Conclusion de Jean-Pierre Chevènement


Intervention de Jean-Pierre Chevènement, Président de la Fondation Res Publica, au colloque du 21 septembre 2009, Mondialisation et inégalités en France.


Conclusion de Jean-Pierre Chevènement
Je partage entièrement le point de vue de Jacques Fournier : il ne peut y avoir ni politique conséquente de réduction des inégalités ni justice sociale, si la politique économique générale tend au contraire à la fragmentation sociale et au creusement de l’écart entre salaires et profits.

Le partage entre les salaires et les profits est une variable centrale sur laquelle nos amis, économiste et statisticien, ne se sont pas, à mon sens, exprimés avec assez de précision.

J’ai entendu Monsieur Léandri évoquer un petit écart par rapport à la moyenne dans les années soixante-dix : les salaires avaient bondi jusqu’à 75% de la valeur ajoutée mais tout était ensuite redevenu « normal » par rapport aux années cinquante. Je doute personnellement qu’on puisse prendre comme base d’observation les années cinquante, période où nous sortions de la guerre car il s’est ensuite passé beaucoup de choses, notamment les « trente glorieuses ».

En observant les courbes, j’ai été frappé de noter, entre 1982 et 1988-89, une chute de l’ordre de 8, 9 ou 10 points au détriment des salaires et en faveur des profits. Peut-être une dérive de la part des salaires s’était-elle produite dans les années soixante-dix mais la « correction » fut particulièrement sévère : on enregistra en quelques années une profonde modification du partage de la valeur ajoutée.
Je me suis beaucoup interrogé sur cette chute.

Bien sûr, il y eut le tournant de quatre-vingt-trois, l’ouverture de la « parenthèse libérale » mais ce n’est qu’en 1994, bien plus tard, que les accords du GATT - ou plutôt de l’OMC - firent passer, en l’espace d’une dizaine d’années le niveau de la protection tarifaire, de 14% à 1,5%.

Donc, en réalité, le facteur déterminant fut la politique dite, à l’époque, de « désinflation compétitive ». Le nombre de chômeurs dépassait les 2 millions en 1983 et les 3 millions en 1993 (et encore ces 3 millions étaient-ils une grandeur « optique », Jacques Rigaudiat a bien montré la difficulté de cerner la catégorie des chômeurs).

Le traitement social a beaucoup progressé à partir de 1983, alors même que le chômage augmentait. Mais la variable fondamentale de la mondialisation, la déflation salariale, pression exercée sur les salaires par la mise en concurrence des territoires et des mains d’œuvre, ne se fit pleinement sentir qu’à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix. Avant cette date, les salaires étaient soumis à la pression du chômage et à une politique volontariste de limitation des salaires (on assiste d’ailleurs à un blocage des salaires en 1982). L’augmentation des salaires fut ensuite durablement ralentie, on peut même dire que le niveau du pouvoir d’achat des salariés n’augmenta plus que très faiblement.

Le lien entre la mondialisation et le partage de la valeur ajoutée intervient plus tard mais puissamment et dans la quasi-totalité des pays, c’est la racine de l’endettement et de la crise. C’est une vieille « loi marxiste », comme on disait : la pression exercée sur les salaires pour augmenter le taux de profit n’atteint pas toujours son objectif (mais je ne suis pas un religionnaire de Marx).

En France, la libéralisation, l’adaptation à la « globalisation » sont très largement conduites par la gauche. Monsieur Delors et Monsieur Bérégovoy ont fait en France le travail que Madame Thatcher et Monsieur Reagan ont réalisé en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Dans ces années quatre-vingt, la gauche « faisait le boulot » ! Je m’en aperçus très vite en tirai les conséquences pratiquement sur le champ.

Il me semble donc que nous avons anticipé sur une évolution générale contenue dans le choix de la globalisation, politique recherchée et soutenue depuis longtemps par l’Establishment anglo-saxon, notamment aux États-Unis, et qui a explosé dans les années 1990-2000 avec l’installation de ce « quelque chose d’autre qui suivit le fordisme » dont a parlé Jacques Rigaudiat, c’est-à-dire, à mon avis, le capitalisme financier qu’Alain Minc a appelé le « capitalisme patrimonial » dans son hymne à la mondialisation heureuse intitulé « www.capitalisme.fr » (1). Un puissant courant de pensée et d’action a porté cette croissance des inégalités qu’on observe dès lors qu’on ne reste pas au niveau de grandeurs excessivement agrégées. Liêm Hoang-Ngoc le démontre très bien dans son livre « Sous la crise, la répartition des revenus » (2).

Il me semble donc que la grande variable est celle du partage entre profits et salaires, ce qui n’exclut pas du tout les développements très riches et très précis qui ont été faits par ailleurs.

S’agissant du coût du travail, j’ai été surpris d’entendre Monsieur Duval nous expliquer que le coût du travail était beaucoup plus faible en France qu’en Allemagne. Depuis l’an 2000, Monsieur Schröder a instauré une politique dite « Hartz 4 » (réforme du marché du travail du nom d’un de ses conseillers, directeur des ressources humaines de Volkswagen), qui a consisté à déconnecter le temps de travail et la rémunération dans les accords de branches. On est passé de 35 heures à 40 heures mais le niveau des salaires est resté le même. C’est ce qui fait que l’Allemagne, qui était partie dans la monnaie unique avec un défaut de compétitivité, suite à une surévaluation du mark, a largement regagné cette compétitivité. On l’a vu à travers son commerce extérieur dont l’excédent (200 milliards d’euros en 2007) se fait, à plus des deux tiers sur l’Europe. Il se peut qu’au niveau des salaires proches du SMIC, le mécanisme des détaxations sociales fasse que le coût du travail, en France, soit inférieur. Est-ce vrai pour les salaires d’ouvriers professionnels, de techniciens, d’ingénieurs etc. ? Je suis d’une région qui reste industrielle, je peux donc faire quelques comparaisons, notamment avec ce qui se passe en Allemagne. J’aimerais qu’on m’éclaire sur ce sujet.

D’une manière générale, la politique économique allemande a conduit à cinq millions de chômeurs dans les années 2004-2005.

C’est en Allemagne comme ailleurs l’échec de la « troisième voie » : le modèle social-démocrate ne marche plus parce que le rapport de forces s’est dégradé, comme l’a dit Jacques Rigaudiat. Mais cette dégradation était due moins aux évolutions démographique et sociologique qu’à la libération des capitaux réalisée en France à partir du 1er janvier 1990. Une inégalité structurelle s’est créée entre les capitaux, qui peuvent bouger à la vitesse de la lumière, et le travail, prisonnier du local.
C’est là, à mon sens, la véritable origine de la dégradation du rapport de forces.

A partir de là, la pression pouvait s’exercer sur le niveau des salaires. Cette déformation du partage des revenus a conduit à des politiques d’encouragement à l’endettement (rappelons-nous la politique d’Alan Greenspan aux États-Unis) puis à la création d’une bulle qui a explosé avec les conséquences que nous voyons aujourd’hui.

Il y a donc un lien entre la mondialisation telle qu’elle s’est faite et les inégalités. Mais ce lien n’est pas rigide ni mécanique. En France nous avons anticipé, très fortement, dans la voie des inégalités, avant de gérer la mondialisation, comme les autres pays (chacun selon son mode de gestion particulier).

Ce qui me paraît éclater au terme de ces vingt-cinq dernières années, c’est l’échec des politiques de « troisième voie », encore appelées « social-libérales », qui reposaient sur la croyance – que je crois sincère, chez Michel Rocard ou Jacques Delors, par exemple – selon laquelle la machine capitaliste était absolument insurpassable en termes de productivité. C’était la meilleure manière de créer des richesses, ont-ils dit, écrit, cent fois répété, une partie de ces richesses serait prélevée pour donner une priorité à l’éducation, créer le revenu minimum d’insertion (expérimenté dans le Territoire de Belfort ou à Besançon depuis 1986 !).

Voilà, à mon sens, le lien entre la mondialisation et les inégalités.

On évoque par ailleurs l’échec de l’Ecole. Bourdieu dit qu’elle ne joue plus son rôle.
J’ai pourtant vu une jeune Maghrébine issue d’un « quartier » de Strasbourg sortir première de l’école d’officiers où elle était rentrée 74ème ! Elle le devait à sa pugnacité car on ne l’avait pas poussée.
L’accès au concours de gardien de la paix, qui poussait les agents de sécurité qui avaient une certaine volonté de s’en sortir, a révélé que cette volonté existe toujours mais le problème est qu’on ne va plus la chercher là où elle est. La droite ne s’y intéresse pas et la gauche s’est trompée. Elle a cédé à l’idéologie victimaire compassionnelle, elle a abandonné l’idée qu’il fallait tenir les deux bouts de la chaîne : favoriser l’accès aux études longues - ce que j’ai essayé de faire – tout en tenant ferme sur le niveau d’exigence.

Philippe Barret rappelait plaisamment le discours de l’homme de gauche : « Le pauvre n’a pas eu de chance, il est d’une famille défavorisée, il faut venir mettre tout le monde à son niveau pour qu’il ne souffre pas trop ». [Je me souviens du commentaire illustrant une photo dans un livre d’Antoine Prost, historien de l’éducation : « Ces enfants vont à l’école. Est-ce pour y apprendre quelque chose ? Au moins y seront-ils heureux ? » Ca veut tout dire !] Quant à l’homme de droite, il se contente d’affirmer : « Ce sont des cancres ! ».

Les milieux favorisés ont les moyens d’ouvrir à leurs enfants un certain nombre de voies de rappel tandis que les milieux populaires ne peuvent compter que sur une école forte, structurée, exigeante, une école qui marque clairement les repères, les exigences.

Je trouve l’instauration de la semaine de quatre jours absolument consternante. Les affirmations des chronobiologistes me laissent parfois sceptique. Une semaine de quatre jours et demi, y compris le samedi matin me semblait préférable ! Mais on a cédé à la pression du week-end et à celle des « professeurs des écoles », catégorie hautement estimable mais le progrès social pour une catégorie peut s’opposer au progrès social pour la masse des enfants et des familles.

Le problème de l’Ecole est donc un problème d’inspiration générale. Je pense vraiment qu’il faut remettre les pendules à l’heure mais je ne sais pas si on y parviendra jamais. Je constate que les gens de droite ne sont pas courageux. Les gens de gauche le furent : pour eux l’école laïque était la lutte contre l’ignorance, contre la bêtise, contre l’analphabétisme, contre tout ce qu’ils connaissaient très bien parce que les instituteurs nés du peuple savaient la profondeur de cette ignorance et de cet obscurantisme. Fils d’instituteur, je peux moi-même la mesurer à deux générations.

Les instituteurs avaient la volonté de lutter contre l’obscurantisme, l’ont-ils encore aujourd’hui ? Le corps des instituteurs a beaucoup changé en l’espace de trente ou quarante ans, il a subi l’évolution décrite par Jacques Rigaudiat à propos de la classe ouvrière : un certain « embourgeoisement » dû à la tertiarisation.

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1) Alain Minc “www.capitalisme.fr” Ed. Grasset, août 2000
2) Liêm Hoang-Ngoc « Sous la crise, la répartition des revenus » Ed. La Dispute, mai 2009

Fondation Res Publica I Lundi 21 Septembre 2009 I | Lu 2209 fois





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