Comment la Grèce est passée de la capitulation à l’intransigeance


Intervention de M. Thanos Contargyris, économiste, dirigeant de Dialogos Ltd, membre d’Attac Grèce, au colloque "L'euro est-il soutenable ? Le nouveau test de la Grèce" du lundi 13 avril 2015.


Les exposés qui ont précédé ont bien décrit comment s’est créée la dette. J’apporterai simplement quelques éléments de précisions.

Il a été dit qu’une remise de dette très importante a déjà été faite il y a quelques années. Il faut savoir que cette remise de dette portait sur 200 milliards et qu’il y a eu une remise effective de 100 milliards d’euros. On dit rarement que ces 100 milliards venaient principalement des fonds de pensions grecs, des banques grecques et des banques chypriotes. Une quinzaine de milliards venaient des banques européennes qui avaient au départ une exposition de 180 milliards d’euros. Donc le fait que les banques européennes ont déjà payé dans cette affaire n’est relativement pas fondé par l’observation plus minutieuse de la manière dont le PSI s’est passé. C’est un premier élément que je voudrais apporter en correction à ce qui a été dit précédemment. Pour tout le reste c’est effectivement ce qui s’est passé.

Le deuxième élément de précision concerne la manière dont la dette grecque s’est constituée. Son évolution a fait l’objet de beaucoup d’analyses. On peut s’étonner que ce qui a paru normal pendant vingt ans devienne soudain insupportable. À la fin des années 1990 la dette grecque était montée à 110 % du PIB, elle a ensuite été ramenée à 100 % du PIB, niveau où elle est restée pendant dix ans. Et il ne se passait rien. Il a fallu la crise de 2008 pour qu’une baisse soudaine des recettes, alors que le rythme des dépenses de l’État était maintenu, fasse passer la dette de 100 % à 129 % du PIB en moins d’un an. Le résultat fut une attaque en règle des marchés financiers qui refusaient de prêter, si ce n’est à des taux d’intérêt très élevés, à un pays qui avait atteint le taux pharamineux de 129 % de dette. Derrière cet argument il y avait des intérêts et une spéculation :

  • Des intérêts privés en quête de financement voulaient montrer aux investisseurs qui avaient abandonné les placements privés pour aller sur des obligations que toutes les obligations n’étaient pas également sûres et solides.
  • Un jeu spéculatif a enrichi des spéculateurs par l’achat avant l’attaque et la revente après d’assurances sur la dette grecque qui ensuite ont servi d’indicateurs pour montrer qu’il était très dangereux d’investir dans la dette grecque.

    Finalement, la Grèce se trouvait devant l’impossibilité de trouver les sommes nécessaires pour faire rouler les emprunts qu’elle avait déjà contractés. De plus, en 2009 le déficit de l’État atteignait 15 % du PIB et la balance des paiements affichait également un déficit de 15 %. Dans une telle situation, si la Grèce avait voulu abandonner l’euro et se doter de sa propre monnaie, elle aurait pu se débarrasser de sa dette mais elle se serait complètement écroulée car elle se serait trouvée dans l’impossibilité de financer les salaires des fonctionnaires, les retraites, les médicaments et la nourriture. La situation était sans issue.
    J’ai rappelé cette évolution pour qu’on se rende compte que la France, avec un taux de dette à 100 %, est vulnérable, à la merci d’un retournement des marchés. En effet, j’entends trop souvent dire que ce qui s’est passé en Grèce ne pourrait pas arriver en France. L’exemple grec doit nous inciter à la vigilance.

    La Grèce a subi pendant cinq ans une politique d’austérité sans commune mesure avec l’austérité qu’on dénonce en France : 25 % de récession, 27 % de chômage (en étant parti de 8 %), 35 % de perte de salaires en moyenne, 30 % de pauvreté et 50% à 60 % de chômage des jeunes, sans compter l’augmentation des inégalités. On a réussi, à travers une politique « exemplaire », à mettre un pays à genoux. Un drame social, humanitaire et une économie détruite, comme si elle avait été bombardée pendant quatre ans chaque jour, c’est la situation où se trouve la Grèce.

    Face à cela, au cours de cette période, le peuple grec a été amené à faire un certain nombre de choix. En 2008, un gouvernement conservateur a passé la « patate chaude » à un gouvernement socialiste, lequel ne s’est pas tout de suite rendu compte de la situation. Il a cru, à tort, pouvoir compter sur la solidarité de l’Internationale socialiste, dont Papandréou était le président, et sur les solutions que pouvait apporter Dominique Strauss-Kahn. Mais celui-ci a disparu du paysage quelques mois trop tôt pour que la Grèce puisse bénéficier de ce qu’il aurait éventuellement pu faire. Résultat : à Nice, fin 2011, Papandréou prononce le mot « référendum »… qui entraîne son assassinat politique dans les vingt-quatre heures ! Le nouveau gouvernement sera fait de gens plus « sérieux » : de technocrates et de banquiers. À l’approche des élections qui suivront, en 2012, les opposants conservateurs font campagne contre les mesures d’austérité et s’engagent à tout changer (mais quand ils arriveront vraiment au pouvoir le ton changera et ils déclareront qu’il n’y a pas d’autre solution). Le message passe, ils franchissent un premier cap aux élections de janvier, mais faute de coalition, ils ne peuvent pas gouverner. Ils réussiront à faire une coalition pour remporter les élections de juin. Les électeurs grecs subissent alors une pression inimaginable. Jamais on n’avait vu autant d’interventions, d’ingérences. Les médias allemands ou financiers font leur couverture en grec pour dissuader les Grecs de prendre une « mauvaise décision » qui les mènerait à la catastrophe ! François Hollande, qui vient d’être élu, intervient à une heure de grande écoute pour avertir : Vous êtes morts si vous choisissez une autre voie que celle qui a été avalisée par l’Allemagne !

    Et les Grecs se sont soumis… et ils ont souffert encore pendant un an et demi.
    Le même scénario de la peur s’est répété lors des dernières élections. Malgré cela, le résultat n’a pas été celui qui était attendu.

    C’est pourquoi il faut relativiser les sondages selon lesquels les Grecs seraient prêts à tout pour conserver l’euro. L’euro, oui, mais jusqu’à un certain prix. C’est le point de rupture où se trouve aujourd’hui la Grèce.

    J’ai rappelé cela pour vous donner le cadre politique et montrer comment les équilibres ont changé. Un petit parti qui était au départ à 4 %, est monté au cours de cette période à 15 %, 25 %, 35%. Dans le gouvernement actuel on a fait entrer des gens qui venaient du centre gauche, du PASOK et des membres du parti conservateur ANEL
[1]. On a présenté ces derniers comme d’odieux fascistes mais ils n’ont absolument aucun rapport ni avec les nazis de l’Aube dorée [2], ni même avec le FN qui fait 25 % des suffrages en France. Ce gouvernement comporte donc des gens de droite, des écologistes, des gens de la société civile et des personnalités comme Yanis Varoufakis, ministre des Finances, ou Nikos Kotzias, Ministre des Affaires étrangères, qui ont été choisis, non pas parce qu’ils étaient encartés au Syriza (ils ne l’étaient pas), mais parce qu’ils avaient quelque chose à offrir au pays. Bien que les Grecs soient angoissés par les négociations en cours, le gouvernement actuel est soutenu par plus de 60 % de la population et l’écart entre le Syriza et la Nouvelle démocratie [3], selon les derniers sondages, est de 17 % !

Le soutien de la population est le seul atout de ce gouvernement. Si des manifestations de solidarité se poursuivent dans plusieurs pays, elles sont le fait de citoyens et, comme cela a été dit, il ne peut compter sur le soutien des États. Il espérait que la France se réveille, compte tenu des points de convergence entre ce qui avait été dit dans une certaine campagne électorale et ce que la Grèce veut faire aujourd’hui. Mais il a été complètement lâché par la France. Il a trouvé un soutien modéré en Italie et un soutien plus intéressant – et plus inattendu – en Angleterre. En fait les Grecs sont seuls face à la domination allemande de l’Europe qui désormais s’exerce à visage découvert alors qu’on a pu, un temps, croire à une co-gouvernance franco-allemande. Tout ce qui va se passer dans les temps qui viennent pour la Grèce, pour l’euro, pour l’Europe, dépend de l’Allemagne. Heureusement, plusieurs tendances cohabitent en Allemagne. M. Schäuble, ministre des Finances allemand, représente une certaine tendance, celle de quelqu’un qui a depuis longtemps contribué à faire l’économie européenne et qui tient à son œuvre. Mme Merkel a montré par le passé sa capacité à intégrer des éléments d’adaptation intéressants.

Donc, tout se joue entre Mme Merkel, M. Schäuble et la Grèce.

Du côté européen, une sortie de la Grèce de l’euro poserait moins de problèmes qu’en 2009 parce qu’on s’est un peu protégé, non au sens politique ni géopolitique, mais au niveau « technique » et financier stricto sensu.

Du côté grec il y a aussi un changement radical. Cinq ans de sacrifices ont créé une situation complètement différente. La Grèce n’a plus de déficit primaire, c'est-à-dire que, contrairement à ce qui se dit souvent, l’État grec a de quoi payer les retraites, les salaires et le fonctionnement de l’État, un État dysfonctionnant, certes, mais la situation ne va pas empirer.

Mais la Grèce n’a pas la possibilité de dégager des surplus suffisants pour assurer un paiement « rubis sur l’ongle » de sa dette. Elle doit emprunter aujourd’hui pour rembourser l’emprunt qui arrive à échéance demain et la même histoire se répète tous les mois, toutes les semaines. Les emprunts contractés auprès des banques grecques (qui représentent environ la moitié de la somme nécessaire pour honorer les échéances) ne posent pas de problème. Mais la part qui vient du côté européen constitue une arme formidable entre les mains de ceux qui gouvernent l’Europe pour faire danser à la Grèce n’importe quelle danse s’ils veulent la faire danser ! C’est de ce cercle vicieux que la Grèce essaie par tous les moyens de s’arracher. C’est le fond du problème. C’est ce qui est en négociation.

C’est la raison pour laquelle certaines propositions n’ont pas été considérées. Par exemple pourquoi ne pas trouver un mécanisme pour que la dette devienne perpétuelle ?

On lit dans les journaux grecs qu’une proposition serait avancée du côté européen pour essayer de faire pression sur la Grèce : 50 milliards lui seraient prêtés à 0,69 % pour qu’elle puisse rembourser les emprunts contractés, à des taux d’intérêt élevés, auprès du FMI et de la BCE.

Pratiquement et techniquement, il est tout à fait possible de résoudre la question grecque de manière honorable.

Beaucoup plus problématique est la dimension politique. Au moment où des élections sont prévues dans un certain nombre de pays, notamment en Espagne, tout signe qui serait donné que le gouvernement actuel a réussi à trouver une solution acceptable à un problème aussi aigu que celui de la Grèce donnerait des points à l’idée qu’il y a en Europe une autre alternative que l’extrême-droite. Ce point qui sera décisif sur le résultat de la négociation.

Là on a aussi un certain nombre d’outils. Il s’agit de jouer le temps et, pour ce faire, un des outils serait de passer de la monnaie unique à la monnaie commune pour donner à la Grèce la respiration nécessaire pour que le gouvernement grec, complètement pris à la gorge, ne cède pas.

Je voudrais enfin mettre en garde contre la manipulation dont est l’objet l’interprétation de ce qui se passe. En février, au moment de la conclusion de l’accord de Bruxelles, tout le monde a parlé de la « capitulation » du gouvernement grec. Aujourd’hui on parle de son « intransigeance »… Capitulation ou intransigeance ? Il faut savoir !


Jean-Pierre Chevènement

C’est ce que l’on appelle un bras de fer.

Je voudrais simplement abonder dans le sens de ce que vous avez dit dans votre conclusion : quand un problème est insoluble il faut en changer les données.

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[1] Anexártiti Éllines, abrégé en ΑΝ.ΕΛ. ou AN.EL), parti de droite souverainiste, né le 24 février 2012 d'une scission de la Nouvelle Démocratie.
[2] XA(Χρυσή Αυγή), ou Association populaire – Aube dorée, parti d'extrême droite.
[3] La Néa Dimokratía (Nouvelle Démocratie ou Nouvelle République), parti conservateur, fondé en 1974 par Konstantin Karamanlis.
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Fondation Res Publica I Jeudi 16 Juillet 2015 I | Lu 4945 fois


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