Conclusion de Jean-Pierre Chevènement


Conclusion de Jean-Pierre Chevènement au colloque "Une politique du Travail" du 9 janvier 2012.


En tant que président de la Fondation Res Publica, je voudrais remercier les intervenants pour leurs contributions tout à fait intéressantes et Patrick Quinqueton qui a conçu ce colloque vraiment très intéressant.

Je voudrais relayer la question de Jacques Fournier : Sur quoi cette réflexion débouche-t-elle ?
Je comprends bien que c’est une mise en cause de la logique des marchés financiers, du capitalisme financier. Les exemples qu’a donnés M. Sciberras sont éloquents : il faut maîtriser l’anglais, faire face à tous les problèmes que pose l’externalisation souvent très lointaine d’un certain nombre de fonctions et tenir compte de la différence des cultures… toutes choses qui nous dépassent tous. Et puis il y a la conception matricielle, la complexification des processus.
On voit bien que la recomposition du travail dans les entreprises obéit à la logique financière qui s’est installée progressivement depuis le début des années 1980 pour remodeler les processus productifs.

Comment n’y aurait-il pas un certain désenchantement dans le monde du travail ? Chacun, en effet, se souvient du fameux triptyque « Nationalisation, Planification, Autogestion » (1) et des lois Auroux… Que n’a-t-on entendu ! Nous allions changer d’ère, « changer la vie », « passer de la nuit au jour »… ! C’est le contraire qui est arrivé et pas tout à fait par hasard : la logique des marchés financiers, partie des États-Unis et de Grande-Bretagne, a été étendue à l’Europe continentale avec l’Acte unique. J’ai vécu de l’intérieur la libération des mouvements de capitaux, y compris vis-à-vis des pays tiers, condition de base du développement du capitalisme patrimonial, financier, ou, comme on voudra, de la création de la valeur pour l’actionnaire. La libération des mouvements de capitaux a entraîné l’extrême fragmentation des tâches, la généralisation à tous les niveaux de la méthode « objectifs/résultats », et au bout du compte cette déshumanisation croissante dont vous observez sur le terrain les effets.

C’est ma première réflexion. Il faut remonter à ce que nous avons vécu il y a une trentaine d’années.
Quelques décisions marquent ce tournant : la libération des mouvements de capitaux (décidée en fonction de l’Acte unique), l’érosion des barrières tarifaires qui, prenant en compte, notamment, des facteurs sociaux, permettaient de maintenir une certaine équité dans l’échange international, avec l’OMC en 1994 (qui a pris la suite de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce de 1947). Un douanier de Delle (Territoire de Belfort) me disait que la moyenne des droits, de 14% en 1992, est aujourd’hui inférieure à 1%... ce qui en dit long sur ce qui s’est passé. !

J’évoquerai aussi le choix de la monnaie unique qui a creusé l’écart de compétitivité entre les pays industriels, privilégiant ceux qui avaient les moyens d’une politique mercantiliste.

En Allemagne, c’est, en 2000, les plans Hartz (2) et l’Agenda 2010, négociés sous un chancelier social-démocrate (Gerhard Schröder, SPD), qui ont mis autour d’une table les syndicats et le patronat allemands pour inventer des formes nouvelles de flexibilité : pas de licenciements mais, en contrepartie, allongement de la durée du travail, maintien des salaires, compétitivité accrue (+15%) de l’Allemagne par rapport à la moyenne des pays de l’euro. Ce fut le fait d’une décision politique relayée au niveau social. On peut s’interroger sur les effets du modèle de la cogestion qui se sont ainsi imposés.

J’ai vécu la mutation de l’entreprise Alstom à Belfort. J’ai vu comment on est passé d’une grande entreprise industrielle où on fabriquait des produits magnifiques sur un site unique où les synergies se développaient entre les différentes activités à une entreprise purement financière, éclatée, filiarisée, où on ne produit plus qu’une petite partie de la valeur ajoutée. Par exemple, les alternateurs représentent 10% de la valeur ajoutée produite. Tout le reste vient d’ailleurs. On est de plus en plus dans la conception. On conçoit des trains pour le Kazakhstan, on met au point les premières locomotives à l’épreuve des températures extrêmes puis on construit l’usine au Kazakhstan et on fournit un peu de matière grise. De plus en plus on fabrique ailleurs. La désarticulation des process est maximale. Cette entreprise produit encore des alternateurs, des turbines à vapeur (les turbines à gaz sont fabriquées par General Electric), des locomotives électriques, des locomotives de fret, des produits très différents. Mais il n’y a plus du tout le sentiment d’appartenance à la même entreprise. Les gens se situent comme travaillant pour Alstom Transports (3), pour Alstom Power (4) ou pour Alstom Generator Services (5) … On a vécu avec M. Bilger (6), puisqu’il faut le nommer, le passage de l’entreprise industrielle à l’entreprise financière, avec le rachat des turbines à gaz de Brown Bovery et la cession des turbines à gaz françaises de Belfort à General Electric, ce qui fait que les seules turbines de fabrication française sont aujourd’hui celles de General Electric. Celles d’Alstom sont produites en Suisse ou en Pologne.

J’essaie de répondre à une question de M. Clot :
Où les forces de rappel peuvent-elles s’exercer ? Faut-il créer des espaces, des institutions, comme je l’ai entendu proposer ? Les institutions existantes (CHST etc.) ne me paraissent pas être à la hauteur. Ne faudrait-il pas s’intéresser à la présence des salariés dans les conseils d’administration et à la participation des travailleurs ? (Nous connaissons tous les polémiques suscitées par cette proposition au sein de la CGT). Les salariés ne devraient-ils pas participer aux orientations fondamentales de l’entreprise aux côtés non seulement des actionnaires mais des managers ? Ne devrait-on pas aller vers ce que Jean-Luc Gréau appelle une « charte de l’entreprise » qui nous permette de rompre avec le modèle du capitalisme financier piloté par la « boîte aux lettres de Jersey » dont Patrick Quinqueton parlait plaisamment tout à l’heure? Il est vrai qu’aujourd’hui on ne sait plus qui est le patron. Alors que je lui demandais qui est le patron de Novartis (industrie pharmaceutique suisse), le préfet d’un département voisin de Belfort me répondit : ce sont maintenant des fonds de capital risque, des fonds d’investissement etc. Les Anglo-saxons sont majoritaires au CA (où il n’y a presque plus de Suisses) mais eux-mêmes siègent pour le compte de fonds de capitaux. Le patron, on ne le connaît plus, on ne sait plus qui c’est.

Il faut évidemment poser le problème de la resyndicalisation. Peut-être la réforme de la représentativité des syndicats peut-elle y contribuer. Mais c’est du très long terme. Avant qu’on revienne à des taux de syndicalisation de 20% ou 30%, de l’eau coulera sous les ponts de la Savoureuse (torrent vosgien qui traverse Belfort) !

J’en viens à une autre question, plus fondamentale encore, celle de la démocratie. Mais la démocratie inspire la charte de l’entreprise comme elle est la condition d’une politique industrielle.

La réponse n’est-elle pas dans la revalorisation du politique, du citoyen, de la nation, cadre naturel de l’exercice de la démocratie ? Malgré tous les livres de Jürgen Habermas, je ne vois toujours pas comment peut fonctionner une démocratie « post-nationale » ! Ceux qui connaissent d’un peu près le Parlement de Strasbourg me comprendront : chaque député a trois minutes pour s’exprimer, le temps qu’on traduise dans les 29 langues reconnues… il n’y a pas de vrai débat. Les débats ne sont possibles qu’en commissions. Il y a une articulation qui manque.
Il faut concevoir le problème du travail avec la citoyenneté. Le travail était un élément de la citoyenneté parce qu’il permettait de s’identifier. Les Français, encore aujourd’hui, ont envie de se définir à travers le travail, même s’ils le fuient. Cet écart traduit une exigence qui, en elle-même, est positive.

La désintégration du citoyen a atteint son maximum quand, après que le peuple français a dit non à la constitution européenne en 2005, trois ans après, on a fait voter par le Parlement le traité de Lisbonne qui reprenait quasi intégralement ce texte. On ne peut mieux montrer le peu de cas fait du suffrage universel.

Si on veut recréer la confiance, il faut recréer une démocratie qui se fasse respecter et qui, même si elle comporte des délégations de compétences démocratiquement contrôlées, pose le problème du lieu d’exercice de la démocratie. Ce peut être aussi la commune, la région… mais le niveau essentiel reste la nation où bat le cœur de la démocratie, si par elle on veut revaloriser la citoyenneté pour revaloriser le travail, redonner du sens au travail. C’est un sens global, c’est le sentiment de participer à la création de la société tout entière, c’est la politique industrielle, c’est la politique de l’entreprise et c’est l’amour du travail bien fait, c’est le « Made in France ».

Pourquoi le « Made in Germany » est-il aujourd’hui (ça n’a pas toujours été le cas) tellement supérieur au « Made in France » ? On sent qu’il y a en Allemagne un sentiment de cohésion sociale et industrielle que j’ai l’occasion d’apprécier d’un peu plus près, en qualité de frontalier. Il est remarquable de voir, quand on traverse leurs villes même petites, que les Allemands ont préservé leur tissu d’entreprises, notamment moyennes. L’Allemagne n’a pas mené cette politique des grands groupes, dévastatrice pour notre tissu de PMI.

On voulait faire au début des années 1980 une politique de filières en même temps qu’on voulait donner aux travailleurs des droits dans l’entreprise. Échec sur toute la ligne ! Nous sommes encore sur cet échec trentenaire. Il faut le remonter et essayer de réussir maintenant, demain, ce qui n’a pas réussi hier parce qu’on a épousé le cycle du capitalisme néolibéral. Mais d’autres temps sont devant nous : un nouveau cycle va s’ouvrir.


Patrick Quinqueton
Merci à nos invités de leur contribution à ce débat. On est parti du mal-être au travail pour arriver au travail et au citoyen. On voit bien que ce sont nos débats d’aujourd’hui.
Je retiendrai deux choses de ce débat :
La première est la demande d’un espace d’expression qui ne soit pas nécessairement consensuelle.
La deuxième c’est qu’il y a sans doute quelques liens entre le mode d’organisation globale de l’économie et sa traduction dans la réalité du travail.
Ces deux pistes doivent nous conduire, sinon à être très optimistes sur la capacité à faire bouger les choses, au moins à ne pas considérer que, sauf remise en cause globale de l’organisation du monde, on ne pourra rien faire.
Merci.

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(1) Mot d’ordre socialiste dans les années 1970.
(2) Les lois Hartz ( Hartz I, II, III et IV) désignent la réforme du marché du travail mise en place en Allemagne entre 2003 et 2005.
(3) Equipements et services de transport ferroviaire.
(4) Construction de centrales électriques thermiques et systèmes annexes
(5) Ce service, spécialisé dans les prestations sur les alternateurs, est entièrement basé à Belfort. La majeure partie de ses effectifs, affectée à l'ingénierie et à la recherche et développement, travaille à l'amélioration des solutions de maintenance, de remise à niveau et de réparation des alternateurs des centrales clientes d'Alstom Power Service.
(6) Pierre Bilger : président-directeur général de juin 1998 à janvier 2003, puis président du conseil d'administration de janvier 2003 à mars 2003.

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Le cahier imprimé du colloque "Une politique du Travail" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation

Fondation Res Publica I Vendredi 17 Février 2012 I | Lu 3005 fois


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