Débat final


Interventions prononcées lors du colloque du 21 novembre 2007, L'Asie du Sud-Est entre ses géants.


Jean-Pierre Chevènement
Merci, Monsieur l’Ambassadeur, pour ce très brillant exposé. Je prends la liberté de vous corriger sur un point : je me suis rendu en Indonésie comme ministre de la Recherche et de l’Industrie en 1982. Il est vrai que vous évoquiez les vingt dernières années… le temps passe. Il me semble que François Mitterrand s’y est rendu (en septembre 1986, précise Monsieur Hennekinne qui ajoute que ce fut la dernière visite d’Etat).

Il serait très audacieux de ma part de prétendre conclure ce colloque. Nous avons entendu des exposés extrêmement brillants, divers, nous donnant à voir l’Asie du Sud-Est vue de Chine, la Chine vue de l’Asie du Sud-Est. Cette zone est extrêmement intéressante, fascinante à beaucoup d’égards, prodigieusement diverse, comme l’est l’Europe. Nous devrions être attachés à cette diversité, qui fait la richesse de l’Europe comme elle fait la richesse de cette région. Coincés entre trois géants, ces pays n’ont pas envie de tomber sous la dépendance de la Chine malgré la prudence chinoise, Monsieur Raillon l’a très bien dit. Monsieur Domenach a rappelé cette méfiance persistance que j’ai moi-même ressentie, sans doute pas partout avec une égale force : moins à Singapour qu’en Indonésie. Cette appréhension est un facteur extrêmement puissant dans la définition des politiques.

Qu’en est-il du Japon ? Spécialiste des statistiques, j’aime bien comparer :
En terme de PNB,
• la Chine, avec Hongkong, dépasse 2500 milliards de dollars,
• le Japon, 4976 milliards de dollars,
• l’Inde : 804 milliards de dollars,
• l’Indonésie : 282 milliards de dollars,
• la Thaïlande : 175 milliards de dollars,
• les Philippines : 109 milliards de dollars,
• la Malaisie : 126 milliards de dollars.
Evidemment, l’observation du PNB par habitant relativise ces chiffres : au Japon, il atteint 31410 dollars [Je rappelle que le PNB par habitant se situe, aux Etats-Unis vers 41000 dollars]. Mais si le PNB/hab. chinois est déjà impressionnant : 6600 dollars, il est loin de celui de Singapour, qui a quasiment le niveau de vie de l’Europe occidentale : 29780 dollars. La Malaisie, avec un PNB/hab. de 10320 dollars, a atteint un certain seuil de développement. Les PNB/hab. de la Thaïlande (8440 dollars) et de l’Indonésie (3720 dollars) sont ceux de pays nettement plus pauvres.
Observons aussi les flux de commerce extérieur : Le Japon exporte vers la Chine 91,8 milliards de dollars en 2006 ; la Chine vers le Japon, 117 milliards de dollars. Regardons la place de l’Inde : le Japon exporte 4,4 milliards de dollars vers l’Inde ; il en importe 4 milliards de dollars. L’Inde, du point de vue du Japon, représente donc 4% de la Chine. Cela donne une idée de la puissance du moteur chinois et de la montée en régime que l’Inde - qui se développe d’ailleurs surtout dans les services - doit encore effectuer.
Quand on regarde les investissements étrangers en Chine : sur 70 milliards de dollars, 5 milliards de dollars viennent du Japon. La plupart des investissements étrangers en Chine viennent de Hongkong, de Singapour, de Taiwan, c’est-à-dire de régions où vivent des Chinois. Ces chiffres sont très impressionnants. Le poids de la Chine est majeur.
Si on rassemblait tous les pays de l’Asie du Sud-Est, on arriverait à quelque chose de conséquent. Il y a certainement beaucoup de choses à faire avec ces pays d’Asie du Sud-Est. Nous avons intérêt à réévaluer cette partie du monde, d’une manière très politique, et peut-être à travers nos grands groupes, dans la mesure où on peut avoir une influence sur leur stratégie. Cette partie du monde, déjà riche, est appelée à se développer. Elle craint la montée de la Chine, laquelle est inéluctable. Il y a la présence de la 7ème Flotte américaine ; il y a le Japon qui manifeste parfois des velléités d’autonomie, craignant d’être entraîné dans des conflits qu’il ne maîtriserait pas. Il est arrivé à certains hommes politiques japonais d’exprimer quelque chose d’un peu semblable à ce qu’avait dit le Général De Gaulle : « Nous ne voulons pas être entraînés dans une guerre qui ne serait pas la nôtre ». Mais le risque de conflagration demeure, même si celle-ci est très peu probable. Les dirigeants chinois sont intelligents et sages ; ils savent jusqu’où ils peuvent ne pas aller.

Il me semble que si nous regardions l’Asie du Sud-Est comme le miroir de nos faiblesses, nous corrigerions nos comportements, nous cultiverions les droits du citoyen au moins autant que les droits de l’Homme (ce qui laisse une marge…), nous mettrions davantage l’accent sur l’école, l’éducation, les savoirs, l’autorité, la compétence qui en découle, la recherche. Nous ne laisserions pas dépérir l’idée de la Nation - au sens républicain du terme, bien entendu - que nous avons aussi portée très haut et qui, là-bas, bien plus qu’en Europe, reste une idée forte. Mais cela impliquerait une vraie réforme intellectuelle et morale, une vraie réforme de nos conceptions. Sauf pour être allé quelques fois en Asie du Sud-Est, je ne suis pas un des éminents spécialistes qui se sont exprimés à cette table, mais il me semble que nous avons un effort à faire, chez nous et, en même temps, en Asie du Sud-Est, pour reprendre un peu du terrain que nous avons perdu. Je suis persuadé que, dans les populations de cette grande région, il y a un intérêt pour l’Europe, en tout cas pour sa culture. Il y a des choses à faire dans ce domaine : Impulsion politique, impulsion culturelle, impulsion économique et surtout clarté d’esprit.
Réformons nos grilles d’analyse. Celles qui nous oppriment sont d’autant plus étouffantes qu’elles sont communes au gouvernement et à l’opposition : Je ne vois pas beaucoup de différence entre le logiciel de pensée de Monsieur Kouchner et celui de Monsieur Moscovici appliqué aux relations internationales et particulièrement à ce qui se passe dans cette région du monde. C’est un problème qui nous empêche de cultiver un sain réalisme qui serait, me semble-t-il, plus conforme à l’intérêt public.

Monsieur l’Ambassadeur de Singapour, SE Monsieur Burhan Gafoor, qui nous fait l’honneur d’être parmi nous, va s’exprimer.

SE M. Burhan Gafoor
Merci, Monsieur le ministre, je suis très heureux de participer à cette rencontre. Ce n’est pas si souvent qu’un colloque sur l’Asie du Sud-Est se tient à Paris. C’est la raison pour laquelle j’ai répondu à votre invitation, reçue hier soir, afin d’ajouter une voix du Sud-est asiatique à ce colloque. Je m’exprime ici en tant que diplomate, non comme spécialiste éminent de l’Asie du Sud-Est mais plutôt comme praticien, sur le terrain.

J’aborderai successivement trois points concernant le niveau économique, le niveau politique et le niveau institutionnel, ou l’intégration de l’ASEAN.

A propos d’économie, je citerai mon ancien Premier ministre, Monsieur Goh Chok Tong qui se plaisait à comparer l’ASEAN à un Airbus dont les deux ailes seraient la Chine et l’Inde. Il voulait dire que nous considérons cette proximité géographique, au moins du point de vue économique, comme une chance pour l’ASEAN. En effet, l’accès aux marchés chinois et indien est un atout qui pourrait faciliter le décollage de l’économie de l’ASEAN. Une zone de libre-échange concernant les biens et services a d’ailleurs été créée entre la Chine et l’ASEAN. Avec l’Inde, les négociations se poursuivent toujours. Quelques blocages subsistent, principalement sur le dossier agricole, ce qui n’est pas très étonnant : le cycle de Doha est lui-même bloqué sur les mêmes questions. Mais je tenais à dire que sur le plan économique, cette proximité des deux géants est une chance pour la croissance et pour le décollage de l’ASEAN.

Sur le plan politique, quand on se retrouve entre ces deux géants, on n’a pas beaucoup le choix : soit on bat en retraite, soit on s’efforce de tirer parti de la situation. Nous tentons de faciliter un processus de dialogue qui donne la possibilité à toutes les grandes puissances - y compris la Chine, le Japon, l’Inde, l’Union européenne - de s’impliquer davantage dans la région. En effet, nous aimerions que s’instaure un équilibre stratégique entre les grandes puissances ; nous aimerions que vous, dans l’Union européenne, ne cédiez pas complètement la place aux Etats-Unis. Nous souhaitons aussi un équilibre entre l’Inde et la Chine. L’ASEAN, ensemble de petits pays, n’a pas beaucoup le choix sur le plan stratégique. C’est pourquoi l’ASEAN a lancé plusieurs processus informels de dialogue - évoqués tout à l’heure par Monsieur Hennekinne - qu’il faut considérer dans cette optique d’équilibre stratégique. Ces processus ont encouragé une culture de coopération dans la région. Je peux aussi vous citer – comme l’a fait Monsieur Raillon - le code de conduite sur les différends territoriaux entre l’Inde et la Chine, en 2002, si je ne me trompe. Pour moi c’est un bon exemple de résultat de ce processus du dialogue informel lancé par l’ASEAN dans le cadre de ASEAN+3 (APT),de ASEAN+6, du sommet de l’Asie d’orient et de l'ASEAN Regional Forum (ARF)

Enfin, sur le plan de l’intégration, le sommet qui s’achève ce soir à Singapour - et marque le quarantième anniversaire de l’ASEAN - est très important dans l’histoire de l’ASEAN. La charte que nous avons adoptée n’est pas un simple morceau de papier.
Je crois qu’il est injuste de comparer l’ASEAN et l’Union européenne. Il faut comparer l’ASEAN avec d’autres organisations régionales, en Amérique latine, en Afrique ou même en Asie du Sud (South Asia). Nous avons parlé de la Sarrc, Monsieur le ministre. Les actions déjà menées par l’ASEAN en font un véritable précurseur et il faut l’encourager dans cette direction. Certes, vous, Européens, nous avez montré la voie, mais nous n’avons pas beaucoup de modèles dans le Tiers-monde. Nous faisons ce que nous pouvons pour l’instant. Je crois que cette charte est très importante, au moins au niveau institutionnel et pour l’évolution de l’ASEAN.

Un dernier point concerne le rôle important de la France. Je suis d’accord avec le constat de Monsieur Hennekinne, ce qui me déprime un peu parce que mon but, en tant qu’ambassadeur, est d’essayer de mettre l’ASEAN sur l’écran radar de la France. Mais il a sans doute raison en disant que c’est une région très méconnue. C’est pour cela que je vous félicite, Monsieur le ministre, d’avoir organisé ce colloque. Mais revenons sur le rôle de la France. D’abord, je salue la signature par la France, cette année, du Traité d’amitié et de coopération (Treaty of Amity and Cooperation in Southeast Asia). C’est une décision très stratégique, très habile de la part de la France mais il faut qu’il y ait un suivi après cette initiative. Il y a une convergence entre les pays de l’ASEAN et la France. Comme vous, nous souhaitons un monde multipolaire, c’est très important pour nous en Asie du Sud-Est. Vous êtes, comme nous, hostiles à l’unilatéralisme. C’est pour cela que je reste confiant et optimiste en ce qui concerne les relations entre la France et l’Asie du Sud-Est.

J’aimerais ajouter un point sur la question de la Birmanie. C’est un dossier difficile, une question très épineuse mais on ne peut pas dire que c’est le problème de l’ASEAN. Pour le résoudre, il faut que tout le monde s’y mette, y compris l’ONU et le Conseil de sécurité. J’aimerais que la France, au moins, ne voie pas l’Asie du Sud-Est uniquement au travers de la question birmane, ce qui exclurait toute autre action, toute autre coopération. Ce serait dommage pour la France et pour l’Asie du Sud-Est parce qu’il y a beaucoup de choses en commun entre nous. La France et l’Asie du Sud-Est - et mon pays, Singapour - ont en commun un intérêt stratégique vital, une vision du monde très convergente qui vise la multipolarité et l’équilibre stratégique en Asie.

Je conclus en disant que je suis optimiste en ce qui concerne le rôle de la France en Asie du Sud-Est. Le secrétaire d’Etat, Madame Rama Yade, est actuellement à Singapour. Votre ministre, Bernard Kouchner s’est lui-même rendu à Singapour pour des discussions. Mais il faut aussi qu’on discute d’autre chose que de la Birmanie. Nous sommes, nous aussi, soucieux de résoudre ce problème mais il faut pour cela que tout le monde soit avec nous.

Merci, Monsieur le ministre. Je félicite aussi tous les orateurs pour leurs interventions remarquables que j’ai beaucoup appréciées.


Jean-Pierre Chevènement
Merci, Monsieur l’Ambassadeur. Votre intervention elle-même était du meilleur niveau et la conclusion, tout à fait éloquente, qu’elle apporte à nos travaux est une incitation à persévérer dans les voies très judicieuses que vous venez de tracer.



Alain Dejammet
Ma première question s’adresse à Thierry Dana, elle concerne la « mécanique » française. Le Président Chirac était fasciné par l’expérience singapourienne, il avait une relation personnelle avec M. Lee Kuan Yew. Vous avez, vous-même, suivi ses efforts. Comment se fait-il que cet intérêt pour l’Asie du Sud-Est n’ait pas été transmis aux décideurs français ?

Deux autres questions s’adressent à l’ensemble des intervenants.

Avez-vous le sentiment que l’Asie du Sud-Est est encore mobilisée autour de ce qui a été appelé les « valeurs asiatiques » ? Monsieur Raillon nous a dit que la crise de 1998 en avait eu raison mais ensuite on a eu le sentiment que cette référence réapparaissait. On peut le lire en filigrane à travers toutes les allusions à la Birmanie. Quid aujourd’hui des « valeurs asiatiques » ? Très modestement, j’ai le sentiment qu’elles existent encore. Dans les réunions multilatérales, nos amis du Sud-Est asiatique, après s’être isolés pour se concerter, reviennent généralement avec des idées qui ne sont pas toujours tout à fait celles qu’un « missionnaire » de l’Occident, souhaite propager.

A votre avis, les pays du Sud-Est asiatique éprouvent-ils un sentiment d’insécurité ? Aujourd’hui, un grand nombre d’Européens évoquent un problème d’insécurité lié à l’arrivée des pays de l’Est. Un tel sentiment d’insécurité existe-t-il chez les autorités de Sud-Est asiatique ? Le ministre disait très franchement son sentiment que les Etats-Unis ont la prééminence parce qu’ils apportent cette garantie de sécurité.


Jean-Pierre Chevènement
La première question s’adresse à Monsieur Dana. Quelle est l’articulation entre le politique et l’économique ?


Thierry Dana
Tout d’abord je pense n’avoir ni l’autorité ni la compétence pour interpréter la manière dont les souhaits du précédent Président avaient été traduits dans la réalité.
Mais il y a plusieurs niveaux d’éclairages possibles.
Vous avez dit que le Président avait une relation particulière avec Singapour. Comment se fait-il qu’elle ne se soit pas traduite, dans l’appareil de l’Etat, par un intérêt particulier pour l’ensemble du Sud-Est asiatique? Comme vous l’avez signalé, c’était une relation spécifique avec Singapour et, ajouterai-je, avec M. Lee Kuan Yew que le Président a continué à voir chaque année à titre privé. J’ai cru comprendre que la tradition n’avait pas totalement disparu avec le nouveau Président, je m’en réjouis. D’une certaine manière, sans vouloir trahir de secret, pour avoir assisté à certains de ces entretiens, c’était pour le Président un de ses grands rendez-vous asiatiques [pas forcément sud-est asiatique] de l’année. Il appréciait infiniment ce contact privilégié avec quelqu’un qu’il connaissait bien, et avec qui il avait noué une relation d’amitié, pour parler de l’ensemble des évolutions du monde, de l’Asie, de la Chine surtout, le point de vue étant, en l’occurrence, extrêmement pertinent et bien informé. C’était donc très particulier.
Ensuite, un historique nous ramène à Singapour : en effet, l’ASEM, dont on parlait tout à l’heure, était à l’origine une initiative entre Singapour et la France, d’où l’idée que nous étions la tête de pont en Europe pour le Sud-Est asiatique comme Singapour était la tête de pont dans le Sud-Est asiatique pour l’Union européenne. Je parle sous votre contrôle, Monsieur l’Ambassadeur. Ne nous leurrons pas, cela restait très bilatéral.
Pourquoi cela n’a-t-il pas percolé dans l’ensemble du dispositif français ? Sous l’angle institutionnel, si vous recensez les discours, les initiatives française des dix dernières années, nous avons été un peu en flèche, au sein de l’U.E., sur les initiatives destinées à donner du corps aux relations avec l’ASEAN [Ce fut encore le cas, comme le signalait Monsieur l’Ambassadeur, lors de la signature du Traité d’amitié et de coopération]. Nous étions donc un peu en avance sur d’autres pays européens, mais il y a les calendriers des ministres. Loïc Hennekinne vient de le rappeler, le Président intervenait parfois lui-même, que ce soit pour les réunions ministérielles ou les visites bilatérales, enjoignant à un ministre : « Il faut que vous y alliez ! », ce qui facilitait les choses mais ça n’allait pas au-delà.
Quant au domaine économique, malheureusement, je crains que les leviers de l’Etat sur l’incitation des entreprises ne soient très faibles. Les entreprises vont là où elles font des profits [ou là où elles pensent qu’elles vont en faire, ce qui n’est pas toujours la même chose]. Singapour n’a pas à s’en inquiéter : c’est une des plaques tournantes économiques pour toute la région, donc toutes les grandes banques, toutes les grandes institutions sont à Singapour. Pour les autres pays, c’est beaucoup plus fluctuant, il y a des effets de mode, il y a eu une mode thaïlandaise, il y a eu une mode malaisienne… En dehors de quelques entreprises discrètes, extrêmement présentes notamment dans le secteur énergétique. La difficulté à attirer les entreprises en Indonésie est une aberration, compte tenu du formidable potentiel économique du marché indonésien !

Sans empiéter sur les deux autres questions, qui ne me sont pas adressées, je vais me permettre, pour animer un peu le débat, de contester une des assertions de Loïc Hennekinne. Certes le discours de Pnom Penh reste fondateur de notre position dans ces pays. Néanmoins, je ne suis pas certain qu’aujourd’hui, une distanciation, voire une sorte d’antagonisme politique avec les Etats-Unis soit un facteur d’influence de la France dans cette région. La plupart de ces pays - même si, in petto, lorsqu’on met de côté tous les dossiers sérieux, ils vont confier, lors d’un dîner, tout le bien qu’ils pensent des valeurs françaises et tout le mal qu’ils pensent de certaines valeurs universelles qui renient leur culture - restent fondamentalement fascinés par la puissance américaine, comme cela a été dit tout à l’heure, en terme de sécurité, y compris de lutte contre le terrorisme, même après la guerre en Irak (et Dieu sait qu’elle a été impopulaire dans cette région !). Le recours ultime - et c’est peut-être un des atouts essentiels du Japon dans ce contexte - ce sont les Etats-Unis. Nous en distancier trop peut faire plaisir mais je ne suis pas sûr que, sur le fond, ça consolide nos positions.


Jean-Pierre Chevènement
Merci, Monsieur Dana. Une question est adressée à Loïc Hennekinne. Je rappelle que deux autres questions ont été posées, sur les valeurs asiatiques et sur le sentiment d’insécurité, cette dernière question rejoignant tout à fait le sujet que vient d’aborder Monsieur Thierry Dana.


Loïc Hennekinne
Je suis un peu étonné que Thierry Dana sous-estime l’influence qu’a eue la position adoptée par la France sur l’affaire d’Irak. J’ai eu de nombreux contacts avec l’Indonésie dans la dernière année, et, véritablement, dans cette zone, toutes les personnes que l’on rencontre disent : « Vous [les Français] avez montré la voie ». Au moment où se discutait la possibilité d’une intervention, ils ont manifesté une grande hostilité à l’intervention américaine en Irak. Paul Wolfowitz, qui fut en Indonésie mon collègue, mon voisin et mon partenaire de tennis, y est retourné pour expliquer les beautés de la philosophie « néo-con ». Je peux assurer que les Indonésiens n’ont pas été véritablement convaincus. C’est à partir de cette constatation que je disais que notre position était très appréciée dans la zone Asie du Sud-Est. Il ne s’agit pas pour la France de se dire fondamentalement et en permanence hostile à la politique américaine, mais les uns et les autres se sont bien rendus compte que l’aventure irakienne était une folie. Ils ont suffisamment de sens politique pour être capables de faire l’analyse et je crois qu’ils étaient très heureux de la position que la France avait adoptée, de la même manière qu’il apprécient la politique française au Moyen Orient, telle qu’elle a existé jusqu’à une période récente.
Je voudrais aussi dire un mot sur le sentiment de vulnérabilité, réel ou supposé, des pays de la région. Je crois qu’il existe pour un pays, l’Indonésie car cet archipel commande plusieurs détroits importants, de Malacca de la Sonde, de Lombok, ainsi que des zones où la piraterie existe, et où, les risques de catastrophes écologiques sont loin d’être négligeables Dans les contacts avec les Indonésiens, l’un des thèmes de coopération les plus fréquemment évoqués est la coopération dans le domaine de la protection civile.


François Raillon
La question posée par l’ambassadeur Dejammet montre bien que l’on ne saurait trop simplifier la question des valeurs asiatiques. J’ai pu donner l’impression que celles-ci avaient disparu, emportées par la crise asiatique de 1997-98 et qu’elles ne constituaient plus qu’un aimable épisode discursif dans l’histoire idéologique de l’Asie. Mais M. Dejammet a justement décelé des survivances, voire des résurgences sous d’autres formes, de ces valeurs, ce qui fait que l’on ne peut se contenter de prononcer leur déchéance ou leur échec pur et simple.
Je reviens donc sur cette question qui est centrale dans la compréhension de ce qui se passe en Asie.
S’il est certain que la crise de 1998 a sonné le glas d’un certain optimisme immature en Asie, il n’en est pas moins évident que depuis lors, la conjoncture s’est retournée en faveur de la Chine (dont la croissance n’avait pas été interrompue), puis de l’Asie du Sud-est et de l’Inde. Le fait, pour l’ensemble de la région (y compris le Japon, qui semblait voué à une stagnation durable) de renouer avec le dynamisme économique, son aptitude à se découpler positivement de l’économie mondiale (c’est-à-dire à s’affranchir des aléas de la croissance occidentale), ont conduit l’Asie orientale à retrouver confiance en elle-même et à réaffirmer, non plus des « valeurs », mais une « prééminence » asiatique, plus ou moins discrète.
Cette conjoncture traduit une nouvelle confiance en soi, c’est-à-dire en la valeur de l’Asie. Il ne s’agit plus explicitement des « valeurs asiatiques », qui ont pour l’essentiel disparu du discours officiel ; on ne parle plus guère de ces notions « typiquement » asiatiques qu’auraient été le travail, la discipline, la frugalité, le respect des hiérarchies, le besoin d’éducation… On signifie désormais autrement et de façon indirecte la grandeur de l’Asie, qui a moins besoin de recourir à l’anti-occidentalisme.
Les choses sont donc plus nuancées : moins de vocabulaire agressif mais plus d’assurance, plus de confiance dans les vertus d’une Asie consensuelle, bonne élève de la classe, entreprenante, cohérente, cherchant sans cesse à élargir les marchés et à faire preuve d’excellence.
Toutefois et par-delà ce visage avenant de la nouvelle Asie, il ne faut pas sous-estimer les vieilles tensions traditionnelles. L’esprit de concurrence peut déboucher sur des conflits, commerciaux, territoriaux, idéologiques – je n’ai pas dit de « civilisation » – entre les pôles de l’Asie : entre l’Inde et la Chine (par exemple en Birmanie), entre le Japon et la Chine, entre la Chine et l’ASEAN…
Le fait indéniable est l’émergence de l’Asie (orientale), ce qui ne préjuge pas de son succès comme instance régionale ni de sa capacité à assumer une coexistence pacifique durable.


Jean-Pierre Chevènement
Merci, nous allons en rester là, si vous le voulez bien. Sur les valeurs, je voudrais cependant ajouter quelque chose : Nous-mêmes ne répudions pas la valeur du travail ni la valeur de la discipline. La conception républicaine des droits de l’homme et du citoyen fonde des règles qui sont acceptées par les citoyens parce qu’elles sont légitimes, parce qu’elles sont issues du débat républicain. C’est un autre sujet de savoir comment on est passé de la conception républicaine à la conception hyper individualiste libérale qui caractérise nos sociétés où il n’y a plus de règles qui soient révérées. La loi elle-même est dévaluée, on le voit à travers certains comportements – dits de « désobéissance civile » - tout à fait condamnables. Je parle comme ancien ministre de l’Intérieur : il est évident que le respect de la loi républicaine s’est perdu. Ce n’est pas la peine de courir après les valeurs asiatiques, il faudrait peut-être revenir aux sources de la République, soit dit en passant.
Je veux remercier très sincèrement les intervenants pour leurs propos extrêmement éclairants.
Merci à tous.

Fondation Res Publica I Mercredi 21 Novembre 2007 I | Lu 4508 fois





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