Conclusion de Jean-Pierre Chevènement


Conclusion de Jean-Pierre Chevènement, président de la Fondation Res Publica, au colloque "Radiographie des entreprises françaises" du 4 avril 2011.


Conclusion de Jean-Pierre Chevènement
Merci, Jean-Michel. Je ne vais pas céder à la tentation d’ouvrir le débat sur les questions de défense.
Ce que tu as dit sur la difficulté d’être entrepreneur en France mérite d’être écouté. Il est vrai que c’est un véritable sacerdoce. Il faut que nous intégrions cette dimension. C’est extrêmement important, comme M. Faibis l’a dit tout à l’heure.

Je serai plus nuancé sur un point : Notre système capitaliste est le fait, non d’un choix mais d’un non-choix collectif.
Au début des années 80 nous avions entrepris une politique industrielle ambitieuse fondée sur le développement de la recherche, des contrats de plan, des délégations régionales à la recherche et à l’industrie, des programmes mobilisateurs. Rien de tout cela n’est allé très loin.

Je ne veux pas revenir sur ces épisodes qui restent pour moi douloureux. Il faut néanmoins les replacer dans le contexte : nous étions au début du long cycle néolibéral, commencé en 1979 avec l’élection de Mme Thatcher suivie de celle de M. Reagan en 1980, et poursuivi jusqu’à la crise de Lehmann Brothers en 2008. Ce qui a été semé au début de cette période a évidemment eu de la peine à germer !

Néanmoins, le Président de la République de l’époque parlait d’économie mixte. Je pense que nous avons raté le « mixte ». Nous aurions pu faire beaucoup mieux. Nous n’étions pas obligés de choisir la monnaie forte. Nous n’étions pas obligés, à travers l’Acte unique, de consentir à l’abolition de toutes les aides d’État et, par conséquent à la fin de toutes les politiques industrielles. Ensuite, par le jeu de l’alternance, après les nationalisations qui ont quand même permis des restructurations et des recapitalisations importantes, est venu le temps des dénationalisations puis des dénoyautages. Ce mouvement de va et vient, comme vous l’avez observé judicieusement, n’a pas empêché la création d’un certain nombre de groupes multinationaux français de taille mondiale dont beaucoup ont été privatisés.

Mais cela n’a été ni pensé ni dirigé. Au contraire, il restera de cette époque une extraordinaire démission de l’État, en tant que capacité d’orientation et en tant que volonté. J’ai encore dans l’oreille les confidences du président d’une grande société qui venait d’être nationalisée. Alors que je lui demandai ce qui l’avait marqué depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir, il me répondit : « la démission de l’État ». Très surpris, je lui demandai de m’en dire plus. Il m’expliqua qu’auparavant il était contraint à un jeu de saute-mouton passant par le chef de bureau, le chef de service, le sous-directeur, le directeur, le directeur de cabinet, le ministre, le Premier ministre, avant de finir en arbitrage à l’Elysée. Maintenant, tout se décidait sur un simple coup de fil à un obscur chargé de mission aux affaires industrielles.

La démission de l’État qui me paraît en effet marquer cette période a culminé avec la destruction du ministère de l’Industrie par son ministre, Mr Madelin, qui s’en targuait, en cela parfaitement logique avec lui-même puisqu’il se voulait un grand libéral. Cela se passait dans les années 86-88. Nous ne nous en sommes jamais vraiment relevés. Nous sommes allés vers ce qui vient d’être décrit : des grandes multinationales, surtout axées vers la distribution, le luxe, une épargne dont le stock à l’étranger est passé de 82 milliards en 1982 à plus de 1500 milliards aujourd’hui, une somme colossale qui continue à grossir. Nous avons exporté notre épargne, fidèles en cela à notre tradition : nous l’avions fait déjà avec succès avant 1914 avec les emprunts russes ! Aujourd’hui, la situation est différente mais il y a beaucoup d’argent, dont une large part est à l’extérieur. Nos grands groupes font leur chiffre d’affaires, leurs investissements, leurs bénéfices essentiellement à l’étranger, ce qui pose de manière tout à fait judicieuse la problématique de savoir comment on peut, en échange du soutien qu’ils reçoivent de tous les gouvernements sans exception, les amener à renvoyer l’ascenseur et à participer à une certaine ré-industrialisation du pays. Ce thème a été très bien traité par Mr Faibis et je ne voudrais pas y revenir.

Y a-t-il en France les réserves nécessaires de patriotisme, de foi en l’avenir, de confiance en la jeunesse, de désintéressement ? Y a-t-il une volonté qui un jour pourrait s’incarner au niveau de ce qui mériterait d’être appelé un État ? C’est une question que je laisse ouverte.

On a beaucoup parlé de la réconciliation de la gauche et de l’entreprise à un moment malencontreux : c’était au début de cette ère du capitalisme financier où triomphait, dans les années 1980-90, la théorie de l’acquisition de la valeur pour l’actionnaire. Je me souviens avoir participé en 2001 à une université d’été du Medef sur le thème de l’acquisition de la valeur par l’actionnaire. Je me suis rendu compte que la plupart des petits et moyens entrepreneurs présents approuvaient la critique que je faisais de cette théorie, conscients qu’elle les menait à la ruine alors qu’ils auraient eu davantage besoin de grandes entreprises qui leur permettent de se développer, qui leur offrent des marchés, qui traitent honorablement leurs sous-traitants.

Aujourd’hui, la question est de savoir comment on peut encourager des jeunes à entreprendre, dans quel contexte.

Nous sommes loin d’avoir mené à bien le « pari sur l’intelligence », la révolution scolaire, universitaire que nous n’avons qu’entamée dans les années 80. Nous avions, à l’époque, plus que doublé le nombre de lycéens puis, au début des années 2000, le nombre d’étudiants. Mais nous atteignons à peine 25% d’une génération qui a un diplôme de l’enseignement supérieur à Bac + 3. Les pays de l’Europe du nord sont à 40%, la Corée et le Japon sont à plus de 40%, les États-Unis et le Royaume-Uni nous dépassent (le Royaume-Uni était derrière nous dans les années 1970). Si nous voulons aller dans le sens de ce qu’a dit M. Volle, c’est-à-dire l’instauration d’un nouveau système technique, il y a des décisions à prendre au niveau de l’éducation, de la recherche, de la formation supérieure. C’est ainsi seulement qu’on créera le climat favorable. Il ne suffit pas de subventionner les réseaux haut débit dans les régions, même si c’est nécessaire. En 1984, nous avions lancé le plan « Informatique pour tous » qui n’était pas allé très loin (les T07 de Thomson étaient du niveau du minitel de l’époque). Nous avons raté ce virage.

Nous sommes très loin de l’objectif que nous nous étions fixé au sommet de Lisbonne (2000) qui était de passer à 50% d’une classe d’âge poursuivant ses études dans l’enseignement supérieur jusqu’à un diplôme à Bac + 3. Nous ne décollons pas du niveau où nous étions en 2000 car l’Éducation nationale est une machine en panne depuis 1995, date depuis laquelle le nombre de jeunes qui poussent leurs études jusqu’au niveau du bac stagne à 69%. Il y aurait beaucoup à faire si on voulait s’attaquer à ce que j’appelle le « quartile des réfractaires », c’est-à-dire le cinquième voire le quart des élèves qui, dès le cours préparatoire et jusqu’à la fin de leur scolarité, n’accrochent pas. Il faudrait concentrer sur l’école primaire plus de moyens que ce n’est le cas. Je rappelle qu’en France les moyens consacrés à l’école primaire sont de 15% inférieurs à la moyenne des pays de l’OCDE. D’autre part, sur une classe d’âge de 800 000, on compte un peu plus de 500 000 bacheliers (toutes séries confondues). Le vivier des baccalauréats généraux compte 250 000 jeunes par an. Les bacheliers des autres séries qui poussent leurs études dans l’enseignement supérieur le font généralement en STS (section de technicien supérieur), ou pour une partie des baccalauréats technologiques en IUT. L’objectif de 50% d’une classe d’âge poursuivant des études dans l’enseignement supérieur jusqu’à un diplôme à Bac + 3 est donc inatteignable. Il est évident qu’il faut transformer complètement les baccalauréats technologiques pour élargir le socle de la formation générale de façon à permettre à ces jeunes de poursuivre dans l’enseignement supérieur et articuler les STS avec certains baccalauréats professionnels pour permettre à ceux qui le veulent et le peuvent, d’améliorer le niveau de qualification de la main d’œuvre. Je fais ce lien parce que la mutation d’un système technique ne sera possible que si nous valorisons mieux le « capital humain ».

Merci.

Je vous donne la parole.

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Le cahier imprimé du colloque "Radiographie des entreprises françaises" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

Fondation Res Publica I Vendredi 29 Juillet 2011 I | Lu 1396 fois


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