Couple franco-allemand : comment sortir du malaise ?


Intervention de Hans Stark, secrétaire général du Cerfa (Comité d'Etude des Relations Franco-allemandes) à l'Ifri (Institut français des relations internationales), au colloque du 12 janvier 2009, L'Allemagne, la crise, l'Europe.


Couple franco-allemand : comment sortir du malaise ?
Le problème de celui qui parle en dernier est que beaucoup d’excellentes choses ont été dites. Je tenterai donc, en m’y référant, d’ajouter quelques idées qui n’auraient pas encore été formulées.
Mon expérience des relations franco-allemandes à l’IFRI m’en a surtout révélé les paradoxes.

Nous formons un couple. Nous aimons-nous ? Nous sommes-nous jamais aimés ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un mariage de raison où la sympathie et même peut-être un peu d’amour ont fini par s’installer ?
Mais de quel amour s’agit-il ? (l’avis d’un psychologue spécialisé dans la thérapie de couple nous serait utile !) Notre couple est solide, nous avons fait beaucoup d’enfants, nous avons construit des maisons, nous avons de belles propriétés, nous ne commettons pas l’adultère, en dépit de quelques flirts qui ne vont jamais très loin. Et pourtant le malaise est perceptible. Que se passe-t-il ?
Nous vivons dans une prospérité acquise, une aisance indéniable. Nous ne sommes plus en 1939-1945 ni en 1914-1918. Nous sommes en 2009 et les choses ne vont pas si mal que cela.

Le verre est-il à moitié plein ou à moitié vide ?
J’envisagerai successivement les deux hypothèses.

Le verre à moitié plein :

L’OTAN.
Nous sommes d’accord sur l’alliance atlantique, ce qui est un pas énorme quand on se souvient de nos désaccords pendant et après les années De Gaulle. La France va retrouver sa place pleine et entière dans le système intégré de l’OTAN, fait extraordinaire qui abat tout un pan des divergences franco-allemandes à propos de la défense transatlantique. C’est indéniablement un point positif qui augure une relation vraiment décomplexée vis-à-vis des États-Unis, notamment les États-Unis du nouveau Président. Les Allemands ne sont plus américanolâtres, les Français ne sont plus américanophobes, nous avons une relation parfaitement normale avec Washington. Washington est la capitale d’un Etat américain et non pas d’un empire.

Aucun couple de pays dans le monde n’a de structures bilatérales aussi profondes que la France et l’Allemagne. Il s’agit, là encore, d’un héritage. Il est bien connu qu’aussitôt créée, une institution ne peut disparaître sans les plus grandes difficultés. C’est ce qui se passe en ce qui concerne la relation franco-allemande : elle exige des jumelages, des secrétaires généraux, des conseillers spéciaux, l’échange de diplomates, de fonctionnaires de très haut niveau, lesquels travaillent dans les gouvernements respectifs, occupent des fonctions de responsabilité entre Berlin et Paris : tout ce qu’il faut pour connaître la position de notre pays ! Et pourtant…

La Russie.
Personne ne veut se mettre la Russie à dos, personne ne veut d’une nouvelle guerre froide. Il faut d’une façon ou d’une autre intégrer la Russie, nous sommes d’accord sur ce point. Les Allemands ont approuvé la diplomatie de Nicolas Sarkozy en Géorgie au mois d’août ; on a pu lire, à cet égard, beaucoup d’articles très positifs. Les Allemands, depuis Stalingrad, se méfient d’une attitude trop hostile à l’égard de la Russie : il vaut mieux faire avec que contre.

La défense européenne.
C’est acquis aussi : six opérations militaires, près de vingt opérations civiles en différents pays. L’Union européenne est partout. Nous sommes en Afrique, nous sommes en Asie, nous sommes au Proche et Moyen Orient, nous chassons maintenant les pirates au large de la Somalie. Qui l’aurait cru il y a encore quelques années ?

La gestion économique.
Elle peine un peu : à force de réfléchir, on se demandait si on allait vraiment commencer à agir, mais c’est chose faite. Un plan de relance vient d’être annoncé en Allemagne, applaudi des deux mains par Nicolas Sarkozy : « C’est maintenant Madame Merkel qui agit, et moi qui réfléchis ».

Elargissement et approfondissement de l’Union européenne.
A propos de l’Union européenne, les désaccords des années 90 sur l’élargissement se sont apaisés. Aujourd’hui on ne tient plus trop à la Turquie, on préfère retarder l’entrée des Balkans, la Croatie peut attendre. Restons à vingt-sept, surtout tant que le Traité de Lisbonne n’est pas ratifié ! N’allons ni trop vite, ni trop loin !

Au sujet de l’approfondissement, le temps est terminé où de méchants souverainistes, cramponnés au compromis de Luxembourg affrontaient des fédéralistes qui n’avaient rien compris à la réalité européenne. Monsieur Hillebrand a dit que l’Union européenne ne serait pas fédérale mais interétatique. En fait, elle se situera sans doute entre les deux et, grosso modo, tout le monde y trouvera son compte. Les Allemands, plus fédéraux et les Français, de tradition plus centraliste, se retrouveront dans une Union européenne qui passera (si les Irlandais, les Polonais et les Tchèques le veulent bien) au vote à la double-majorité, infiniment plus efficace, et se dotera peut-être d’un vrai Président européen. Deux mondes cohabiteront : le monde intergouvernemental et le monde supranational, pour faire fonctionner cette Union européenne à 27+ x.

Le verre à moitié vide.

L’OTAN.
Le retour des Français dans le commandement intégré de l’OTAN, c’est autant de postes en moins pour les généraux allemands ! Et les interventions de l’OTAN en Afghanistan, peut-être demain en Iran ou dans différents pays africains demanderont aux Européens toujours plus de multilatéralisme, d’engagement, de soldats, de missions, de burden sharing. Si la France y va et que les Allemands freinent, je vois plutôt les Allemands du côté de la politique américaine de De Gaulle et les Français dans celle… Vous voyez ce que je veux dire ! Donc, si tout le monde en Europe applaudit le retour de la France, il n’en crée pas moins un malaise car il risque d’amoindrir l’influence allemande.

La Russie.
Bien sûr tout le monde souhaite une Russie plus ou moins intégrée. Mais les Français font venir leur gaz d’Algérie, ils ont le nucléaire, leur dépendance énergétique est donc moindre. 40% du gaz allemand vient de Russie et la tendance est croissante. Le reste vient de Norvège et des Pays-Bas. Cette dépendance très forte explique largement les positions prises par les Allemands ces derniers temps. On croit percevoir derrière la position de Madame Merkel et surtout celle de Monsieur Steinmeier une recherche de compromis, d’appeasement de la part des Allemands face à une Russie qui commence à inquiéter. Nous ne sommes donc pas réellement sur la même longueur d’ondes. Malgré une gestion de crise très responsable, certains articles, certaines prises de positions et analyses montraient de réelles différences par rapport à la Russie.

La défense européenne.
Nous sommes allés en Bosnie-Herzégovine et en Macédoine dans le cadre de la PESD mais le théâtre de prédilection de la PESD est l’Afrique. Or les Allemands refusent d’y aller. En 2006, ils se sont engagés au Congo malgré eux, poussés par les Français et ils en gardent le sentiment d’avoir été un peu violés. Ils n’ont pas participé à l’opération du Tchad, ils voulaient même bloquer celle qui devait avoir lieu – ou qui va avoir lieu – un jour au Congo. La défense européenne suscite chez les Allemands les mêmes réserves que l’engagement transatlantique, en raison, certes, de leur indéniable pacifisme mais surtout parce qu’ils préfèrent, en temps de vaches maigres, consacrer de l’argent à autre chose qu’à la chose militaire. La défense européenne divise les Français et les Allemands.

La gestion économique.
Le pacte de 50 milliards, du côté allemand, est une très bonne chose. Mais ce n’est qu’un ravalement de façade qui était nécessaire car les infrastructures ouest-allemandes avaient été négligées au profit de l’Allemagne de l’Est où les fonds avaient été massivement investis. A un moment ou un autre, il fallait donc restaurer la Rhénanie-Nord-Westphalie et les autres Länder de l’Ouest en investissant dans les infrastructures. C’est ce qu’on fait aujourd’hui en prétextant un pacte de relance.

Si les Allemands étaient peu favorables à la relance, c’est que celle-ci ne s’imposait pas avec la même urgence : en 2007-2008 le budget était en équilibre. De plus, les deux plans de relance des années soixante-dix (en 1975 et surtout en 1980) avaient laissé de mauvais souvenirs. Leur échec avait coûté le pouvoir à Helmut Schmidt, plus encore que l’affaire des Pershing. Ensuite, cela vient d’être dit, ce n’est pas la consommation intérieure qui fait marcher l’économie en Allemagne mais les exportations. Aux pays importateurs, donc, de relancer leur consommation interne ! La relance française devait profiter aux Allemands, c’est la raison pour laquelle Madame Merkel n’a pas vraiment réagi aux mois de novembre et décembre, ce n’était pas son intérêt.

Il faut ajouter à cela la démographie (déjà évoquée). Les Français, avec un indice de fécondité qui avoisine deux enfants par femme depuis des lustres, vont dépasser les Allemands à la fin de ce siècle. Au début du XXe siècle la population française était la moitié de celle de l’Allemagne, en deux siècles elle dépasse les Allemands sur le plan démographique ! Les dettes que les Français vont contracter aujourd’hui seront donc payées par leurs enfants et petits-enfants. Mais qui paierait les dettes que l’Allemagne contracterait ? C’est la raison pour laquelle les Allemands sont si frileux en ce qui concerne l’endettement. C’est ce qui explique nos différences en matière de gestion économique.
Il faut encore évoquer de vraies différences de traditions. Tel le rôle de l’Etat français dans l’économie qui n’a pas son équivalent en Allemagne.


Elargissement et approfondissement de l’Union européenne.

J’ai dit que là aussi tout allait bien. En réalité la question de l’élargissement se posera quoi qu’il arrive. Si les pays balkaniques remplissent les critères dits de Copenhague, les promesses qu’on leur a faites en 1999 devront être tenues. Il en est peut-être de même pour la Turquie mais c’est un autre sujet. La politique européenne de voisinage est une façon d’ouvrir toutes grandes les portes de l’Union européenne. Je suis convaincu que l’Union européenne comptera trente-sept pays membres, voire plus, aux alentours des années 2030-2040. Il faut gérer cela. La question pourrait même se poser un jour pour la Russie. En ce qui concerne l’approfondissement, nous verrons bien si l’Europe peut fonctionner avec le mécanisme de Lisbonne mais je n’exclus pas que la question institutionnelle ne revienne de nouveau poser des problèmes aux relations franco-allemandes.

La sortie allemande du nucléaire est évidemment source de divergences, tant au niveau européen qu’au niveau franco-allemand. Les Allemands devront importer de cette énergie nucléaire française maudite quand l’éolien et le solaire ne suffiront plus pour alimenter leur industrie et surtout les contradictions entre une politique énergétique ambitieuse et la réalité du charbon allemand vont éclater au grand jour. Des difficultés sont à prévoir dans ce domaine.

Je conclurai que le verre est plutôt à moitié vide, non en raison des divergences – il y en a toujours eu – mais à cause d’une méconnaissance systématique des réalités françaises et allemandes.
J’ai insisté tout à l’heure sur l’extraordinaire bilatéralisme entre les deux pays. Mais le français n’est plus tellement parlé en Allemagne et l’allemand est devenu une langue rare en France. Même si l’anglais n’est plus aujourd’hui un tabou, le fait de ne plus nous comprendre dans nos langues respectives, posera des problèmes à long terme.

J’ai aussi l’impression que certains sujets, qu’on croyait réglés, reviennent sans cesse sur le devant de la scène. Dès les années quatre-vingt, les Allemands avaient déclaré qu’ils voulaient une banque centrale indépendante. Au milieu des années quatre-vingt-dix, les Français avaient subordonné leur accord à la création d’un gouvernement économique. Réponse allemande : pas question ! En 2007, le sujet revient : Il faut quand même un pilotage économique ! Rien ne bouge, ni d’un côté ni de l’autre.

Les vieilles traditions nécessiteraient peut-être une analyse psychologique. Les Allemands veulent toujours jouer dans la cour des grands (la Chine, la Russie, les États-Unis et, évidemment, l’Allemagne). Quand on se considère comme un « grand », on n’a pas beaucoup d’estime pour la France. Or cette France-là dépassera l’Allemagne, ne serait-ce que pour des raisons démographiques, à la fin de ce siècle ; c’est une réalité que les Allemands n’acceptent pas. Les Français redoutent en permanence que les Allemands ne veuillent dominer l’Europe. S’ils n’ont pas réussi à le faire dans les années quarante, ils le pourraient encore moins maintenant. Ils n’en ont ni les moyens financiers, ni les moyens humains, techniques, ni surtout l’envie, la vision.

Si nous cessions de faire le procès à l’un de vouloir dominer, de sous-estimer le vrai potentiel de l’autre, nous pourrions faire de grandes choses, y compris boire un verre à moitié plein.

Fondation Res Publica I Lundi 12 Janvier 2009 I | Lu 3352 fois


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