratégique dont on ne peut plus sortir.

Privés de ce projet politique qui était la charpente de notre vision stratégique et politique, nous ne pouvons plus faire de la stratégie aussi librement qu’avant. Ce n’est qu’une partie de l’explication, qu’il faudrait enrichir avec d’autres éléments.


Pierre Conesa
Je voudrais revenir sur la question du général Quesnot. Il y a eu effectivement des a priori idéologiques dans le Livre blanc, c’est une évidence. Je vous cite un exemple que j’ai vécu : Jean-Claude Mallet avait constitué un groupe fantôme dans lequel il travaillait avec un certain nombre de ses anciens collaborateurs, justement parce qu’il voulait une réflexion un peu « décoiffante ». Une des questions que ce groupe s’est posée fut : Y a-t-il un risque américain ? La raison en était que la moitié de l’Europe était en Irak (la guerre par induction). Il m’a confié : « C’est quelque chose que je ne peux pas écrire ». C’était l’exemple d’un a priori sur une question stratégique fondamentale.

Je reprends la question évoquée par M. l’ambassadeur. Dans les années quatre-vingt-dix, devant la vertigineuse absence d’ennemi, nous avons fabriqué de l’ennemi. La question est de savoir qui fabrique l’ennemi. Nous nous sommes laissés très souvent influencer par le mode de désignation des ennemis. Si on reprend l’argumentaire d’un D. Rumsfeld, qui explique aux Chinois que leur budget de défense est très inquiétant parce qu’il atteint 90 milliards de dollars (tandis que le budget américain s’élève à 750 milliards de dollars ), si on ne construit pas dans l’espace de la globalisation des relations apaisées avec les autres, si on les qualifie d’ennemis et surtout si on se livre à une réflexion stratégique autocentrée dans laquelle on dicte aux autres comment ils doivent penser « notre » sécurité, on se construit des ennemis qu’on n’a pas les moyens de traiter. Dans le cas de l’Asie, c’était une évidence malheureusement pathétique.


Christian Quesnot
La visite d’Obama en Chine s’est très mal passée. Alors que son prédécesseur avait pu s’exprimer en « live », il n’a pu s’exprimer que sur une petite TV confidentielle et quand il a proposé aux Chinois un partenariat stratégique, Hu Jintao lui a répondu : « Il ne peut pas y avoir de partenariat stratégique s’il n’y a pas de confiance stratégique, c’est la base ». Lors de sa visite, le New York Herald Tribune avait crument titré : « Obama rend visite à son banquier »


Gilles Andreani
Je voudrais intervenir sur le « déclin » de la pensée stratégique.
Pourquoi n’y a-t-il pas plus de pensée stratégique autonome dans l’université ?

Il y a d’abord un problème corporatiste universitaire. Dans toutes les grandes disciplines universitaires, il vaut mieux ne pas être internationaliste, c’est un risque de carrière relatif. Il est préférable de faire de la sociologie électorale plutôt que des relations internationales si on cherche à passer l’agrégation de sciences politiques.

Ensuite, selon moi, pour faire de la stratégie, il faut s’intéresser aux faits, il faut aimer le renseignement, il faut aimer les données. Les Britanniques ont en effet des rayons de War studies. Comme ils ont tendance à gagner les leurs, ça leur rappelle de bons souvenirs ! Et puis ils ont le goût de l’information. J’ai passé deux ans à l’Institut d’études stratégiques de Londres, j’ai pu constater à quel point on y est bien informé, on dispose des données, des chiffres. Il y a des chercheurs dans les universités britanniques. Ils travaillent sur du réel.

Je suis obligé de dire que dans notre pays, quand ça ne va pas bien, on a tendance à s’échapper du réel pour se réfugier dans le complot : au XIXe siècle, l’or anglais était la source de tous nos malheurs, aujourd’hui, c’est la pensée américaine qui s’impose à nous malgré nous. Si on veut être bon en stratégie, il faut voir le monde comme il est, ce qui coûte de l’argent, demande du travail et surtout exige de ne pas avoir peur de bilans qui ne sont pas toujours favorables. Si j’observe l’évolution des États-Unis, de la France et des grands pays européens entre 1900 et 2000, je suis obligé de dire que les Américains ont une gestion de leur montée en puissance plus efficace, stratégiquement plus réussie que l’Europe. Je le regrette parce que je suis européen, j’en souffre mais c’est un fait. Si on s’évade des faits et qu’on se réfugie dans la nostalgie, les idées toutes faites ou le complot, on ne retrouvera pas les gens qui ont fait la pertinence stratégique de ce pays. Eux n’avaient pas peur des faits.


Pierre Conesa
Gilles Andréani me fera l’honneur de penser que ce n’est pas la théorie du complot qui structure ma réflexion.

Je suis tout à fait d’accord avec lui sur l’approche par les faits. Si nous parlons de la Chine, il est extravagant de constater que le Dalaï-lama, le dieu vivant sur terre, a été fait citoyen d’honneur dans la capitale de la laïcité ! Imaginez un instant qu’on fasse de même pour Ben Laden, pour les mêmes raisons : « Vous représentez une cause honorable puisque vous êtes victime de répression et de régime dictatoriaux ». Il y a un parlement des Tibétains en exil, je regrette que nous nous laissions avoir par des ennemis médiatiques. Et cette fois, les Américains n’y sont pour rien !
C’est pourquoi j’adhère totalement à la thèse de Gilles Andréani : nous avons besoin de revenir aux faits.


Jean-Pierre Chevènement
Les faits peuvent nous réconcilier. Merci à tous les intervenants.


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1) Désarmement, non-prolifération nucléaires et sécurité de la France (17 mars 2010) : Rapport d’information n° 332, de M. Jean-Pierre Chevènement, fait au nom de la commission des affaires étrangères.
2) Le 13 décembre 1981, lorsque Jaruzelski décrète l' «état de guerre», Claude Cheysson, ministre de Pierre Mauroy, déclare: «En ce qui concerne la Pologne, bien entendu, nous ne ferons rien !»



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Fondation Res Publica I Dimanche 6 Juin 2010 I | Lu 1941 fois





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