Débat final


Interventions prononcées lors du colloque du 26 mai 2008, Où va la société palestinienne ?


Débat final
Jacques Fournier
Vous faisiez allusion au fait que Thierry Le Roy et moi-même avions eu l’occasion d’aller en Palestine ces dernières années.

Je pense que Madame Hind Khoury ne démentira pas l’absolue régularité des élections de 2006, tous les observateurs internationaux l’ont confirmée. Les résultats sortis des urnes reflétaient incontestablement la volonté de la population. Il se trouve que j’ai eu l’occasion, quelques temps plus tard, dans le cadre d’une mission mi-universitaire, mi-administrative, de rencontrer l’un des dirigeants du Hamas (qu’on aurait souhaité faire venir aujourd’hui mais qui ne peut pas quitter la Palestine). Je partage le sentiment exprimé par Monsieur Hroub : Il était possible à ce moment-là de faire avancer les choses, y compris avec un Hamas qui, dans tous les contacts que j’ai eus, me semblait vouloir faire preuve d’un certain réalisme.

A cet égard je suis très inquiet des perspectives de dérives que, ces occasions n’ayant pas été saisies, font apparaître les interventions remarquables de Monsieur Legrain et de Monsieur Hroub concernant l’apparition de nouveaux mouvements et la possibilité d’implantations de type al-Qaïda à Gaza. On risque en effet, c’est très inquiétant, d’assister à des actions marquées par la dépalestinisation ou dénationalisation de la revendication, donc la radicalisation.

Je voudrais poser une question à Madame Hind Khoury. Le contraste est saisissant entre ce qui nous a été dit aujourd’hui et l’image que reflètent la presse et les médias : le terrorisme associé au Hamas, l’interdiction de toutes les initiatives qui pourraient être prises pour enclencher des contacts, les réactions par rapport à ce qu’a dit le Président Carter quand il est venu au Moyen Orient ces derniers mois.

Ne regrettera-t-on pas, du point de vue de la cause palestinienne, la position actuelle de l’autorité palestinienne et de son chef, le Président Mahmoud Abbas : l’acceptation de rentrer dans le scénario que chacun sait totalement illusoire des négociations initiées à Annapolis (avec cet objectif fictif d’arriver à quelque chose avant la fin de l’année), la soumission aux exigences de Madame Condoleeza Rice qui force à se réunir chaque mois le Premier ministre israélien et le Président palestinien ?

Hind Khoury
Vous avez tout à fait raison. Ce dispositif donne l’impression qu’il ne va nulle part et les Palestiniens perdent toujours plus de leur terre et de leur liberté. Le Président Mahmoud Abbas cherche à donner toute sa chance à ce processus politique. Personne n’est dupe. La colonisation israélienne se poursuit. Quand les Palestiniens prennent des mesures pour instaurer la sécurité interne, comme à Naplouse, où ils ont instauré un plan de sécurité, que fait Israël ? Des incursions militaires quotidiennes !
La politique de l’Autorité palestinienne reflète aujourd’hui la volonté d’accomplir tous nos engagements. Aucun pays dans le monde n’a dû faire la preuve de ce dont il était capable avant d’avoir son indépendance ! Mais c’est le sort misérable des Palestiniens ! Cependant nous travaillons à développer l’économie, à établir des institutions, ce qui nous servira même si le processus politique ne réussit pas.

La politique palestinienne de l’Autorité s’améliore de jour en jour. Ce n’est pas parfait. La corruption n’a pas totalement disparu, même si elle a diminué. La concurrence pour le pouvoir est terrible. Tout cela est exact mais il y a une volonté politique de réussir dans les domaines de la sécurité interne, du développement économique, des institutions. Tout cela nous sera utile quoi qu’il arrive mais cette politique a une fin, elle ne peut pas durer éternellement.
Nous sommes à un moment clef, les élections vont venir très vite l’année prochaine ; on peut les reporter un peu mais il faudra qu’elles aient lieu.
Sur quel projet politique ces élections vont-elles avoir lieu ?

Il faut un projet politique. Très vite, le peuple palestinien va être convaincu que la parole des Etats ne mène nulle part et qu’il faut chercher un autre projet politique.
Ce projet est-il celui de Hamas ? Je ne sais pas encore. Il y a plusieurs Hamas : un Hamas proche du Fatah et un Hamas plus idéologique. La violence, le siège inhumain, inacceptable, de Gaza renforcent naturellement tous les éléments extrémistes, non seulement le Hamas mais aussi le takfîr comme l’a très bien expliqué Khaled Hroub.

Nous ne sommes pas le parti déterminant, il ne faut pas se faire d’illusions, ce n’est pas Abou Mazen qui a le plus de pouvoir. Nous faisons partie d’une politique internationale et nous essaierons de notre mieux de servir nos objectifs : une vie digne et libre pour le peuple palestinien. Ce sont des revendications très légitimes.

Le problème est qu’on assiste chez nous à un mouvement vers une représentation du monde aussi simpliste que celle de George Bush : l’axe du mal contre l’axe du bien. Le Hamas qui a gagné les élections serait sommairement, sans analyse, l’axe du bien. Ceux qui s’inscrivent dans le processus politique seraient les traîtres. Ce n’est pas d’une grande efficacité ; il faut aider les Palestiniens à agir de manière beaucoup plus stratégique mais il faut aussi que l’Europe, que la communauté internationale soient responsables. C’est précisément cette responsabilité qui manque.


Jean-Pierre Chevènement
Merci, Madame l’ambassadeur.
Je me tourne vers les intervenants qui souhaitent prendre la parole.


Thierry Le Roy
Je souhaiterais réagir à une interpellation sur le sens des élections palestiniennes de 2006, puisque j’en ai été témoin.

J’exprimerai trois choses : une certitude, une conviction et une interrogation.
La certitude que j’ai gardée de ce moment-là, c’est que la victoire du Hamas a été favorisée et souhaitée par le gouvernement israélien. Le déroulement de la campagne et de nombreux indices le démontraient. Par exemple, les arrestations de candidats et de militants, plus nombreuses du côté du Hamas que du Fatah, permettaient au premier de s'afficher comme le véritable martyr et adversaire d'Israël.

J’ai la conviction que le fait, pour les occidentaux, les Européens et même les Français, de n’avoir pas reconnu le résultat de cette élection affaiblit considérablement le soutien qu’on pourra apporter ensuite à la cause des élections en Palestine. Il sera extrêmement difficile de renouveler le processus électoral après le sort qui a été fait à ces élections. Il fallait voir ce qu’était la grand-messe électorale en Palestine ! Les Palestiniens des Territoires occupés manifestaient un formidable engouement qu’on ne retrouvera certainement pas lors des élections prévues l’année prochaine.

Mon interrogation est : Que veut le Hamas ? Il est difficile de répondre parce que, à la différence des Israéliens ou des occidentaux, le Hamas, dominé comme les autres Palestiniens par l’occupation, comme l’a bien montré Khaled Hroub, est moins libre de faire ce qu’il veut.
Peut-être est-il pluriel comme le dit Madame Hind Khoury ?

J’ai bien retenu ce que dit Jean-François Legrain, ce qu’il écrit aussi sur le Hamas qui n’aspire pas à négocier, qui veut peut-être durer sans avoir à faire les concessions inacceptables que faisait le Fatah mais je serai beaucoup plus sensible à ce qui fait la continuité entre le Fatah d’hier et le Hamas d’aujourd’hui. Je ne peux pas exclure que le Hamas soit dans des dispositions qui l’incitent à rechercher une négociation. Je ne sais pas s’il faut penser comme Khaled Hroub que c’est peut-être la dernière chance d’avoir un interlocuteur pour négocier quelque chose en Palestine mais je privilégie cette hypothèse.


Une intervenante dans la salle
Je crois que la solution ne peut être, comme Madame Hind Khoury et Monsieur Khaled Hroub viennent de l’indiquer, qu’une réunion de toutes ces forces, il ne faut pas attendre de voir comment va réagir tel ou tel parti. Nous avons en France et en Europe en général une situation d’information-cliché qui fait beaucoup de mal à tout le monde, qui empêche les gens de penser correctement, d’analyser les informations (par exemple, à chaque fois, les médias disent : « Hamas pro-iranien » (on ne dit pas « Israël pro-américain »).

Je tiens à vous remercier, Monsieur Jean-Pierre Chevènement, pour votre démission pendant la première guerre du Golfe. Pour moi vous avez crédité la République en France, c’était un des moments très importants.
Chaque jour nous nous faisons, par notre silence, complices des crimes commis contre les Palestiniens. Chaque jour, deux, trois ou quatre Palestiniens sont tués et ce silence n’est pas acceptable.
Merci d’avoir organisé ce colloque.


Hassan Balawi
Je voudrais revenir au thème de la soirée : « Où va la société palestinienne ? »
Le poète palestinien Mahmoud Darwich a écrit :
« Ô quelle grandeur de l’idée et quelle étroitesse de l’Etat ! ».
Les Palestiniens ont été en fait confrontés à la construction d’un Etat tout en étant privés d’Etat. Ils ont essayé de faire un Etat dans une problématique unique au monde. D’habitude les mouvements de libération nationale commencent le processus de formation d’un Etat après avoir réglé la question de la libération nationale, quand ils sont indépendants, maîtres chez eux. Or les Palestiniens étaient obligés de mener deux combats en même temps : la construction d’une société moderne, la construction d’un Etat tout en poursuivant la conquête de la libération nationale. En ce sens, c’est une expérience unique, inouïe.

Cette tâche de libération nationale concerne la majeure partie des territoires palestiniens sur lesquels un Etat palestinien moderne devait naître. C’est le premier élément que je voulais apporter à la discussion.

Le deuxième élément c’est que l’Autorité palestinienne, censée être l’embryon d’un Etat palestinien, était axée sur la sécurité. C’est la raison pour laquelle la société palestinienne a été en quelque sorte militarisée. C’est parce que le souci principal de l’accord d’Oslo était la sécurité que l’Autorité palestinienne s’est essentiellement structurée autour des services de sécurité. Ces services, au nombre de douze dans les territoires palestiniens avaient des priorités. La société palestinienne a été structurée en quelque sorte par ces services. Les services de sécurité palestiniens ont interféré dans tous les domaines de la société palestinienne. Du coup, la société palestinienne qui était une société très forte, très riche, très importante dans le monde arabe, a été en quelque sorte traversée, pénétrée par l’influence, par les exigences de ces services de sécurité parce que tout était conditionné par la sécurité. L’espace politique, l’espace social, l’espace associatif palestiniens ont été confisqués par les services de sécurité, par l’exigence sécuritaire. C’est en ce sens que la communauté internationale a toléré toutes les violations des services de sécurité palestiniens sous prétexte de garantir la sécurité pour Israël.

Je voudrais terminer en disant que la société palestinienne, que ce soit en Palestine ou en dehors de la Palestine, n’a jamais eu l’occasion de connaître un système palestinien. A l’extérieur de la Palestine, ils subissaient les régimes arabes des pays où ils se trouvaient. En Palestine, avant l’occupation de 1967, ils vivaient soit sous le système jordanien (en Cisjordanie) soit sous le système égyptien, Après 1967, ils dépendaient totalement de l’autorité israélienne.

Malgré tout ce que je viens de dire, un élément nouveau est en train de se dessiner chez le peuple palestinien, qu’on appelle « la nouvelle psychologie palestinienne ». Le blocage, les crimes qui sont aujourd’hui perpétrés contre la population palestinienne à Gaza suscitent une nouvelle unité psychologique palestinienne entre d’une part les Palestiniens d’Israël, de Gaza, de Cisjordanie et de la diaspora. Gaza, complètement marginalisée, laissée à sa détresse, est en train aujourd’hui d’unifier cette nouvelle sociologie palestinienne et c’est peut-être ça la chance.
Merci.


Jean-Pierre Chevènement
Merci, Monsieur.
Je suggère qu’on donne à Monsieur Hroub la possibilité de s’exprimer à nouveau.


Khaled Hroub
A propos de l’inclusion du Hamas dans toute négociation - peut-être la dernière chance, comme l’a dit notre ami - je ne tente pas d’être optimiste, je ne dis pas non plus que l’inclusion du Hamas va produire des merveilles du jour au lendemain et qu’on va aller vers une solution définitive et complète. Mon argument est le suivant : le processus actuel va vers un échec certain. En incluant le Hamas, nous augmentons les possibilités de succès. Entre un échec certain et un succès possible, nous avons de nombreuses difficultés à surmonter sur le terrain.

J’ai écrit un article sur le processus de paix. Je ne pouvais pas comprendre ce qui se passait à Annapolis, si ce n’est par le concept de politique post-moderne. La post-modernité permet de comprendre pourquoi on met l’accent sur le processus et non sur la conclusion d’un accord. Donc, selon la politique post-moderne, le processus continue indéfiniment. C’était peut-être le plan cynique de Kissinger qui, il y a vingt ou tente ans, disait qu’il fallait continuer le processus pour donner l’impression que quelque chose se passait ! La politique post-moderne donne la priorité à la forme plutôt qu’au contenu. La forme serait vitale, essentielle : des réunions toutes les deux semaine entre Abou Mazen et Olmert, voilà la forme, quelque chose se passe ! Les apparences sont sauves mais rien ne se passe en ce qui concerne le contenu. Bien entendu la télé, les médias sont là pour donner l’illusion que tout cela constitue une action. C’est la politique post-moderne !
Peut-être suis-je excessif, trop pessimiste ? J’espère me tromper. Si vous mesurez les résultats à l’aune du nombre de réunions, tout va très bien. Mais quels sont les résultats au bout de six mois de réunions ? Aucun des cinq problèmes majeurs : les colonies, le droit au retour, les ressources, la sécurité, les frontières, n’a connu un semblant de solution.

Camp David, comme l’a dit Jean-Pierre Chevènement, a fait l’objet d’au moins deux versions. Selon l’une, les Palestiniens devaient obtenir 96% voire 98% de la Cisjordanie. C’était en 2000, les négociations ont échoué. Aujourd’hui, la situation s’aggrave inexorablement.

Si on faisait aux Palestiniens des offres plus favorables qu’à Oslo, le Hamas serait dans une meilleure position, on pourrait aller de l’avant.
Je le disais à propos de 1994 : on n’avait pas besoin du Hamas, on pensait que l’aura, l’héritage, l’image du Fatah lui permettraient d’imposer cet accord aux Palestiniens. La situation est différente aujourd’hui. La seule solution réside dans un consensus palestinien qui comprenne le Hamas et d’autres factions. Nous avons une opportunité en or : grâce à l’unité, en juillet 2007, le Hamas s’est engagé à respecter les accords signés entre l’OLP et Israël. Il a fait la moitié du chemin.
S’il faut un consensus chez les Palestiniens, c’est d’abord parce qu’on n’a plus de leader charismatique qui pourrait imposer un accord aux Palestiniens.

Aujourd’hui, inclure le Hamas ou pas n’est pas qu’une question de rhétorique : on ne peut plus faire autrement. Deux ans et demi d’expérience ont montré ce que donne en pratique cette politique de désengagement, d’embargo. On peut la juger d’après ses résultats. Les résultats peuvent être mesurés sur le terrain, ce n’est pas une question idéologique. Les Palestiniens paient un prix de plus en plus élevé, tous les jours des Palestiniens meurent. Le terrain devient de plus en plus radical. Si cette radicalisation se poursuit, si la diplomatie américaine et européenne se désengage, les Palestiniens paieront un prix encore plus fort. Dans tout pays arabe musulman qui se radicalise, c’est le peuple qui paie le prix. La politique occidentale, européenne, pousse dans ce sens.
La politique que vous choisirez aura des conséquences vitales pour les peuples. Vous ne pouvez ne pas en tenir compte.


Jean-Pierre Chevènement
Madame l’ambassadeur souhaite intervenir.


Hind Khoury
J’aimerais ajouter quelques mots à ce que Khaled Hroub a dit.
Actuellement l’OLP et l’Autorité palestinienne visent au-delà du processus politique parce que celui-ci ne nous conduit nulle part ; il s’est autodétruit, le monde entier le sait. Il faut du temps pour reconstruire un processus et l’appliquer. C’est ce qui explique le changement de stratégie de l’Autorité palestinienne et de l’OLP. Il faut repartir sur de bonnes bases, regarder les faits en face et fonder la légitimité du processus sur cette réalité. On ne pourra avancer que de cette façon, en établissant une feuille de route. Il est important d’avoir des plans de sécurité, de les mettre en œuvre. C’est exactement comme ça qu’Israël a réussi. Il faut être suffisamment responsable pour mettre en place ses propres engagements. J’approuve cette politique : regarder les faits en face et travailler avec les différentes factions palestiniennes.
Merci de votre attention.


Jean-Pierre Chevènement
Merci, Madame l’ambassadeur.
Je pense que nous pouvons en rester là, si vous le voulez bien. Donc, merci à vous tous d’être venus, et merci aux intervenants.

Fondation Res Publica I Lundi 26 Mai 2008 I | Lu 3071 fois





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