Débat final


Interventions prononcées lors du colloque du 29 septembre 2008, Paradoxes du cinéma français.


Débat final
Jean-Pierre Chevènement
Merci, Jacques, pour cet exposé très brillant.
Monsieur Gunaltay souhaite ouvrir le débat.


Faruk Gunaltay
Le piratage est un problème énorme : on estime à 450 000 le nombre de téléchargements illégaux par jour en France, soit autant que d’entrées payantes pour les films en salle.

Jacques Toubon a parlé de l’âme des créateurs en Europe. Le public attend des œuvres qui parlent à l’intelligence du cœur et à l’intelligence de l’esprit. Dans une tribune libre (Le Monde du 6 novembre 2007) Cédric Klapisch réagissait à la déclaration du ministre de la Culture, Christine Albanel : « La démocratisation culturelle, c’est veiller à ce que les aides publiques à la culture favorisent une offre répondant aux attentes du public » Et Klapisch de préciser dans un article intitulé « Le Cinéma, pour aider à vivre » paru dans Le Monde du 6 novembre 2007 « Cette petite phrase anodine cache en fait le drame qui touche depuis quelques années le secteur du cinéma. Il y a dans la culture, comme dans le rugby, des fondamentaux… Et ce n’est pas seulement à vous que je m’adresse ici, mais à tous ceux qui font aveuglément confiance aux « attentes du public », sans mesurer à quel point la diversité culturelle est ainsi menacée. (…) C’est même assez étrange pour moi de m’être battu pendant des années pour affirmer la nécessité d’un cinéma populaire et de me retrouver à défendre aujourd’hui un cinéma non pas élitiste mais « culturel ». J’ai toujours pensé qu’on pouvait faire des films commerciaux en refusant de prendre les spectateurs pour des imbéciles. Je crois à une « troisième voie » qui refuse la sempiternelle opposition : film d’auteur, film commercial. Un député européen me demandait récemment : « Pourquoi n’y a-t-il pas d’Harry Potter européen ? » Est-ce réellement ce que vous attendez tous ? Est-ce là votre seul rêve de culture : un film absolument sans auteur et sans saveur dont la seule valeur est d’être un succès ? (…) Si notre métier contient une part de rêve, être « réalisateur », au sens littéral, c’est rendre réels ces rêves. Si nous aidons les spectateurs à fuir la réalité avec nos images, notre but est aussi que ces images les renvoient autrement à la réalité. Le cinéma doit sans doute divertir, mais il doit aussi avertir. Un réalisateur doit plus aider les gens à se « tourner vers » qu’à se « détourner ». Il ne doit pas « endormir », mais donner à voir, informer, éveiller la curiosité. (…) Il est difficile d’inventer une politique qui aide la création, mais le manque d’idées politiques mène à l’acculturation. Se borner à laisser faire le marché en matière de culture, c’est tuer la culture. »
Cédric Klapisch, qu’on ne peut classer parmi les auteurs abstraits ou confidentiels défendait au contraire le fait qu’il faut aider les cinéastes à nous avertir. Ils ne sont pas là seulement pour nous divertir, ils doivent nous permettre d’avoir un autre regard sur le réel.

La création des cinématographies des 47 pays du Conseil de l’Europe, y compris la Turquie souffre d’un effort insuffisant et de la part trop faible consacrée au scénario et au développement. En France, le coût moyen d’un scénario dans le budget d’un film est de l’ordre de 2%. Ailleurs il est inférieur à 2%, voire à 1% dans certains pays. Aux Etats-Unis les coûts de scénario et de développement représentent 10%, or le budget moyen d’un film hollywoodien est de 63 millions de dollars ! Il faut qu’un film puisse être préparé, qu’il puisse « mijoter », « infuser » dans des conditions optimales d’efficacité. C’est la force principale du cinéma américain qui, par ailleurs moins inspiré, est obligé de chercher ailleurs des sujets qu’il réadapte à sa manière.


Olivier Amiel
Au sujet de la diversité culturelle dans les traités européens évoquée par Monsieur Toubon, il faut préciser que si la diversité culturelle est aujourd’hui protégée, le Traité de Lisbonne ne prévoit l’unanimité en matière de politique commerciale commune pour la diversité culturelle que s’il y a un risque d'« atteinte à la diversité culturelle ». Le problème est qu’on ne sait pas ce qu’est un risque d'« atteinte à la diversité culturelle ». Cela augure de grosses difficultés et le « blindage » juridique n’y est pas !


Jacques Toubon
Si c’était le cas, la France n’aurait jamais signé le Traité de Lisbonne non plus que le Traité de Rome de 2004.
Pour la politique commerciale commune, le verrouillage est absolu : Si l’accord actuellement discuté avec l’Inde comportait un terme contraire à l’exception culturelle, la France, notamment, s’y opposerait et il n’y aurait pas d’accord avec l’Inde sur ce point. Le Maroc ou la Corée du sud sont exactement dans la situation inverse. Dans la négociation d’un accord de libre-échange, les Américains exigent qu’en contrepartie de l’ouverture de leur marché, aux voitures coréennes par exemple, la Corée du sud supprime le tiers des salles où sont diffusés des films coréens. Dans la plupart des négociations d’accords commerciaux, les Américains mettent l’industrie audiovisuelle au premier rang de leurs revendications (dans la balance des paiements c’est le deuxième poste de leur commerce extérieur).
Pour l’Europe ce risque est inexistant, c’est pour nous une « ligne rouge ».


Jean-Pierre Chevènement
Merci. Nous nous reporterons à la lecture des traités. Je dois dire que je suis moins optimiste. La France dans son histoire a signé beaucoup de traités désastreux (à commencer par le traité de Troyes (1)). Même le traité du Luxembourg, l’Acte unique, comportait cette fameuse disposition – qui m’a échappé, je le confesse – du principe de la « concurrence libre et non faussée » au nom duquel on a supprimé toute politique industrielle, toute politique raisonnable d’intervention des Etats. Or on voit aujourd’hui que les Etats sont bien nécessaires.
Monsieur l’ambassadeur Warin a la parole.


Jacques Warin
Je veux d’abord remercier tous les participants pour la manière dont chacun a bien voulu sortir de son domaine de compétence étroit - qui la production, qui la réalisation, qui le financement - pour traiter le problème sous son aspect le plus général.
Pourtant j’aurais aimé qu’on parle davantage de films. Seuls deux films « La vie des autres » et « Goodbye Lénine », films allemands de très grande qualité ont été cités.
Ma première question porte sur la qualité intrinsèque :
Que doit représenter le cinéma ?

Olivier Amiel a dit fort justement que chaque nation a besoin d’une représentation de son identité propre et que le cinéma est sans doute aujourd’hui ce qui représente le mieux l’identité d’une nation. A cet égard, ce sont les Etats-Unis qui se sont le mieux et le plus « incarnés » (2) dans le cinéma. Depuis « Naissance d’une nation » de Griffith (1916) jusqu’aux films les plus récents de Martin Scorcese, des frères Coen, de Quentin Tarantino, le cinéma américain a remarquablement rendu compte de la réalité sociologique américaine à travers des genres aussi différents que les westerns, les films policiers, les comédies musicales et les drames sentimentaux.

Le cinéma français en est-il capable aujourd’hui ?
Certes il l’a été dans un passé qui n’est pas tellement éloigné de nous. Né en 1940, je n’ai pas vu « Le Crime de Monsieur Lange » (3) à sa sortie, en 1936, un film qui restitue magnifiquement le climat social qui régnait sous le Front populaire. Je pense aussi au « Corbeau » (4) de Clouzot qui, à l’époque la plus noire de l’Occupation, a rendu compte, avec les capitaux de la Continental (5) du climat de délation qui régnait dans la société française de cette époque. Je veux également citer « Casque d’or », comédie dramatique de Jacques Becker, sortie en 1952, qui brosse le tableau d’une réalité socio-historique française : les malfrats de la Belle époque.

Aujourd’hui nous avons de très bons réalisateurs : on a cité Olivier Assayas, on peut penser à Arnaud Depleschin, Abdellatif Kechiche ou encore Laurent Cantet qui vient d’obtenir une palme d’or méritée au dernier festival de Cannes mais si « Bienvenue chez les Ch’tis », accumulation de clichés les plus lourds a fait 20 millions d’entrées, ce n’est sûrement pas au bénéfice de la qualité française. Certes il n’a pas eu besoin de récompense, il s’est fait tout seul et a permis au marché de passer de 160 à 180 millions d’entrées, vous avez eu raison de le signaler. Devons-nous en tirer gloire ?

Si je me tourne vers le cinéma allemand, outre les deux très beaux films déjà cités, je pense aux films extraordinaires de Fatih Akin, cinéaste allemand d’origine turque, en particulier « De l’autre côté » (6) qui rend compte des problèmes que rencontrent les quelques deux millions d’immigrés turcs dans l’Allemagne d’aujourd’hui.

Je pense aussi au cinéma anglais : Ken Loach représente de façon extraordinaire les conflits sociaux de la Grande Bretagne. Il va plus loin, passant de la guerre civile en Espagne, avec « Land and Freedom » (7) aux suites de la guerre civile en Irlande : « Le vent se lève » (8), palme d’or au festival de Cannes.
Je pense aussi à Pedro Almodovar, un géant, qui excelle à caricaturer le climat psychologique qui règne chez les marginaux de l’Espagne actuelle.

Je pense encore au cinéma italien, avec les films de Nanni Moretti, qui rend très bien compte de la réalité berlusconienne de l’Italie d’aujourd’hui.
Le cinéma français répond-il à nos attentes aujourd’hui ?
Le système français de financement n’est-il pas pervers ?

J’ai cru comprendre que ce système, qui fait appel à la fois à des fonds publics - transitant par le CNC - et à des fonds privés, est l’un des plus favorables au monde. Cela nous permet de produire 228 films – c’est magnifique - dont 10 sont rentables. Tant pis si les autres sont de très grande qualité. Le film de Pascale Ferran, « Lady Chatterley » (9) qui rend compte de l’évolution des moeurs dans la Grande-Bretagne des années vingt n’a sans doute pas eu un énorme succès en salle, c’est quand même un film de qualité. N’assiste-t-on pas à une sorte d’auto-entretien du système qui finance automatiquement des films, lesquels trouveront toujours un producteur et un réalisateur mais peut-être pas un public ? La carrière en salle de la très grande majorité des 228 films français n’a pas excédé huit jours.
Ces deux questions sont connexes.


Yvonne Bollmann
Ma question rejoint un peu celle de Monsieur l’ambassadeur.
J’ai mis du temps à analyser et à comprendre d’où venait le malaise que j’éprouve depuis quelques années face aux films français depuis qu’en en 2003 j’ai vu « Petites coupures » de Pascal Bonitzer. Le film commence bien, à Paris, puis se déroule entièrement dans les Alpes. Sans aucune nécessité artistique, une séquence montre un homme et une femme qui admirent le paysage lors d’une excursion à La Sallette.

La même année j’ai vu le film de Denis Dercourt : « Mes enfants ne sont pas comme les autres » tourné à Strasbourg. Il met en scène un père musicien qui entraîne ses deux enfants pour des concours internationaux. Une séquence du film, tournée au Koenigsbourg, là encore sans aucune nécessité, tient du dépliant touristique,.

En 2005 le film désastreux des frères Larrieu « Peindre ou faire l’amour », commence par une maison à vendre dans le Vercors (les agences immobilières sont devenues des cadres obligatoires dans beaucoup de films français). Une séquence tout aussi gratuite montre Daniel Auteuil, l’air hagard dans le tram de Grenoble : on se demande ce que le tram de Grenoble vient faire là !

Dans le film de Xavier Giannoli : « Quand j’étais chanteur » (2006), Gérard Depardieu chante dans les casinos de la région de Clermont-Ferrand. A un moment donné il se promène avec Cécile de France à côté du Puy de Dôme. Je cite le dialogue : « Qu’est-ce que c’est beau ici ! Qu’est-ce qu’on respire bien ! ». Ce film nous inflige de plus une visite au Musée des volcans d’Auvergne !

J’ai fini par comprendre que l’attribution de l’argent des régions doit être conditionnée par des cahiers des charges très précis. L’argent des régions tue le cinéma français. Il n’y a plus de cinéma national français mais un cinéma régional qu’on peut dire girondin et vaguement pétainiste parce que « la terre des régions ne ment pas ».

Cinéphile passionnée, je souffre de voir cette évolution.
Tout à l’heure il a été question de propagande. La présence des régions dans les génériques, cette tournure régionale des films relèvent de la logique européenne, une Europe des régions dans laquelle les régions rivalisent. Le livre du Groupe des 13 note que les régions mettent de plus en plus d’argent dans le cinéma français, dans une sorte de compétition : la région qui verse le plus d’argent est l’Ile de France, suivie de Rhône-Alpes. En effet beaucoup de films sont tournés en Rhône-Alpes et le paysage tient la vedette.

Dans l’Europe des régions à caractère ethnique, l’idée de diversité culturelle a tout de suite cessé d’être synonyme d’exception culturelle (qui signifiait que les biens culturels ne sont pas des marchandises comme les autres) pour prendre le sens de diversité ethnique. C’est vérifiable tous les jours dans les médias.

Je rappelle que des hommes politiques allemands qui ont participé à l’élaboration de la charte des droits fondamentaux ont salué le fait que cette notion de diversité culturelle « ancrait dans le droit européen un début de droit des minorités » (ethniques bien sûr).
C’est mortel pour la France.
Je me demande si le film « Bienvenue chez les Ch’tis » n’a pas permis l’inscription récente des langues régionales dans la constitution ; en effet, les deux phénomènes sont quasiment concomitants.
Je pense qu’il n’y aura de grand cinéma français que dans un pays libre, un et indivisible et, pourquoi pas, jacobin.


Jean-Pierre Chevènement
Je veux rappeler que, grâce au Sénat, la disposition concernant les langues régionales a été refoulée de l’article 1 à l’article 74, ce qui lui donne moins de force.


Gilles Casanova
Les limites de ce système de financement ne se situent pas dans le nombre de films mais dans les dispositifs et dans la réponse à la question : Qui a la clef ? J’ai produit plusieurs films il y a quelques années, ce qui m’a permis d’observer que la clef était le plus souvent entre les mains des chaînes de télévision. Quand elles interviennent comme coproductrices, elles demandent un droit de regard sur le film, sur son contenu et sur la manière de filmer qui ne doit pas être trop éloignée du petit écran. On connaît la base de programmation des chaînes de télévision : un jeu de concurrence qui, en soi, n’est pas négatif mais qui, appliqué au cinéma, a pour conséquence que les films produits sont de moins en moins faits pour le grand écran et de plus en plus faits pour le petit écran. Ceci explique la brièveté de leur carrière en salle. Leur financement étant assuré par le petit écran, ils sont en partie réalisés comme des téléfilms.

L’évolution du cinéma français vers une sorte de téléfilm qu’on projette en salle le rend moins exportable, moins brillant qu’il a pu l’être.


Jacques Toubon
Le débat qui vient de s’engager sur le contenu des films peut se prolonger à perte de vue. Nous pouvons l’avoir en qualité de citoyens, d’amateurs de cinéma, de professionnels ou de critiques. Nous pouvons le mener dans notre sphère privée. Mais les politiques culturelles ne peuvent pas avoir pour objet de s’ingérer dans le contenu artistique des œuvres dont elles favorisent la création. C’est la situation d’une démocratie, d’un pays dans lequel la liberté de la création artistique est partie constitutive de la liberté de l’ensemble des citoyens, je dirai même que c’est un droit fondamental. Je ne peux donc pas entrer dans ce débat. Jacques Warin, avec sa colossale érudition cinéphilique, a dit des choses intéressantes mais nous parlons ici de politique publique du cinéma et il est clair que cette politique publique du cinéma ne peut pas consister à flécher les films que l’on doit faire et leur contenu. En revanche, on peut faire en sorte que les politiques publiques de financement du cinéma consacrent plus d’argent à la circulation des films (c’est-à-dire à la diversité) ou à l’élaboration de ce qui est la base même des films, c’est-à-dire les histoires. Il est vrai que le système très français de l’auteur-réalisateur-producteur qui tient successivement la plume et la caméra et possède sa propre société de production a tendance à tourner sur lui-même dans une sorte d’autosatisfaction. Mais aucune politique publique ne peut récuser le résultat, le contenu lui-même.

Je ne crois pas beaucoup à l’influence des fonds régionaux qui sont encore très marginaux dans les projets. Il est vrai qu’ils accordent des facilités de tournage mais je n’ai pas le sentiment que le cinéma français, des Ch’tis jusqu’aux films plus confidentiels que Madame Bollmann a cités, soit influencé par la nécessité de montrer la cathédrale de Chartres lorsque la région Centre finance un film.

On peut avoir une conception de la République qui implique un rôle accru de l’Etat. C’est le vieux problème français du choix entre la République et la démocratie, que Madame Bollmann traduit par jacobinisme/girondisme. Anne-Marie Le Pourhiet, dont je salue la présence dans la salle, n’a pas les mêmes opinions que moi en matière de droit constitutionnel, même si nous nous retrouvons sur des conceptions françaises qui diffèrent de la démocratie à l’anglo-saxonne. Mais je n’irai pas jusqu’à dire qu’il faut que l’Etat s’implique dans le contenu des films.

Le système français est fondé notamment sur la participation de professionnels aux commissions, telle la commission d’avances sur recettes. On peut critiquer ce système, l’accuser de corporatisme. Même si la commission d’avances sur recettes, sous la présidence de Madame Jeanne Moreau ou celle de Monsieur Jérôme Deschamps peut ponctuellement favoriser un type de films, sur la longue période le système français est remarquablement neutre. Cette neutralité est une qualité pour la liberté des créateurs mais elle peut donner des résultats que vous n’êtes pas obligés d’approuver en tant que spectateurs.


Faruk Gunaltay
Pour répondre à Monsieur l’ambassadeur Warin, je dirai que ce n’est pas le système français d’aides qui est pervers mais son utilisation, voire son dévoiement.

Le cinéma français souffre de l’absence d’audace des créateurs. Je ne connais que deux films : « Muriel » (10) de Resnais et « Le petit soldat » de Godard (11) qui aient fait allusion à la Guerre d’Algérie au moment où elle se déroulait. Mais on interdisait le film de Kubrick : « Les sentiers de la gloire » (12) qui mettait en cause l’Armée française.

Il y a une incapacité chez certains qui se prétendent créateurs de cultiver l’art de l’audace, l’art de l’impertinence. Or la création, toujours rebelle et impertinente, évolue en dehors de la voie officielle. Les politiques publiques doivent garantir une neutralité mais aussi stimuler l’art de l’impertinence. C’est une chose qui manque en France mais qui existe aux Etats-Unis où le cinéma a traité de la guerre du Vietnam à chaud. Ce manque d’audace n’est pas dû à la politique publique, c’est un phénomène de sociologie et de culture, peut-être aggravé par la pression des télévisions qui veulent calibrer les choses. Le propre des télévisions (en attendant la réforme de l’audiovisuel dont on peut espérer qu’elle ne soit pas catastrophique) est de vendre du public à des annonceurs, ce qui suppose des « produits » très neutres.

On pourrait résumer « Parle avec elle » par : C’est l’histoire de quelqu’un qui, dans un hôpital, viole une personne qui est dans le coma. Mais il y a bien autre chose dans ce film, c’est ça l’audace et l’impertinence d’Almodovar. On ne trouve que rarement cette impertinence en France.

Je terminerai par une provocation. La tradition démocratique française impose de s’élever contre toute propagande, stalinienne, fasciste, nazie ou hollywoodienne mais permettez-moi d’évoquer la cinématographie soviétique qui fut la première du monde entre 1920 et 1928. Il y avait un commissaire du peuple à la culture et à l’instruction qui s’appelait Lounatcharski ; grâce à lui il y eut Dziga Vertov, Alexandre Dovjenko, la Fabrique de l’acteur excentrique (13), les constructivistes (14), etc.

Cette période connut un foisonnement d’écoles et de styles de création cinématographique mais on était dans une époque beaucoup plus créative, pleine de rêves, d’émotion, d’enthousiasmes qui finirent pas être déçus et immolés sous la pression du joug stalinien et de l’académisme officiel.
Merci.


Olivier Amiel
Un mot sur le pouvoir des régions. Quand une télévision finance un film, elle en impose le format, il en est de même des régions : celui qui paie a souvent raison. Olivier Assayas, dont vous citiez le message, s’est vu un jour retirer la subvention d’une collectivité territoriale parce qu’il ne montrait pas assez positivement l’image de ce territoire et cela avait été validé dans un premier temps par la justice administrative ! Les financeurs que sont les régions ont un pouvoir.
Pour répondre à Monsieur l’ambassadeur Warin, tous les films, des chefs d’œuvre aux pires navets, sont un vecteur de représentation des peuples.


Jean-Pierre Chevènement
Je vous remercie tous. Nous allons devoir clore ce colloque.
Je vous laisse réfléchir à la définition de la démocratie et de la République, à l’instinct créatif qui peut-être manque et à la définition plus aiguë de la République que pourrait porter le cinéma français s’il avait justement cet instinct créatif.


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1) Le 21 mai 1420, le duc de Bourgogne Philippe Le Bon et le roi d’Angleterre Henri V signèrent à Troyes (Aube) le traité qui livrait la France aux Anglais.
2) The Birth of a Nation, drame américain réalisé en 1915 par D.W. Griffith
3) Le Crime de Monsieur Lange, film français réalisé par Jean Renoir (scénario et dialogues de Jacques Prévert), sorti en 1936
4) Le Corbeau, film réalisé en 1943 par Henri-Georges Clouzot (scénario Louis Chavance).
5) La Continental-Films était une société de production cinématographique française financée par des capitaux allemands durant l’Occupation. Créée par Joseph Goebbels et dirigée par Alfred Greven, elle produisit une trentaine de longs métrages entre 1941 et 1944.
6) De l’autre côté, drame turc et allemand sorti en 2007, qui obtint le prix du scénario à Cannes en 2007.
7) Land and Freedom, drame allemand, espagnol, italien, britannique, réalisé par Ken Loach en 1994.
8) The Wind that Shakes the Barley, drame historique de Ken Loach, sorti en 2006, palme d’or du Festival de Cannes la même année.
9) Lady Chatterley, film français réalisé par Pascale Ferran. Sorti en novembre 2006, il a réalisé plus de 400 000 entrées en France. Il a reçu le prix Louis –Delluc et, en 2007, cinq césars. La version en deux épisodes réalisée pour la télévision, diffusée par Arte, a battu les records d’audience de cette chaîne depuis sa création en 1991 avec près de 2 millions de téléspectateurs.
10) Dans Muriel ou le temps d’un retour réalisé par Alain Resnais en 1962, un personnage est hanté par le souvenir d’une jeune femme, Muriel, qu’il a vue être torturée pendant la guerre d’Algérie.
11) Ce drame de Jean-Luc Godard, sorti en 1960 montre, pendant la guerre d’Algérie, un déserteur qui travaille en Suisse pour le compte d’un groupuscule d’extrême droite.
12) Produit en 1957, Paths of Glory ne sortit en France qu’en 1975.
13) En 1922, les jeunes signataires du Manifeste de l’excentrisme fondèrent à Pétrograd la Fabrique de l’acteur excentrique et engagèrent des clowns, des jongleurs, des danseuses, des acrobates…
14) Le constructivisme est un courant artistique (proclamant une conception géométrique de l’espace) fondé par Vladimir Tatline en Russie au début du XXe siècle. Il révéla la beauté de l’objet industriel.

Fondation Res Publica I Lundi 29 Septembre 2008 I | Lu 2841 fois


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