Conséquences en termes d’emploi de la faiblesse du dollar pour un industriel du secteur aéronautique

par François Junca, Pdg de Latécoère


Intervention prononcée lors du colloque du 12 juin 2006 L'avenir du dollar


Après cette vision de l’avenir du dollar, je vais essayer de vous dire comment une société acteur de l’aéronautique est confrontée à ces problèmes de change et quelle problématique se pose à nous industriels.
Mais, pour que vous le compreniez bien, je vais d’abord vous dire quelques mots du secteur aéronautique et de la société Latécoère.

L’aéronautique produit des avions que les compagnies achètent en dollars, comme elles achètent le pétrole en dollars. Les avionneurs qui vendent leurs produits en dollars, veulent se protéger contre le risque de change quand ils produisent hors de la zone dollar. De ce fait, ils demandent à leurs fournisseurs de leur faire des prix en dollars même quand il s’agit de fournisseurs français s’adressant à des clients français. Latécoère, par exemple, travaille avec Airbus et Dassault et les contrats sont libellés en dollars. Or nous fabriquons à Toulouse et dans nos filiales en France avec la monnaie de référence : l’euro.
Le dollar est donc la monnaie de l’industrie aéronautique.

Comment l’industrie aéronautique est-elle organisée ?
Les producteurs d’avions sont peu nombreux en raison des concentrations qui se sont produites depuis un certain nombre d’années. Il y a deux acteurs qui comptent dans les avions commerciaux : Boeing et Airbus, trois dans les avions régionaux : Embraer, Bombardier et la filiale d’EADS ATR, qui fabrique des avions avec turbopropulseurs. Pour les avions d’affaires haut de gamme, trois ou quatre sociétés comptent dans le monde dont une en France : la société Dassault.
Nos clients nous demandent de traiter des contrats en dollars et il nous est difficile de ne pas répondre à leurs demandes pressantes. Ces contrats en dollars sont traités au lancement d’un programme aéronautique pour une durée de dix, quinze, vingt ou vingt-cinq ans, suivant le succès du programme. Nous fournissons donc des prix en dollars à nos clients sur le taux choisi au moment de la signature du contrat.
Les contrats sur les Airbus, Dassault, Embraer ont été signés à une époque où le dollar avait un niveau plus fort qu’aujourd’hui : 1€ = 1.10$, ce qui correspondait à sa valeur économique communément estimée. Or, aujourd’hui, il est à 1€ = 1.27$, Nous sommes donc payés en dollars que nous transformons au cours d’aujourd’hui, ce qui nous met dans la situation de recevoir moins d’euros que ce que nous recevrions si le dollar était plus fort.

Face à cette situation, que faut-il faire ?
Pour une bonne compréhension, je vais vous dire rapidement ce que fait le groupe Latécoère :
Nous fournissons des éléments d’avions et du câblage embarqué.
Créée en 1917, par Pierre Georges Latécoère, la société a connu une période particulièrement glorieuse où les pilotes des lignes aériennes Latécoère étaient des auteurs de génie qui ont marqué la littérature française (Saint-Exupéry, auteur du «Petit prince » était un pilote de Latécoère !).
La société fabrique maintenant des tronçons d’avions et a vu ses effectifs maintenus pendant une dizaine d’années aux alentours de 1000 personnes. Lorsque nous avons signé ces contrats en dollars, le groupe Latécoère faisait travailler 664 personnes (662 en France et 2 à l’étranger).
Ces contrats et une stratégie de mondialisation de notre production ont permis une croissance exceptionnelle du groupe Latécoère, dont les effectifs seront de l’ordre de 4000 personnes en 2008. Cette croissance est due à la mise en place de moyens de production dans le monde entier. Ainsi aujourd’hui, nous produisons, bien sûr à Toulouse, mais aussi en Tchéquie, en Tunisie et au Brésil, et nous avons mis en place des coopérations avec la Corée et la Pologne. Nous sommes protégés contre la faiblesse du dollar actuel par des couvertures de change qui se terminent fin 2007. C’est à ce moment que nous allons subir l’impact du dollar faible.
Que faut-il faire devant une situation dans laquelle le dollar resterait à un niveau faible de manière durable ?
Dès 2008 le chiffre d’affaires de Latécoère devrait atteindre environ 500 millions d’euros. Nous réaliserons 65% de notre chiffre d’affaires en dollars, et une partie de nos achats sont aussi en dollars. De ce fait, notre exposition nette est de 40 à 45% du chiffre d’affaires. Les résultats opérationnels étant de l’ordre de 10 %, tout affaiblissement de 10 centimes, nous fait perdre 5 % de résultat. Ce qui veut dire que pendant toute la période où le dollar restera à 1.30, nous perdrons 10 % de résultat opérationnel. C’est donc l’avenir même du groupe Latécoère qui est posé, si nous ne réagissons pas.

Comment réagir ?
Nous avons des unités de production dans des pays à coûts bas. Nous avions créé un équilibre industriel et économique basé sur un dollar à 1.10 avec une répartition de deux tiers des effectifs en France et un tiers à l’étranger. Nous aurions pu créer des centaines d’emplois en France, ce qui ne sera pas le cas à cause de cette parité faible. Et si elle est durable, à terme les emplois en France pourraient être menacés.

Voilà, Monsieur le ministre, quelle est la problématique liée au dollar pour une société travaillant en France dans le secteur aéronautique.
C’est extrêmement préoccupant pour l’avenir. Pour que nous puissions mettre en place une protection qui serait à nouveau durable, il faudrait qu’à un moment de cette longue période qui est devant nous, le dollar retrouve une valeur suffisamment forte pour que nous puissions nous protéger. Nous sommes parmi les sociétés aéronautiques françaises les mieux protégées puisque nous sommes couverts en dollar pratiquement jusqu’à fin 2007. Nous avons donc une année et demie pour mettre en place des dispositions industrielles permettant de faire face à un dollar durablement faible.
Malheureusement cela va se traduire par un nombre important d’emplois perdus ou non créés en France.

Merci de votre attention.

Fondation Res Publica I Dimanche 11 Juin 2006 I | Lu 6806 fois





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