Débat final et conclusions de Jean-Pierre Chevènement


Débat final et conclusions de Jean-Pierre Chevènement, Président de la Fondation Res Publica, au colloque "La France et l'Europe dans le nouveau contexte énergétique mondial" du 17 juin 2013.


Alain Dejammet
Merci.
Un premier échange avec la salle avait permis d’aborder les questions géopolitiques avant le départ de M. De Montbrial.
Peut-être nos invités accepteront-ils de répondre à d’autres questions, plus techniques, qui se poseraient et sans doute souhaiteront-ils échanger entre eux et avec Jean-Pierre Chevènement, président de la Fondation Res Publica.

Gérard Pierre [1]
Dans le contexte énergétique mondial, la France pèse relativement peu. Mais elle peut jouer le rôle essentiel d’exemple. Vous avez rappelé la faible émission de gaz à effet de serre par la France, au moins pour produire son électricité. C’est peut-être dans ce sens-là qu’elle peut faire quelque chose.

La RT 2012 (réglementation thermique 2012) incite à consommer moins d’énergie dans tous les bâtiments, ce sur quoi tout le monde est d’accord, mais, malheureusement, le texte précise « énergie primaire », ce qui de fait exclut l’électricité pour chauffer les bâtiments… et en particulier les pompes à chaleur qui offrent pourtant l’opportunité d’utiliser 2 kWh d’énergie pour 1 kWh d’électricité utilisée.

Vous avez parlé de véhicules électriques en évoquant les difficultés qu’ils posent. L’autre possibilité serait peut-être de mettre des camions hybrides sur la route avec l’électrification des autoroutes. Cette solution est étudiée, en particulier en Allemagne, par l’entreprise Siemens. Avez-vous des informations sur ce sujet ?

Pierre Bessière [2]
J’ai une question technique pour M. Jean-Paul Bouttes : la fusion peut-elle être considérée comme une alternative à un terme raisonnable ?

Olivier Appert
En 1950, on considérait que la fusion nucléaire serait disponible en 2000. Aujourd'hui, l'échéance est repoussée à la fin de ce siècle ! Je considère que les travaux sur la fusion nucléaire relèvent plus aujourd'hui de la recherche fondamentale en physique théorique que de la transition énergétique.

Jean-Paul Bouttes
Je serai moins brutal que mon camarade Olivier Appert mais je ne suis pas complètement en désaccord avec lui. On en est aujourd’hui à l’étape de la R&D.

Si on voulait faire la roadmap (feuille de route) des différentes technologies, on pourrait situer en 2020-2035 l’horizon de la génération III du nucléaire ou des éoliennes off shore et en 2040-2050 celui de la génération IV nucléaire, qui permet de brûler le plutonium, l’uranium 238 et le thorium, élargissant considérablement le spectre des possibilités du nucléaire. C’est un challenge très important. Ayant déjà fait des surrégénérateurs, on sait qu’on peut maîtriser cette technologie mais il faut aller jusqu’au bout de la maîtrise, non seulement en termes de technique et de sûreté mais aussi en termes économiques. La génération IV reste, un peu comme la capture-stockage du CO2, entre 50 % et 200 % trop chère. Il reste quelques verrous technologiques à faire sauter, ce qui devrait être fait vers 2040-2050.

La fusion, pour moi, est loin au-delà de toutes ces technologies. Pour autant, c’est un problème d’organisation de la recherche.

Je n’ai pas grand-chose à redire sur ce que vous remarquiez à propos de la réglementation thermique des logements, si ce n’est qu’il faudrait peut-être trouver une façon différente de parler du chauffage électrique selon qu’il est sous la forme de l’effet Joule ou sous la forme plus subtile des pompes à chaleur qui permettent d’utiliser la chaleur de l’air ou du sol.

Je voudrais en profiter pour dire deux choses :

On reproche au chauffage électrique de contribuer à la « pointe ». C’est un peu vrai mais on observe que depuis dix ans la moitié de la pointe électrique a été liée au développement des usages spécifiques de l’électricité (produits blancs, produits bruns…), ce qui ne devrait pas s’arrêter si l’on songe au potentiel d’innovation de la robotique et de la domotique où l’électricité pourrait avoir un rôle-clé. Et nombre de domaines, comme la santé ou la culture, requièrent de plus en plus d’électricité. Évidemment, il faudra l’utiliser de façon parcimonieuse et adaptée mais il y a des potentiels.

Quant à la partie thermosensible (sensible à la température) de la pointe électrique, on observe que depuis dix ans l’évolution de cette pointe n’est liée que pour moitié au chauffage électrique intégré (celui qu’on installe dans les logements correctement isolés), l’autre moitié venant des chauffages d’appoint développés dans les logements énergivores dont je parlais tout à l’heure, très souvent des logements anciens qui utilisent le gaz ou le fuel. On pourrait donc dire que le chauffage d’appoint électrique contribue à gérer la pointe de nos amis gaziers ! Sans doute pourrait-on trouver une façon plus pertinente de résoudre ce problème.

Je dirai pour terminer qu’on doit pouvoir arriver à un consensus sur le fait qu’on se chauffe généralement quand il fait froid… c’est donc un mode commun à l’ensemble des chauffages.

De même qu’il y a deux catégories de renouvelables (les intermittents et les autres), il y a deux catégories de chauffage : le chauffage qui utilise du stockage proche (fuel et bois) et celui qui utilise les énergies de réseau (électricité, gaz). Pour cette deuxième catégorie, il est nécessaire de développer des moyens de pointe pour les périodes de froid intense : des turbines à combustion ou l’hydraulique de barrage pour l’électricité, des stockages de gaz ou des pipelines surdimensionnés pour le gaz dont la pointe n’est pas à gérer à la seconde, comme pour l’électricité, mais à la journée ou à l’heure.

Plutôt que de chercher à démontrer qu’un mode de chauffage est supérieur à l’autre, il faut regarder les émissions de CO2, l’impact sur l’environnement et le coût. On devrait voir que pour une maison très bien isolée ou un appartement de petite taille, l’effet Joule est intelligent. Au contraire, dans une maison de taille moyenne moyennement isolée, une chaudière à condensation peut être le choix pertinent. Chacun devra donc trouver sa place.

Dans la salle
Aujourd’hui, les pompes à chaleur sont un moyen extrêmement fort de développer les énergies renouvelables.

Olivier Appert 
Lors du premier et du deuxième chocs pétroliers, on parlait beaucoup des pompes à chaleur mais la technologie n’était pas encore performante. Aujourd’hui, elle est vraiment opérationnelle, ce qui en fait un moyen très efficace.

Alain Dejammet
Permettez-moi une dernière petite question technique. M. Mélenchon exalte le fait que la France est la deuxième ou la troisième puissance maritime par ses fonds marins.

Y a-t-il une possibilité pour la France de trouver un gisement de gaz ou de pétrole sur son sol ou sur son plateau continental, en Guyane ou ailleurs ? Cette éventualité n’a pas été évoquée.

Olivier Appert
On peut « produire en France » une énergie autre que les renouvelables !

Les enjeux sont importants en termes de production pétrolière. Ceci est lié aux progrès technologiques auxquels Thierry de Montbrial a fait allusion.

Il y a une dizaine d’années, un permis minier a été attribué au large de la Guyane sur la base d'une approche géologique nouvelle. Il y a 150 millions d’années, l’Afrique et l’Amérique de sud étaient attachées. Ayant découvert au Ghana et au Nigeria des gisements extrêmement prolifiques, on a donc cherché de l’autre côté de l’Atlantique, dans une zone dont la géologie est analogue. Un premier forage été très positif. Deux autres forages n’ont pas donné les résultats attendus mais l’exploration continue. C’est un investissement important. En effet, le coût du forage, de l’ordre de 200 millions de dollars, est réalisé sans aide de fonds publics.

Des découvertes très importantes ont été faites aussi au large de Chypre, de l’Égypte, d’Israël et du Liban. Les géologues font donc des rapprochements  et pensent que la zone se trouvant au large du Golfe du Lion pourrait présenter les mêmes caractéristiques. Ces découvertes au Levant donnent donc des idées sur des perspectives d’exploitation. Toutefois, les positions prises ces dernières années ont amené les opérateurs à suspendre leurs travaux par les organisations environnementales.

Il faut parler aussi des hydrocarbures non conventionnels. Le projet d’exploitation du gaz de houille en Lorraine (le grisou) est sans doute celui qui débouchera le plus rapidement. On peut exploiter ce grisou de façon industrielle en utilisant les technologies pétrolières. Cela se fait depuis trente ou quarante ans aux États-Unis. Une compagnie pétrolière a entamé des travaux qui pourraient déboucher sur des décisions d’ici un ou deux ans. Ce projet reçoit un accueil extrêmement favorable des élus lorrains tant au niveau local qu'au niveau du Conseil régional.

Selon des documents publiés par l’administration américaine, il existe en France des ressources potentielles importantes de gaz de schiste dans le Sud-est, de pétrole de schiste dans le Bassin parisien. Mais pour l’instant, nous ne sommes pas autorisés à vérifier la présence de ces ressources.

Le débat sur les hydrocarbures non conventionnels n'est pas clos pour autant. Ainsi, l'Office Parlementaire d'évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques a engagé une réflexion sur ce sujet.

J’ajouterai un point pour faire le lien entre la question sur la politique énergétique européenne et l’Allemagne. J’ai cité cette phrase d’André Giraud : « Le pétrole est une matière première à fort contenu diplomatique et militaire, avec une valeur fiscale indéniable et, accessoirement, un pouvoir calorifique ». Comment l’Europe peut-elle avoir une politique énergétique dans la mesure où elle n’a pas de diplomatie ni d’armée ? Une politique énergétique ne peut émerger que de l’accord d’un certain nombre de pays européens relativement importants qui ont une armée et une diplomatie : j’ai nommé la France, l’Allemagne et l’Angleterre. On constate aux plans énergétique, diplomatique et militaire (ces deux derniers aspects n’étant pas ma spécialité), une convergence entre la France et la Grande-Bretagne. Par contre, Etienne Beeker l’a dit excellemment, les Allemands ont décidé de leur politique énergétique sans aucune concertation européenne. Ce solo peut conduire à une impasse. Je crains que si des black-out surviennent, ce ne sera pas la politique qui sera mise en cause mais l’incapacité des opérateurs, des énergéticiens qui n’auront pas pu – pas su – investir. Et l’inévitable débat médiatique tournera au détriment des énergéticiens.

Alain Dejammet
En écho avec ce que vous dites, nous avons tous entendu d’anciens ingénieurs d’Elf ou Total qui ont été très intimement mêlés à l’exploration puis l’exploitation du fameux gaz de Lacq. Aujourd’hui retraités, ils ont une certaine liberté de parole et nous expliquent calmement et prosaïquement qu’ils ont utilisé pour explorer et exploiter le gaz de Lacq, tant célébré, le procédé de la fracturation hydraulique, celui-là même qui provoque aujourd’hui un hourvari, une indignation interdisant même d’imaginer qu’on puisse s’inspirer de recherches américaines pour les transposer en France.

Jean-Paul Bouttes
La géothermie en Alsace utilise aussi la fracturation hydraulique. Mais comme c’est une énergie renouvelable, c’est plus accepté.

Jean-Pierre Chevènement
N’étant pas un spécialiste de ces questions, j’ai écouté avec intérêt ce que M. Appert a dit sur le gisement de grisou lorrain. Que représente-t-il en millions de tonnes d’équivalent charbon ou en millions de tonnes d’équivalent pétrole ?

Olivier Appert
Il est trop tôt pour évaluer ces réserves (un programme de forage est en cours). Ce qui est important, c’est que nous dépensons chaque année 69 milliards d’euros pour importer le gaz et le pétrole que nous consommons. Donc toute production nationale d’énergie contribuera à l’activité économique et au redressement de notre pays. Le grisou récupéré dans des anciennes mines du Nord (selon un procédé différent de ce qui est prévu en Lorraine), brûlé dans une centrale électrique, produit 25 MW. Ce n’est pas grand-chose mais cela contribue à notre approvisionnement. Si nous pouvons produire 5 % du gaz que nous consommons, nous quintuplerons notre production. En effet, nous ne produisons que 1 % du pétrole et 1 % du gaz que nous consommons.

Jean-Pierre Chevènement
Merci de votre réponse qui me permet de fixer un peu mes idées.

Quand on parle de ces choses, il est extrêmement difficile d’avoir une appréciation des masses. Le prix lui-même est variable.

On n’a pas encore mesuré les effets de la découverte du gaz de schiste sur le prix du gaz. Pour des pays producteurs comme la Russie ou le Qatar, il importe de savoir à quel prix ils vont vendre leur gaz dans les années, voire les décennies à venir. Il faudrait connaître les ordres de grandeur qui n’ont pas été chiffrés.

Je remarque qu’il y a beaucoup d’inconnues. Il y a aussi beaucoup de préjugés.

On a évoqué l’Energiewende et les raisons qui ont poussé les Allemands à opérer ce « tournant » qui n’est pas sans conséquences pour l’ensemble des Européens et pour nous en particulier. Je ne pense pas que cela fût médité et planifié en même temps que le North Stream mais il est certain que la perspective d’acheter du gaz à la Russie et d’écouler en contrepartie des produits industriels est une idée qui a pu germer dans quelques esprits. Mais je n’y vois pas de lien de causalité.

Il y a une sensibilité environnementale très particulière en Allemagne, liée à son histoire. Hans Jonas, qui a écrit « Le principe responsabilité » [3], a joué un rôle très important en Allemagne… et même en France, puisque c’est sur cette base que nous avons inscrit le « principe » de précaution dans la Constitution ! Mais nous n’en avons pas tiré d’autres conséquences alors que chez les Allemands, beaucoup plus méthodiques, cette théorie des risques et des catastrophes génère en permanence des idées qu’ils appliquent. Je ne parlerai pas des idées d’Ulrich Beck dans son dernier livre [4]. De manière assez cocasse, il propose de prendre appui sur la théorie de Carl Schmitt pour faire une sorte de coup d’État européen, d’ailleurs destiné à sauver l’Europe. Au point où nous en sommes, c’est la seule manière de s’en sortir. La théorie des risques et des catastrophes est effectivement le fondement idéologique du choix de l’Energiewende.

Au lendemain de Fukushima, il est apparu qu’un accident nucléaire était potentiellement ravageur. Le coût évalué par l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) est astronomique [5]. Il y a beaucoup de choses dont seul l’avenir est maître et dont il est difficile de chiffrer le coût, ce qui fait que, disposant d’une grande liberté pour évaluer le coût de toutes les catastrophes qui nous menacent, on peut aisément orienter les opinions publiques. Nous sommes dans un domaine où le préjugé est roi, où la manipulation médiatique s’exerce comme en d’autres domaines (je pense au domaine international). Nous savons très bien que les opinions publiques peuvent être façonnées et que le jugement s’exerce difficilement.

D’autant plus nécessaire est l’esprit critique. Mais celui-ci ne peut s’exercer que si nous disposons de connaissances objectives sûres, par exemple sur les réserves de gaz de schiste.

Si vraiment les Américains peuvent consommer du gaz à un prix quatre fois inférieur au prix européen, plus encore par rapport au prix asiatique, c’est une nouvelle donne extrêmement importante qui retentit sur la compétitivité.
Dans quelle proportion ? Cela mériterait d’être chiffré.

On voit bien que cette révolution du gaz de schiste va avoir des effets très importants en permettant aux deux pays qui vont structurer la bipolarité du XXIème siècle, les États-Unis et la Chine, qui ont du gaz de schiste, de renforcer leur position face aux pays fournisseurs de gaz et d’hydrocarbures, en particulier la Russie et le Moyen-Orient.

Pour la Russie, la perspective de vendre moins cher son gaz a des conséquences sur son PNB, sur son commerce extérieur, sur l’ensemble de son économie.

Le Moyen-Orient a pris dans le monde arabo-musulman une position centrale à partir des chocs pétroliers qui lui ont donné une puissance financière qu’il n’avait pas auparavant. La baisse des prix de ses hydrocarbures aura des conséquences dont je ne suis pas juge.

Je partage les réserves que vous avez exprimées en constatant qu’aucune politique énergétique n’a, pour le moment, été concertée au niveau européen. Et la décision allemande est une décision souveraine. Cela mérite réflexion.

C’est une réflexion plus globale à laquelle j’inviterai le Gouvernement s’il veut bien faire litière des préjugés et exercer lui-même son esprit critique.

De ce point de vue, je ne peux que manifester mon inquiétude sur la manière dont se déroule le débat sur la transition énergétique. Flaubert se plaignait déjà d’une « époque de transition » [6]. Cette transition se poursuit. Vers quoi ? à quel rythme ? Je serais partisan de ralentir pour y voir plus clair.

Je ne vois pas l’intérêt d’arrêter la centrale nucléaire de Fessenheim. Mais il paraît que c’est une décision « souveraine ». Si nous pouvons, avec quelques investissements de sûreté, prolonger jusqu’à soixante ans la durée de vie de nos centrales nucléaires, ce sera un choix astucieux. La France, qui produit son électricité pour 90 % à partir du nucléaire et des barrages hydroélectriques – qui n’émettent pas de gaz à effet de serre – est dans une situation enviable. Et subventionner à fonds perdus des énergies trop chères au moment où nos moyens financiers sont assez réduits me semble être un choix discutable.

Les énergies renouvelables sont intéressantes à condition de pouvoir abaisser leur prix, ce qui suppose un considérable effort de recherche dans ce domaine. Il paraît que c’est possible : M. Bigot, administrateur du CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives), m’a dit qu’on pouvait diminuer le coût de revient de l’électricité d’origine solaire à condition d’allonger la durée de vie des panneaux solaires qui sont très fragiles. On pourrait arriver à des coûts compétitifs dans dix ans, quinze ans ou vingt ans.

Tout cela mériterait d’être assuré.

On voit bien que le consommateur français en période de crise, ne peut pas acquitter facilement une facture d’électricité qui va aller en augmentant. Nous ne pouvons pas suivre l’Allemagne où le consommateur paye deux fois plus cher sa facture d’électricité.

J’ai écouté de manière intéressée ce qui se disait sur le prix acquitté par les industriels. Je veux bien qu’on les subventionne mais alors il faut les subventionner partout. Il y a très longtemps, quand j’étais ministre de l’Industrie, j’avais développé l’idée que nous avions là grâce à notre électronucléaire un atout pour des industries électrointensives. J’observe que nous avons vendu Péchiney et que nous nous sommes séparés de beaucoup d’activités dans des conditions qui témoignent du fait que la vue à long terme a manqué… dirai-je en manière de litote.

J’aimerais que nous revenions un peu au doute cartésien en ce sens que l’esprit critique sur ces questions d’énergie me paraît devoir être réveillé, du point de vue de l’intérêt général.

La nécessité de lutter contre le réchauffement climatique semble assurée, encore que, selon un spécialiste non conformiste, le réchauffement aurait aussi des avantages. J’attendrai qu’on dise lesquels et qu’ils soient mis en balance avec les inconvénients.

L’impression générale est que nous progressons à tâtons dans un univers lourdement chargé d’incertitude.

Encore une fois, je pense que les hommes politiques devraient faire preuve de prudence. Ils seraient bien avisés de céder un peu moins à l’idéologie et surtout à la communication. Leur souci quasi exclusif des effets de communication est dramatique car il occulte la préoccupation du fond, indispensable pour définir des choix justes, conformes à l’intérêt du pays et à celui de l’Europe.

On ne peut pas faire de la reconquête de la compétitivité de notre économie l’axe majeur de notre politique et réduire par idéologie le point du nucléaire. Sur l’aspect militaire, les Allemands font le pari que la Russie est durablement une puissance pacifique et ils ont sans doute raison. Les Russes redoutent l’islamisme radical dans le Caucase et en Asie centrale et, à plus long terme, ils ont peur de la Chine. Toutes choses qui, pour les Américains, qui ne sont pas favorables à l’islamisme radical et voient avec l’inquiétude la montée de la Chine, sont pain bénit. Les Russes sont préoccupés par ce qu’ils appellent leur « étranger proche », c’est-à-dire les pays de la CEI. Ils sont aussi très préoccupés par le retrait de l’OTAN d’Afghanistan car ils craignent une contagion au Tadjikistan, au Kirghizstan, en Ouzbékistan etc. Les Allemands, convaincus à juste raison qu’ils n’ont pas à craindre une invasion russe, ont donc fait une impasse stratégique. Ils paient une petite cotisation à l’OTAN. Relativement au PNB, leur effort de défense, en milliards d’euros est à peu près équivalent au nôtre [7]. Ce qui fait qu’ils deviendront une puissance militaire s’ils le veulent. Ils ont gardé une industrie d’armement tandis que nous voyons la nôtre s’éroder. Est-ce parce que le pétrole et les hydrocarbures sont des « matières premières à fort contenu diplomatique et militaire », comme le disait André Giraud (à qui j’ai succédé à deux reprises, à l’Industrie et à la Défense) ? Cette donnée intervient. Mais est-ce l’Europe qui doit faire la police au Moyen-Orient ? Elle n’en a pas les moyens. Quant à la Russie… l’expérience napoléonienne nous a vaccinés contre toute intention belliqueuse. Les Allemands y ont eux aussi des souvenirs cuisants. De toute façon, le fournisseur dépend du client autant que le client dépend du fournisseur.

Je pense que l’impasse stratégique, au moins vis-à-vis de la Russie, a un certain bon sens. Vis-à-vis de l’islamisme radical, c’est moins sûr. Mais je m’aventure à des spéculations un peu générales.

Je vous remercie d’avoir, sur beaucoup de sujets, frappé mon esprit et éclairé ma lanterne.

Dans la salle
Ne peut-on inventer un autre procédé que la fracturation hydraulique pour aller récupérer ce gaz de schiste qui n’attend qu’à être extrait de nos sous-sols ?

Olivier Appert
La fracturation hydraulique date de 1949. Environ deux millions de fracturations hydrauliques ont été faites dans le monde. Les dernières fracturations hydrauliques faites en France datent de 2010, en Seine-et-Marne : on n’en a pas entendu parler. On a parlé un peu plus de la fracturation hydraulique en Alsace ou à Bâle pour la géothermie en raison des phénomènes sismiques qui lui auraient été liés.

On peut fracturer une roche de multiples façons. La plus connue consiste à mettre de la pression avec de l’eau mais on expérimente en laboratoire des procédés utilisant un fort courant électrique ou des lasers. Mais ils ne sont pas opérationnels.

Gilles Casanova
L’énergie est une question sur laquelle, dans la plus grande partie du monde, le pragmatisme domine. Ce n’est pas le cas dans l’Union européenne, où l’idéologie prévaut.

Elle s’est emparée de l’Allemagne, au mépris des contradictions. La volonté d’avoir une énergie locale, propre, naturelle, renouvelable se heurte à la nécessité de grands réseaux hyper-centralisés, plus encore que du temps du nucléaire. Et on voit le système se mordre la queue.

Dans le débat politique français, la pression allemande pour idéologiser la question de l’énergie est extraordinairement forte. Si les conclusions ne sont pas les mêmes, la tonalité est identique. Écoutez le débat politique français sur l’énergie, on y parle en allemand ! On y fait pour l’instant des conclusions françaises. Finira-t-on par y faire des conclusions allemandes ? Mon inquiétude est de nous voir, au sein d’une zone euro dont nul n’ignore les problèmes, nous entraver délibérément dans le domaine de l’énergie alors que celle-ci est partout prise en compte de manière pragmatique comme un élément central de puissance et d’organisation du monde de demain.

J’ai deux questions :

Arrivera-t-il un moment où la force des choses imposera un retournement des termes du débat et où, mettant fin à l’idéologie spectacularisée par les médias, on en reviendra à la réalité ?

Y a-t-il une chance pour que cela se fasse par un débat public argumenté ? Ou ce revirement sera-t-il imposé, comme dans toutes les opérations issues de la bienpensance, par la pression de forces populistes devenues véritablement dangereuses ?

Jean-Pierre Chevènement
Il n’y a pas de réponse. Je ne suis pas très optimiste. Le débat argumenté doit être appuyé sur de profondes prises de conscience et des réflexes inspirés par l’intérêt commun que, pour le moment, je ne sens pas. Je sens une terrible mollesse. Et c’est armés de la théorie des risques et catastrophes que nous pourrions aller de catastrophe en catastrophe… Mais ce n’est que mon avis…

Etienne Beeker
En conclusion de mon exposé, je voyais deux écueils :

Le premier est un écueil financier. Pour l’instant les Allemands ne le touchent pas parce qu’ils ont d’énormes réserves financières. Dans le débat énergétique français, on finit toujours, après avoir développé de belles idées, par poser la question : Comment paye-t-on ? Qui paye ? Et comme les poches sont vides, le débat s’arrête. D’où le fait qu’en France le débat s’arrête beaucoup plus vite qu’en Allemagne.

Le deuxième écueil est technique. C’est le risque de black-out. L’Europe n’a pas vécu de black-out depuis très longtemps. La conscience de la pénurie pourrait être un électrochoc. Quand on dispose de nourriture à satiété, on veut manger bio ; quand on a de l’électricité en abondance, on préfère de l’énergie verte, renouvelable, propre, près de chez soi ... Mais si l’électricité vient à manquer, la « mollesse » pourrait bien devenir réactive !

Jean-Pierre Chevènement
Il faut conclure.

Je vous propose de le faire sur une citation :

Notre vie est un voyage
Dans l'hiver et dans la nuit,
Nous cherchons notre passage
Dans le ciel où rien ne luit
[8]



Alain Dejammet
C’était la chanson des Gardes suisses en 1793 [9]


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[1] Gérard Pierre est vice-président de l’association « Sauvons le climat ».
[2] Pierre Bessière est directeur de recherche au CNRS (Laboratoire de Physiologie de la Perception et de l'Action
UMR 7152 Collège de France-CNRS)
[3] Hans Jonas, « Le Principe responsabilité »  (Das Prinzip Verantwortung ), 1979. Traduction française de Jean Greisch, éd. Champs Essais, avril 2008.
[4] Ulrich Beck, « Non à l’Europe allemande », éd. Autrement, mai 2013.
[5] « Selon les évaluations réalisées par l’IRSN, un accident grave représentatif engendrerait un coût global de quelque 120 milliards d'euros (avec une fourchette entre 50 et 240 milliards d'euros). Ces pertes représentent de l’ordre de 6 % du PIB français annuel. Ces chiffres sont très supérieurs à ceux relatifs aux coûts d’accidents industriels majeurs… » (extrait de « Travaux de l’IRSN sur le coût économique des accidents nucléaires entraînant des rejets radioactifs dans l’environnement »)
[6] « époque : la nôtre Tonner contre elle. Se plaindre de ce qu’elle n’est pas poétique, l’appeler époque de transition, de décadence. » (extrait de l’ouvrage littéraire inachevé de Gustave Flaubert, le « Dictionnaire des idées reçues » qui fut publié de manière posthume en 1913.)
[7] « Pour le budget civil, la quote-part de la France s'élève à 13,75 %, ce qui en fait le 4ème contributeur après les états-Unis, l'Allemagne et le Royaume-Uni, avec 25,5 millions d'euros en 2007.
Pour le budget militaire « à 26 », la quote-part de la France est la 3ème en importance après celle des états-Unis et de l'Allemagne, et s'élève à 12,87 %, ce qui représente 113 millions d'euros en 2007.
Au total, la contribution française s'élève donc à un peu plus de 138 millions d'euros, soit environ 7,5 % du budget total de l'OTAN. Elle se place au 5ème rang derrière les contributions des états-Unis (486 millions d'euros, 25,9 %), de l'Allemagne (361 millions d'euros, 19,2 %), du Royaume-Uni (209 millions d'euros, 11,2 %) et de l'Italie (144 millions d'euros, 7,7 %). »
Source : Rapport d’information du Sénat : « Les enjeux de l’évolution de l’OTAN »
[8] Rapporté par L-F Céline dans le Voyage au bout de la nuit
[9] Les chansonniers militaires suisses rapportent que ce chant a été entonné par les Gardes Suisses lors de leur massacre aux Tuileries le 10 août 1792. 


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