Conclusion de Jean-Pierre Chevènement et débat final


Conclusion de Jean-Pierre Chevènement, Président de la Fondation Res Publica, et débat final au colloque "L'euro monnaie unique peut-il survivre?" du 24 septembre 2012.


Jean-Pierre Chevènement
Avant de passer la parole à la salle, je voudrais hasarder quelques considérations politiques.
S’il est très difficile de sortir de cette situation c’est – cela vient d’être explicité – que ceux qui nous dirigent, dans tous les pays d’Europe mais particulièrement en France et en Allemagne, ont couvert dès le départ cette construction qu’est la monnaie unique. Ils ne peuvent donc pas porter un diagnostic sûr concernant la crise de la monnaie unique. Ils y voient une crise de la dette. Ils ne comprennent pas que c’est par un effet de structure que la monnaie unique ne peut pas marcher. En effet, comme le disait le Professeur Nölling, elle agglomère dans une sorte de patchwork des économies trop différentes.

On ne peut pas sortir de cette situation en un dimanche, comme on le faisait autrefois quand il s’agissait de procéder à une dévaluation ou à une réévaluation, parce qu’il faudrait pour cela mettre d’accord beaucoup de gouvernements, après avoir mis d’accord les Allemands entre eux, les Français et les Allemands … et tout cela d’une manière relativement confidentielle ! C’est quasiment impossible.

Comme l’ont fort bien dit les précédents intervenants, en particulier M. Gréau, nous allons rentrer dans une récession qui va tourner à la dépression et on peut s’attendre, comme l’a dit Jean-Michel Quatrepoint, à ce que des pays comme l’Espagne soient confrontés à l’hypothèse inouïe de leur démembrement en entités séparées. Ce n’est pas possible. Des forces se mettront en mouvement pour l’empêcher. Au-delà de l’Espagne, l’euro fragilise toutes les nations européennes, en interne et dans les relations qu’elles entretiennent entre elles. L’euro ne peut qu’aigrir les relations entre les pays qui le constituent.

Seule une crise très grave pourra imposer la solution de bon sens qu’est la sortie concertée de l’euro (que préconise un ancien ministre des finances brésilien, M. Luiz Carlos Bresser-Pereira (1)). Seule une telle crise – et le mûrissement des esprits de part et d’autre du Rhin, mais surtout en Allemagne – peut permettre cette décision qui ne doit pas apparaître comme la répudiation de l’euro en tant que symbole de l’ambition européenne mais seulement en tant que modalité inadéquate de rapprochement entre les monnaies.

Nous nous proposons de sauver l’euro pour sauver l’Europe en changeant simplement sa nature. En transformant, par un coup de baguette magique, l’euro monnaie unique en euro monnaie commune nous sauvegarderions l’euro devenu l’étalon, la monnaie pivot qui permettrait de maintenir le toit européen au-dessus des monnaies nationales. Celles-ci devraient dévaluer ou réévaluer dans des proportions à peu près équivalentes à celles qu’a dites Jean-Michel Quatrepoint.

Cette sortie est possible mais elle n’est pas envisageable aujourd’hui. Ne nous leurrons pas, l’état d’esprit de nos élites dirigeantes n’est pas du tout celui que je viens de dire. Nous devrons donc patienter encore quelques temps, aller de crise en crise, de sommet de la dernière chance en sommet de la dernière chance jusqu’à ce que l’évidence finisse par s’imposer.

Je dis au Professeur Nölling que je ne crois pas beaucoup à un petit noyau dur à quatre ou cinq pays qui seraient sans doute l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande, les Pays-Bas. La France, quant à elle, présente un écart de compétitivité de 15 à 20 points par rapport à l’Allemagne, ce que Mme Merkel a d’ailleurs fait remarquer récemment.

Certes, il est très important que la France et l’Allemagne portent ensemble le projet européen. Mais ce projet européen ne doit pas commencer par la monnaie. Il doit être un projet industriel, un projet de politique extérieure, de politique de défense etc., peut-être un projet de transition énergétique. On peut imaginer d’articuler le projet européen de différentes manières et de remettre la monnaie à sa place. Je ne dirai pas qu’il faut faire de la monnaie la servante de la politique parce que je sais que nous n’avons pas la même conception de la monnaie de part et d’autre du Rhin. Votre ancien ambassadeur, M. Reinhard Schäffers, faisait observer à juste titre que la monnaie est, pour l’Allemagne, une valeur sacrée et, pour les Français, un moyen de politique économique. Entre nos deux peuples, ajoutait-il, il faut trouver des compromis. Nos deux peuples doivent continuer à se parler et leurs dirigeants trouver de bons compromis. C’est fondamental.

Mais les bons compromis présupposent de bonnes analyses. Pour le moment nos dirigeants ne font pas de bonnes analyses. Nous devons les amener à faire de bonnes analyses. Il faut encore « faire bouger les lignes ». Ce n’est pas facile.

Le Président de la République lui-même convient que la France a besoin aujourd’hui d’un choc de compétitivité. Depuis l’an 2000, nous avons perdu une partie de notre compétitivité et près de la moitié de nos parts de marché. Notre industrie est déclinante. Si nous rentrions dans le « noyau dur » que vous avez décrit tout à l’heure, monsieur le Professeur, nous serions exposés à la fois à la réévaluation de cet « euro-mark » (il faut l’appeler par son nom) et à la dévaluation compétitive de l’euro-lire et de l’euro-peseta, une situation difficile !

Il faut que nous pensions ensemble sereinement l’euro comme monnaie commune, comme toit européen commun abritant des monnaies nationales qui fluctueraient dans des bandes négociées selon le système que vous avez évoqué tout à l’heure, celui d’Helmut Schmidt et de Valéry Giscard d’Estaing, système qui, périodiquement, permettait la révision des parités en fonction de l’évolution des compétitivités respectives de chaque économie.

Politiquement, une grande vue européenne est absolument nécessaire si nous voulons proposer une solution qui ait quelque crédibilité. La décision de transformer l’euro de monnaie unique en monnaie commune doit être une décision européenne portée d’abord par l’Allemagne et par la France puis par tous les autres pays qui, d’ailleurs, ne demanderont pas mieux. Mais ce projet doit s’adosser à une vue européenne. Il faut qu’il soit bien entendu que nous ne voulons pas nous séparer de l’Allemagne, que nous pensons que nos destins sont liés, qu’il y a une communauté de destin aujourd’hui entre nos peuples. Pour bien connaître les dossiers (énergie, politique étrangère, défense), je mesure le chemin qu’il nous reste à parcourir. Chaque pays doit pouvoir y trouver son compte. L’Allemagne doit et peut avoir une monnaie forte : elle produit des machines qui se vendent dans le monde entier et sa démographie l’encourage à garder une monnaie forte. La France n’a pas une économie aussi compétitive et nos exportations sont très sensibles aux élasticités-prix, ce qui nécessite une réindustrialisation et la remise au travail de nos chômeurs (10% de la population active !). C’est un projet national dans lequel les Français peuvent se reconnaître.
Nous devons penser tout cela de manière concertée. Un très gros travail reste à faire de part et d’autre. L’expression d’économistes anticonformistes (je n’ai pas dit « iconoclastes »), comme ceux que nous avons entendus s’exprimer ce soir à la tribune est très importante. Beaucoup d’économistes en France sont déjà ralliés à ce point de vue. Il faudrait qu’ils exercent un rôle beaucoup plus important dans la sphère politico-médiatique où, aujourd’hui, il n’y a place que pour une seule vérité ! Or, pour faire bouger tant d’esprits arrêtés, il faut utiliser les moyens de la persuasion. Je n’en vois pas d’autre pour le moment. La crise actuelle coûte beaucoup de souffrances et tous les moyens doivent être mobilisés pour raccourcir le temps qui nous sépare de l’administration d’une médecine efficace.

Je donne la parole au Professeur Nölling.

Wilhelm Nölling
Vos exposés confortent mon point de vue : la situation est plus préoccupante que le public en général, avec sa compréhension et sa connaissance de la situation, semble le penser. C’est le premier point que je tenais à souligner.

Le deuxième est que, comme vous, je pense que nos dirigeants ne souhaitent pas que nous participions à des débats comme ceux-ci au plus haut niveau au sein de l’Union européenne. Vous avancez dans le bon sens : je pense qu’il est très important que nous encouragions fortement les peuples européens à ne pas s’écarter des débats publics, mais à les organiser eux-mêmes. Pourquoi nos dirigeants évitent-ils de débattre de ces questions, si importantes pour nous tous ? Avez-vous déjà entendu dire, M. le Ministre, qu’ils réunissent des citoyens pour réfléchir à ces questions afin d’être à l’écoute de l’opinion publique, de ses arguments et de ses souhaits d’évolution de la politique ? Consultent-ils les populations européennes comme ils l’avaient fait pour essayer de les convaincre – et ils y étaient parvenus – que la monnaie unique était la meilleure chose qui pût arriver à l’Europe depuis les deux derniers millénaires ?

Pour toutes ces raisons, je voudrais voir s’organiser davantage de séminaires de ce type, pas seulement ici, mais ailleurs également. Nous devons prêter la plus grande attention à ces débats. Je dois admettre que j’aimerais pouvoir échanger avec des collègues et écouter leurs propositions, car chaque argument du débat doit être entendu. Aucune réflexion soulevée par un spécialiste ou un citoyen ne mérite d’être ignorée ou occultée.

Mon troisième et dernier point est que je partage pleinement votre position : nous devons détourner notre attention de la sphère monétaire et considérer le monde réel où les investissements sont nécessaires, où les gens doivent avoir l’assurance de la solidité de leur pouvoir d’achat demain et après-demain, où ils peuvent consommer et espérer une retraite en toute sécurité. Nous devons nous concentrer sur le monde réel des investissements, des infrastructures et de l’éducation… autant de domaines qui doivent être renforcés, car nous avons besoin d’une Europe plus productive en tous lieux. Pas seulement ici en France, mais en Allemagne également.

Je vous remercie de votre attention.


Jean-Pierre Chevènement
Merci, Monsieur le Professeur. Il faut espérer que les membres des gouvernements et les parlementaires sauront prendre leurs responsabilités.


Jean-Michel Quatrepoint
Je veux dire, au risque de surprendre, que je comprends très bien les réticences allemandes sur l’injection de liquidités illimitées dans le système financier. L’Allemagne a accumulé de l’argent, les Allemands ont travaillé dur, ils ont fait les réformes nécessaires. Ils peuvent avoir le sentiment que cet argent ne sert qu’à sauver le système financier international, voire ne sert à rien parce que c’est un tonneau des Danaïdes ! C’est une chose à laquelle nous, Français, devons réfléchir. Il est trop facile de montrer du doigt les méchants Allemands qui refusent d’être solidaires avec les pays du sud. Ce n’est pas aussi simple. Il faut écouter les arguments de l’autre côté du Rhin.


Jean-Pierre Chevènement
Les Allemands savent que leur pays est engagé à hauteur de 190 milliards d’euros dans le mécanisme européen de solidarité. Mais les Français ignorent que la France est engagée à hauteur de 142 milliards d’euros : une bagatelle … qui, ajoutée aux prêts à la Grèce et aux contributions allouées au FESF (Fonds européen de stabilité financière) représente presque 10 % du montant total de notre dette ! Ce n’est pas tout à fait négligeable. Le total des contributions potentielles au sein du MES (Mécanisme européen de solidarité) de l’Allemagne, de la France et des Pays-Bas atteint 350 milliards. Or la dette espagnole est d’au moins 1 000 milliards, si on cumule l’État, les communautés, les banques. S’y ajoutent la dette italienne (1 000 milliards), la dette grecque (300 milliards) … et encore 300 milliards pour les dettes portugaise et irlandaise. Le montant des dettes comparé aux faibles moyens du pare-feu qu’est le Mécanisme européen de stabilité montre qu’on doit éteindre un immense feu de forêt avec un tout petit fourgon pompe. Cela peut être la secousse qui déclenchera, je l’espère, une prise de conscience salutaire.

La parole est à la salle.


Gérard Lafay
Je suis évidemment d’accord avec beaucoup de choses qui ont été dites à cette tribune.
Un point toutefois ne me paraît pas clair : Comment cette monnaie commune va-t-elle pouvoir fonctionner ?
La monnaie commune est-elle conçue comme l’ancien Ecu : une moyenne des monnaies nationales ? Si c’est le cas et si par ailleurs elle est destinée à devenir un instrument de réserve au niveau international, je crains que cette monnaie commune se mette à monter et à devenir de plus en plus forte. Et si elle est la moyenne des monnaies nationales, cela risque d’entraîner toutes les monnaies nationales.
Je crois que le concept de monnaie commune est intéressant mais, à mon avis, il a besoin d’être analysé et approfondi.


Jean-Pierre Chevènement
Une telle monnaie commune aurait l’immense avantage de remédier aux déséquilibres de balances des paiements qui existent aujourd’hui au sein de l’Europe à dix-sept, déséquilibres très importants qui sont à l’origine de la crise et de la spéculation. Elle permettrait le rééquilibrage des balances des paiements et par conséquent une croissance simultanée dans les différents pays. Alors qu’aujourd’hui, l’absence d’autre choix que les plans de déflation interne entraîne tout le système vers le bas. Il y aurait donc une réponse en termes de croissance.
En termes monétaires, une telle monnaie commune pourrait être en quelque sorte le « panier » de différentes monnaies dont la plupart auraient dévalué dans des proportions plus ou moins fortes tandis que certaines d’entre elles, peut-on imaginer, réévalueraient. Cela peut se discuter, on l’a fait dans le passé. Mais il me semble que par définition cette monnaie commune aurait un cours inférieur à celui de l’euro monnaie unique actuel, sous réserve que certains pays comme l’Allemagne aient évidemment une monnaie dont le cours s’apprécierait.


Gérard Lafay
Dans l’immédiat je pense effectivement que ça serait le cas mais dans le futur, si c’est appelé à devenir une monnaie de réserve internationale, je crains qu’elle soit entraînée dans un cycle ascendant.


Jean-Pierre Chevènement
Nous n’en sommes pas là. Nous parlons d’une monnaie commune. Si, hypothèse optimiste, elle devient un jour une monnaie de réserve, il sera temps de s’en préoccuper. À chaque jour suffit sa peine !


Jean-Michel Quatrepoint
Selon la proposition que j’avais esquissée l’euro demeurerait. Le vendredi soir, l’euro aurait sa valeur par rapport au dollar et autres devises et le lundi matin, l’euro-mark vaudrait 1,10 dollar, l’euro-franc 0,95, l’euro-lire 0,90 et l’euro-peseta 0,75 ou 0,80. C’est comme ça que se ferait l’ajustement.
Pour le reste, il faudrait en débattre. Je pense personnellement que la monnaie commune doit être un panier de monnaies.


Dans la salle
Je reviendrai également sur la question posée par Monsieur le professeur.
Quel rôle cette monnaie unique remplirait-elle au regard des trois fonctions classiques qui sont attribuées à une monnaie ? Serait-elle seulement une unité de compte ? Serait-elle par ailleurs un instrument de transaction ? Serait-elle enfin une réserve de la valeur ?
Si j’ai bien compris, le projet de monnaie commune qui nous a été présenté ressemble énormément au retour à l’Ecu et au serpent monétaire.


Jean-Pierre Chevènement
À la différence que cette monnaie serait utilisable dans les transactions internationales - et deviendrait peut-être un jour monnaie de réserve - alors que l’Ecu n’a été utilisé que dans les transactions financières (les prêts, les emprunts).
On pourrait imaginer que les monnaies nationales ne soient convertibles que dans cette monnaie commune si on voulait resserrer la maison européenne commune.
Mais je ne suis pas un expert monétaire. Il y a là d’éminents experts universitaires, d’éminents économistes…


Claude Gnos
On se réfère au SME, à l’Ecu … Je crois qu’il ne faut pas concevoir les choses de cette manière. Il ne s’agissait que d’un système de change dans lequel les banques centrales devaient intervenir sur le marché pour contrôler (ou essayer de contrôler) le taux de change de leur monnaie. Je crois – c’est ce que j’essayais d’esquisser – qu’il faut un système hors marché pour le change ou la conversion des monnaies nationales en cette monnaie commune.

Que va devenir cette monnaie commune ? Ne risque-t-elle pas de monter ou de se dévaluer ? A ces questions je crois qu’il n’y a pas réellement de réponse sinon dans une réforme du système monétaire international … Mais je sais combien c’est difficile (en 1974 les discussions n’avaient finalement pas abouti).
Pour moi, cette monnaie commune serait une monnaie internationale de type keynésien.


Dans la salle
Je partage le constat du caractère catastrophique de la situation à laquelle nous a conduits la monnaie unique et de la nécessité d’en sortir, notamment sous une forme concertée, c’est-à-dire sous la forme d’une monnaie commune.

Mais j’ai un peu de mal à comprendre les raisons des obstacles qui nous empêchent de sortir de cette erreur qu’a constituée l’euro. J’ai du mal à croire que ce sont uniquement les préjugés des eurocrates qui nous gouvernent, qui ne veulent pas remettre en cause leurs erreurs. Il me semble aussi que ce qui a été à l’origine de la monnaie unique, ce sont des intérêts économiques et financiers qui existent toujours et que ce sont certainement ces acteurs-là qui s’opposent à une sortie de l’euro dans la mesure où celle-ci irait à l’encontre de leurs intérêts.

Il y a selon moi deux acteurs importants à l’origine de l’euro :
Le premier est l’industrie allemande dans la mesure où on voit bien que l’euro a permis un accroissement de sa compétitivité. L’Allemagne a été porteur du projet de monnaie unique parce qu’il allait dans le sens de ses intérêts, même si aujourd’hui l’Allemagne est confrontée à la récession des pays européens.
Le deuxième acteur est la finance. Il me semble que la monnaie unique a permis à la finance européenne de prospérer. Grâce à l’euro, l’Europe est devenue le premier émetteur obligataire sur les marchés internationaux, ce qui a permis d’accroître le business de l’industrie financière européenne et particulièrement française.
Donc, je crois qu’on ne pourra pas sortir de l’euro si on ne met pas en évidence les forces économiques qui ont été à l’origine de cette construction et qui, aujourd’hui, constituent le principal obstacle.
Et je ne crois pas du tout à la thèse selon laquelle l’unique obstacle serait la folie des eurocrates.


Jean-Michel Quatrepoint
Les multinationales ont appris à gérer les monnaies, elles raisonnent maintenant en dollar, en yen, en yuan. Le retour à un euro monnaie commune ne serait pas un obstacle pour elles.
Quant au système financier, il est en train de se sortir de l’euro : il fait racheter ses dettes et ses actifs (pas toujours très bons) par le FESF, sauf les banques nationales qui rachètent de la dette nationale.
Je ne pense pas que ce soient les vrais opposants. Le jour où on aura transféré l’essentiel des dettes bancaires, des dettes souveraines européennes sur les contribuables européens, la finance sera d’accord pour revenir à une monnaie commune.



Jean-Pierre Chevènement
Je voudrais ajouter un argument.

L’Allemagne ne peut pas accepter une union de transferts. Ceux qui nous parlent de « grand saut fédéral » méconnaissent totalement les disparités économiques, les disparités en termes de revenus, en termes de systèmes de protection sociale. L’économiste Bruno Amable a dit que ce serait sauter dans le vide (2) que de choisir l’harmonisation de tous les systèmes de protection sociale. Les régimes spéciaux en France sont d’une simplicité biblique par rapport à tous les régimes qui existent de par l’Europe. C’est un projet infaisable compte tenu de l’ampleur des transferts à réaliser.

Le budget européen représente 1% du PIB européen. Le taux moyen des prélèvements obligatoires en Europe est supérieur à 40 %. Donc la part européenne représente à peine 2,5% du total des dépenses « de solidarité » effectives en Europe. Passer de 2,5 % aux 20 % ou 25 % nécessaires pour avoir quelque chose qui ressemble à une union de transferts est un saut absolument infaisable. C’est sauter à la perche pour atteindre la hauteur de la Tour Eiffel ! Aucun pays aujourd’hui relativement développé ne peut faire ce saut. Ce n’est pas possible. On ne peut pas demander ça à l’Allemagne, cela a été dit par Jean-Michel Quatrepoint. À la France non plus d’ailleurs ! Ce n’est pas une voie praticable.
Quant à ce que d’aucuns appellent aujourd’hui abusivement « fédération », c’est un pur et simple système de coercition qui nous ferait passer dans une Europe post-démocratique.


Nicolas Ravailhe
Je souscris à ce qui a été dit. Je voudrais juste ajouter deux petits commentaires.

Ce débat est effectivement très idéologique. Pour vivre à Bruxelles au contact de ceux qui gèrent ces affaires-là, je peux dire que ce qui a été dit n’est pas à sous-estimer, notamment parce que le regard porté sur la crise est le regard sur la dette publique. La seule chose qui pourra les faire évoluer c’est que de la crise de la dette publique on arrive à une crise du financement de l’économie, y compris en Allemagne. Cela va être compris et renforcé par d’autres problématiques (accords de Bâle et autres). La seule réponse qui ait été trouvée aujourd’hui, puisqu’on ne finance pas les États mais les banques, c’est de créer des banques : EADS crée sa banque, les Anglais sont les champions de la licence bancaire via Chypre (pour aller chercher de l’argent à moins de 1 % à la BCE et le refourguer à 5 % ou 6 % à nos entreprises qui ne peuvent pas se financer). Donc, de la crise de la dette, on arrive, dans l’ensemble de la zone euro, à la crise du financement de l’économie réelle. C’est un point qu’il faut intégrer parce que c’est la seule chose qui puisse faire comprendre au système décisionnel européen – eurocrate mais aussi politique – que les saignées de Molière dans l’économie ne sont pas la seule solution.

Une monnaie commune sans contrôle des changes mènerait à une situation terrible. D’une part on n’éviterait pas que l’argent quitte l’Espagne pour des zones plus sûres, d’autre part on ne ferait pas forcément revenir les investissements dans certains pays qui ne sont toujours pas sûrs. Il suffit d’entendre le constat de la troïka européenne qui revient de Grèce : il n’y a plus d’industrie, il n’y a plus rien. Sans investissements les Grecs ne peuvent même pas relancer, il n’y a plus rien !

La France est dans la situation la plus anxiogène qui soit. Nous sommes traités comme l’Europe du nord, c’est-à-dire que nous sommes censés garantir la dette des pays du sud. En même temps, comme nous n’avons pas d’excédent commercial, nous sommes dans la même réalité que les pays du sud, c’est-à-dire que nous remboursons en nous endettant. Si nous ne retrouvons pas un excédent commercial nous irons dans le mur, encore plus loin que les autres ! Cela signifie aussi que si on arrive à la monnaie commune sans contrôle des changes, on va accroître la vulnérabilité du peu d’industrie, d’entreprises qui nous restent (sous-capitalisées, nos entreprises ne sont pas chères, elles sont déjà pillées).

Je ne suis pas hostile à ce que vous dites mais que fait-on de la libre circulation de la monnaie ? Si on attaque la libre circulation de la monnaie on rétablit un contrôle des changes !


Yvonne Bolmann
Monsieur le ministre, tout à l’heure vous avez parlé de souffrance. Monsieur parlait à l’instant du caractère anxiogène de ce que nous sommes en train de vivre. Nous vivons un cauchemar éveillé.
La chose la plus inquiétante est la perte de souveraineté de la France. Que certains pays – même l’Allemagne ou l’Italie – acceptent ou souhaitent la souveraineté partagée, ça les regarde. La France ne peut le tolérer.
Ces derniers temps j’ai tendance à me dire que cette situation vient en partie du fait qu’il n’y a pas eu de traité de paix après 1945. Je viens de découvrir le livre d’un historien allemand, Hanns Jurgen Küsters, ouvrage d’environ mille pages dont le titre est « Une paix d’intégration » (3) (Der Integrationfriede) qui présente l’intégration européenne comme une sorte d’ersatz de ce traité de paix qui n’a pas été fait. On aurait pu envisager, au moment de la réunification, l’établissement d’un traité de paix. Il en a été question. Je me souviens avoir lu dans le Spiegel à cette époque une sorte de supplique de l’Allemagne : par pitié, ne nous imposez pas de traité de paix comme vous l’avez fait à Versailles ! Le souvenir de Versailles planait toujours : il ne fallait donc pas imposer cela à l’Allemagne. D’ailleurs, si on avait tenté de lui imposer un tel traité en 1989-90, peut-être l’Allemagne ne serait-elle toujours pas réunifiée, compte tenu du nombre de pays en cause dans cette affaire.
Je ne sais pas si ce que je dis a à voir avec le sujet. Je pense que oui parce que l’Allemagne, paradoxalement, a aujourd’hui une position très favorable.


Jean-Pierre Chevènement
Je veux rappeler, Madame, qu’il y a eu un traité (qu’on a appelé le Traité 4+2 (4)) qui a permis la réunification de l’Allemagne. Il a été signé en septembre 1990. La même année, la CSCE signait la « Charte de Paris pour une nouvelle Europe » (5). D’autres évolutions ont suivi. Nous avons quand même parcouru un certain chemin.


Emmanuel Racine
Comme aurait dit Molière, Qu’en termes galants ces choses-là sont dites… au contribuable ! L’ennui c’est que « contribuable » est une notion très générique, si j’ose dire. Quel rapport y a-t-il entre le contribuable grec, italien, espagnol et le contribuable allemand ou français ? On n’ose pas le dire par crainte d’être soupçonné de poujadisme ou de lepénisme de pacotille. Les Grecs ont quand même d’immenses responsabilités. J’ai lu aussi dans Les échos, la semaine dernière, qu’en Italie la fraude fiscale, ou l’économie noire, approcherait 30% du PIB.

Cela rejoint ce que disait M. Chevènement à propos des systèmes sociaux qui sont fondamentalement différents et qui fonctionnent mal. Sans être un poujadiste forcené, on ne voit pas pourquoi on demanderait aux ouvriers, aux employés français et allemands de payer pour les Grecs, pour les Italiens… Personne n’ose le dire mais la réalité est là. Essayez donc en France de ne pas payer votre taxe foncière ! Vous recevriez vite un « dernier avis avant huissier » ! En Grèce, ni l’Eglise de Grèce, ni les armateurs, ni le simple pecus vulgare ne paient la taxe foncière ! J’ai vu la même chose en Italie, où j’ai travaillé. En Espagne, ça y ressemble pas mal. Nul n’ose dire, à commencer par l’establishment, ce que les Anglais appellent la ruling class (je ne dirai pas l’élite parce que s’il y avait une élite on ne serait pas dans cette situation), que si ce système ne fonctionne pas c’est aussi parce que les systèmes sont fondamentalement différents vis-à-vis des responsabilités sociales, politiques, on pourrait dire « citoyennes » d’un pays à l’autre.
Je ne vois pas pourquoi les gens qui travaillent dans les usines allemandes paieraient pour tout ce monde-là !


Jean-Michel Naulot
On voit que le passage à la monnaie commune est un exercice souhaitable mais difficile.

Je voudrais poser la question suivante : imaginons une décision à l’américaine du type de celle qui avait été prise le 15 août 1971 (Messieurs les Allemands, Messieurs les Français, vous aviez l’habitude de vous faire régler en or, à partir de maintenant vous n’aurez plus que du dollar !). Le 15 août 2013, par exemple, on annoncerait aux créanciers de la zone euro que l’euro n’existe plus. Cela supprimerait de fait toute spéculation autour de l’euro. La dette française qui par chance est entièrement libellée en euro, donc en monnaie domestique, pas en yen ou en sterling, deviendrait une dette en franc. En revanche, un schéma de sortie au compte gouttes de l’euro serait un exercice très douloureux pour le pays concerné : une dévaluation de 50% c’est une dette qui augmente de 50%.

Jacques Sapir avait développé il y a quinze jours un argument intéressant en disant que les décisions concernant l’avenir de l’euro devaient être prises de manière très simultanée et concertée. Je crois que c’est très important. L’avantage d’une disparition concertée et simultanée de l’euro – si on se met dans ce cas extrême – c’est que la spéculation vis-à-vis de l’euro n’existe plus et que la décision est simultanée dans tous les pays concernés.


Jean-Michel Quatrepoint
C’est la raison pour laquelle il est absolument vital de renationaliser notre dette. Il y a deux ou trois ans qu’on en parle. On en a parlé à plusieurs reprises ici. Aujourd’hui, nous sommes le pays du monde qui a le plus fort taux de dette (65%) détenue par des non-résidents. Les États-Unis sont à 25 %, le Japon à 92 % et l’Allemagne à 50 % (moyenne de la zone euro) de dettes détenues par leurs propres résidents. Donc, si l’essentiel de notre dette est porté par des investisseurs nationaux, les intérêts sont versés en France et profitent donc à l’économie nationale. Évidemment, nous ne pouvons pas annoncer aux investisseurs étrangers qu’ils ne seront pas remboursés dans la monnaie dans laquelle ils nous ont prêté : ils ne nous prêteraient plus !
Donc, de toute façon il faut renationaliser la dette – et le plus vite sera le mieux – en émettant des emprunts à long terme, des bons perpétuels, souscrits directement par l’épargnant. Nous avons 100 milliards d’excédent d’épargne chaque année. Dans les deux prochaines années (2013-2014) nous allons devoir lever près de 400 milliards d’euros car nous avons emprunté à court et moyen termes essentiellement. Il faut donc transformer cette dette court et moyen termes détenue par des non-résidents en une dette à très long terme détenue par les résidents.


Jean-Michel Naulot
La part des non-résidents dans la dette espagnole est passée de 55% à 25% aujourd’hui (et même 30% au début de l’année). Cela va dans la bonne direction si demain nous sommes confrontés à une décision majeure.


Jean-Michel Quatrepoint
Bien sûr. De toute façon, il faut renationaliser notre dette. J’espère que les parlementaires se saisiront assez vite de ce sujet.


Jean-Pierre Chevènement
Si vous le voulez bien, nous allons en rester là ce soir.
Nous avons éclairé des gouffres. Pour sortir de cette situation, il nous faut avoir une grande vue d’avenir. On ne peut pas nous demander de rentrer dans le détail technique du projet de monnaie commune. Mais il faut au moins avoir cette idée stratégique qui seule permettrait à nos peuples de retrouver en eux la confiance dont ils ont besoin et dont le Professeur Nölling nous a parlé tout à l’heure.
Les peuples doivent avoir confiance en eux, en leur avenir. Seule une décision stratégique de ce type permettrait de la leur rendre.
Je vous remercie.

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(1) Jean-Pierre Chevènement fait référence à une interview de Luiz Carlos Bresser-Pereira, parue dans Le Monde du 07 août 2012, intitulée « La voie la plus sage est de mettre fin à l’euro de façon bien planifiée ».
(2) « Pour la protection sociale, le saut fédéral est un salto mortale » dans Les dangers du fédéralisme par Bruno Amable (Libération du 18 juin 2012).
(3) Der Integrationfriede, Viermächte-Verhandlungen über die Friedensregelung mit Deutschland 1945-1990 de Hanns Jurgen Küsters. éd. Oldenburg Verlag
(4) Le 12 septembre 1990, un traité de paix, dit 2+4 (ou 4+2) est signé à Moscou par la République fédérale d'Allemagne (RFA), la République démocratique allemande (RDA), les États-Unis, la République française, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord et l'Union des Républiques socialistes soviétiques. On peut considérer que ce traité, préalable à la réunification des deux Allemagnes, met un terme diplomatique à la Seconde Guerre mondiale.
(5) En 1990 au Sommet de Paris, la CSCE (Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe) adopte la « Charte de Paris pour une nouvelle Europe » qui donne à la Conférence les moyens de répondre aux nouveaux défis de l’après-guerre froide en la dotant d’institutions permanentes (Secrétariat, Bureau des élections, Centre de prévention des conflits) et de capacités opérationnelles.

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Le cahier imprimé du colloque "L'euro monnaie unique peut-il survivre?" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation

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