Conclusions de Jean-Pierre Chevènement

par Jean-Pierre Chevènement


Intervention prononcée lors du colloque du 21 février 2006 Turquie-Maghreb : les conditions du décollage économique


Avant de donner la parole à la salle, je voudrais rappeler quelques évidences. Le problème de l’Euroméditerranée s’inscrit dans un contexte beaucoup plus vaste : la Chine, l’Inde et les Etats-Unis qui s’intéressent aussi au Maghreb : un accord de libre-échange lie les Etats-Unis et le Maroc.
D’autre part, on ne peut négliger le problème social absolument évident, lié à la démographie. Même si les pays du Maghreb dominent de plus en plus leur démographie, la population active, comme on l’a dit tout à l’heure, va exploser, notamment en Algérie, mais aussi au Maroc, en Tunisie et bien sûr dans d’autres pays comme l’Egypte.
Par conséquent, un gigantesque problème d’emploi menace. L’intérêt de l’Europe est d’éviter que ça n’explose. Notre intérêt est de favoriser la croissance au Maghreb, d’en faire une plate-forme de croissance.
On n’a pas beaucoup parlé, en rapprochant la Turquie et le Maghreb, des inégalités sociales. On a parlé du secteur informel… Permettez-moi de vous dire que le fait que le secteur informel représente 50% des emplois en Turquie pose un problème grave du point de vue de l’adhésion ! Quant à l’Algérie, le secteur informel y est aussi important et elle connaît un taux de chômage considérable de 28%. Nous sommes là en présence d’une situation extrêmement préoccupante pour quiconque veut regarder vers l’avenir.
Il y a aussi des inégalités géographiques : Quoi de commun entre la région d’Istanbul, celle de la Mer de Marmara et la région de Van ou de Diyarbakir ?
Au Maghreb, nous avons des problèmes qui sont à certains égards comparables.

Ma deuxième constatation est en fait une question :
La démocratie se confond-elle avec la libéralisation de l’économie ?
Je pose cette question parce qu’il ne suffit pas de s’inscrire dans la perspective de l’adhésion avec des critères d’équilibre, de réduction des déficits, de stabilité monétaire, de lutte contre l’inflation ; il ne suffit pas non plus de satisfaire aux critères du FMI, le fameux « consensus de Washington » pour être sûr de répondre aux problèmes de pays qui sont devant la nécessité absolument vitale de croître, de se doter d’infrastructures, de créer des emplois par millions !
N’y a-t-il pas une contradiction entre ce modèle libéral et l’ampleur des problèmes qu’il faut résoudre ?
On peut dire qu’on va « se faire manger » … mais l’Europe reste un énorme marché : elle représente près de 45% du commerce extérieur mondial. Il y a donc un moteur extrêmement puissant et très important pour l’avenir des pays de la rive Sud.
L’objectif de l’adhésion a-t-il encore beaucoup d’intérêt ? Je n’en suis pas absolument persuadé car je crois que l’Europe dont nous parlons n’existe plus, c’est fini, c’est une zone de libre-échange. La politique agricole commune sera profondément revue, c’est inévitable, dans les années qui viennent. On peut peser pour qu’elle le soit d’une façon acceptable. Dans une Europe à vingt-sept, avec l’agriculture des pays de l’Est, ça ne peut plus être la politique agricole commune négociée en 1962 !
Regardez ce que sont aujourd’hui les transferts vis-à-vis des PECO par rapport à ce qu’ils étaient vis-à-vis de l’Espagne, ça n’a rien à voir ! On est dans l’ordre de quatre à un !
Et demain, avec la Turquie, nous serons encore, par rapport aux PECO, dans un ordre de quatre à un. Alors, si on peut doubler, voire tripler les flux de l’aide publique, c’est très bien, j’en suis partisan, mais il y a une limite : ce qu’on pouvait faire à petite échelle devient beaucoup plus difficile à grande échelle.
Beaucoup d’intervenants l’ont souligné : du point de vue de l’argent, le plus important, ce ne sont pas les transferts – il faut les faire, je le répète, j’en suis partisan – mais une mobilisation de l’épargne. L’épargne des migrants est une chose très importante ; les flux touristiques peuvent générer également des apports de devises très substantiels. Il y a surtout les investissements directs qu’il faut encourager de toutes les manières, c’est la logique profonde de ce rapprochement. Cela suppose qu’on crée des filiales, qu’on suscite aussi un élan entrepreneurial dont Monsieur Radhi Meddeb a su très bien parler.
L’adhésion à l’Union européenne, on peut toujours la remettre sur le tapis… L’avenir, j’en suis convaincu, est à géométrie variable. Il faut donc inventer une forme d’association entre les trois pays du Maghreb central et les pays européens riverains de la Méditerranée : l’Italie, l’Espagne, la France et puis l’Allemagne si on peut l’intéresser, peut-être la Belgique et les Pays-Bas, c’est le « noyau dur ». C’est ce vers quoi il faut aller, il faut une initiative politique très volontariste, il faut reconstruire une politique méditerranéenne et lui donner des perspectives.
Vous avez évoqué les problèmes financiers, bancaires, juridiques, les standards, les normes… Je voudrais souligner l’importance de la formation des cadres, d’un enseignement supérieur de qualité, appuyé sur une recherche propre, connectée avec les laboratoires des universités de la rive Nord. C’est possible grâce aux techniques modernes de communication. Je prendrai l’exemple de l’Université de Technologie de Belfort : nous avons monté un petit réseau de coopération dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche avec quelques universités du Maghreb et du Liban. Dans un premier temps, un colloque sur l’énergie a permis de rapprocher les acteurs d’une coopération possible. Ce n’est qu’un petit élément dans un puzzle immense, il faut mener ce travail à l’échelle euro-méditerranéenne tout entière.
Il me semble que notre objectif doit être de procurer à ces pays du Maghreb un ou deux points de croissance supplémentaires. Monsieur Meddeb nous dit que la Tunisie a un potentiel de 7 %. Si elle passe de 4 à 6, c’est déjà beaucoup mieux. Je me suis un peu intéressé au Maroc, ce pays a vitalement besoin d’un ou deux points de croissance supplémentaires. Au début de tout, il y a la volonté politique, la prise de conscience que si nous n’avons pas une politique résolue en direction du Maghreb, c’est une catastrophe qui se présente à l’horizon. Le Maghreb est à portée des pays européens qui auront conscience que c’est un ensemble de 110 millions d’habitants, peut-être 150 millions en 2050. C’est un projet « faisable ».
Je vais ouvrir le débat avec la salle… ou avec les intervenants qui auraient un regret.
Monsieur Pastré a mis l’accent, dans un de ses écrits, sur les technologies de l’information, et particulièrement sur l’importance de favoriser le développement d’Internet.

Fondation Res Publica I Lundi 20 Février 2006 I | Lu 4178 fois





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