Accueil par Sami Naïr


Accueil par Sami Naïr, administrateur et membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica, au colloque "Quelles solutions pour le système monétaire international?" du 14 novembre 2011


Je voudrais tout d’abord vous remercier d’être venus si nombreux pour ce débat concernant les solutions possibles pour un système monétaire international plus juste et plus stable.

Nous avons déjà consacré, dans le cadre de la Fondation Res Publica, plusieurs colloques et séminaires à ce sujet. Soit directement sur le système monétaire international, soit de manière déviée sur des sujets qui lui sont adjacents : l’euro (1), le rôle des banques, la crise financière, le rôle de l’OMC, le rôle du Fonds monétaire international (2) ... Nous réfléchissons depuis des années à ces questions. Notre objectif, après la réunion du G20 à Cannes, était donc de consacrer le débat de ce soir aux décisions qui y auraient été prises... Notre déception est à la hauteur de nos attentes : comme vous le savez, rien n’a été décidé.

La Fondation Res Publica a organisé sur le thème spécifique du système monétaire international un colloque en 2009 (3). Si on y revient aujourd’hui, ce n’est pas pour faire un colloque de plus sur le fonctionnement de ce système mais pour poser le problème sous un angle différent : n’est-il pas temps, en effet, de réfléchir sur ce système non seulement à partir de la dimension strictement monétaire et économique (bien que ce soit nécessaire) mais de poser le problème en termes politiques et même, de façon plus large, en termes géopolitiques ? Aujourd’hui, chacun sait qu’il est difficile d’aller plus avant dans le fonctionnement de ce système, sauf transformation en profondeur des rapports de puissances à l’échelle planétaire, car les « réformes » qui se font depuis des années ne sont que des ajustements à la marge. Est-il même possible de modifier en profondeur ce système ? Si oui, comment ; si non, que faire ?

Le président Lula, recevant récemment le doctorat honoris causa de l’Institut d’études politiques, s’est étonné que les pays développés, disposant d’un immense arsenal de moyens et plus encore d’experts économiques de très haut niveau, soient pourtant incapables de résoudre les problèmes à la fois de l’euro et de la crise de la globalisation financière. Pour lui, les solutions ne viendront pas des pays occidentaux, des pays centraux.
Il en concluait qu’au fond, le problème était moins technique que politique. Plus précisément, il s’agit, dit-il, d’un défaut de volonté politique de la part des dirigeants occidentaux.
C’est une évidence que le mécanicien brésilien devenu Président, et l’un des meilleurs au monde, énonçait-là. Et, pour être juste, une évidence que moult spécialistes et non-spécialistes répètent depuis longtemps !
Le résultat de la rencontre récente du G20 à Cannes démontre une fois de plus la vérité de la constatation de Lula.

Car si la question de la réforme de ce système est difficile techniquement, c’est parce qu’il y a à la base des verrous géopolitiques qui renvoient autant au pouvoir des organisations supranationales, au jeu des marchés financiers qu’à la stratégie des grands États-nations.
Cette rencontre prétendait, sous présidence française, apporter des solutions aux trois problèmes clés, diagnostiqués depuis longtemps, du SMI : l’excès de volatilité des monnaies et des changes, l’accroissement des déséquilibres et l’augmentation des réserves de change dans les pays émergents.

Le but affiché par la présidence française était de jeter les fondations d’un système qui parviendrait à réduire ces déséquilibres et à instaurer une coordination des politiques économiques à l’échelle planétaire. On ne prétend plus refaire Bretton Woods, mais au moins ouvrir un chemin…

A-t-on pêché par excès d’optimisme ou par surestimation de la bonne volonté des uns et des autres ? Le résultat est que, au sortir d’une réunion qui s’est transformée en tribunal pour le héros d’un jour, Yorgos Papandreou, et en inculpation officielle pour l’incorrigible Silvio Berlusconi, (ils en sont presque venus à nous le rendre sympathique…), aucune décision d’importance n’a été prise, aucun but proposé, rien.
Non, pas tout à fait : le G20, en se montrant incapable de décider, a donné le signal aux marchés pour que ceux-ci règlent leur compte à deux gouvernements, le grec et l’italien, qui rechignaient à obéir et pour, dans les deux cas, imposer des chefs de gouvernements directement issus de la technocratie « bruxellienne ». Et cela, ce n’est pas rien : ajouté à l’agenouillement devant les trois AAA implorés des agences de notation, les gouvernements européens n’ont jamais été aussi dociles devant les patrons de la finance…
Il n’y a donc pas grand-chose à dire de cette rencontre cannoise. Il faut revenir au débat de fond.

Les éminents spécialistes rassemblés ce soir ont une mission : nous dire comment, à leurs yeux, les problèmes du SMI se posent et, chacun dans son domaine de compétence, comment faire pour aller vers un ordre monétaire mondial plus efficace et plus juste ?
Mais aussi, et c’est, me semble-t-il, indispensable, comment sortir de l’approche étroitement économiciste et ouvrir un vrai débat sur la géopolitique des rapports de force au sein du SMI. Jean-Michel Quatrepoint en publiant Mourir pour le yuan ? (4) vient d’ailleurs d’ouvrir brillamment ce débat.

Pour dessiner rapidement et schématiquement cette interrogation, on peut partir du diagnostic établi lors du colloque de 2009. On y avait alors souligné trois grands problèmes :

Premièrement, le jeu déstabilisateur des monnaies (principalement du dollar, du yuan et de l’euro) dans le contexte d’une économie mondiale déchirée entre des régimes de changes flexibles et des régimes de changes fixes ou peu convertibles.
Ce déséquilibre structurel met en évidence le manque d’une ancre nominale mondiale et fait du dollar la monnaie de référence. Or, si l’on observe la politique nord américaine depuis le début des années 80 du siècle passé, on se convainc aisément que toutes les décisions prises par les autorités monétaires et politiques de ce pays ont visé à imposer au reste des pays développés une politique monétaire d’abord centrée sur les intérêts américains. Où l’on retrouve la dimension politique des conflits monétaires…

Le dollar, monnaie de référence, est aussi une arme de domination politique. Certes son statut est en train de changer : il est de plus en plus plombé par la dette du Trésor, qui tourne autour de 14 000 milliards de dollars ; quant au budget américain, il est dramatiquement déficitaire (10% du PIB), d’où un recours maniaque à la planche à billets. Ce qui, en dernier ressort, comme le dit Jean-Pierre Chevènement dans son dernier ouvrage, Sortir la France de l’impasse (5), menace le statut du dollar comme monnaie mondiale… mais enfin, il reste la monnaie de référence. Pour combien de temps ? Les vaticinations sur ce point varient.

Jean Luc Gréau, lors du colloque de 2009, avait fortement soulevé la question et s’interrogeait sur la possibilité d’instaurer un SMI autour d’un étalon, une monnaie, disait-il, « autour de laquelle graviteraient de façon stable le dollar, l’euro, le yen, le won, la livre-sterling, le franc suisse, etc. ». Question : les DTS (droits de tirage spéciaux) peuvent-il devenir cette monnaie ? Si oui, dans quelles conditions ?
Il est vrai que d’autres intervenants, dans le même colloque, opinaient différemment sur la question, notamment Michel Aglietta. Mais c’est quand même une question de fond.

Deuxièmement, l’absence de consensus, au sein de l’actuel SMI, sur ce qui pourrait correspondre à une surveillance multilatérale, concernant de possibles mécanismes correcteurs. Soulever ce problème, c’est ouvrir la boîte de Pandore : comment d’abord se mettre d’accord sur ce qu’il faut surveiller ? On sait aussi la difficulté à parvenir à un accord sur les taux de change d’équilibre, etc…
En outre, les divergences des politiques macroéconomiques et financières des États sont très importantes ; une surveillance directe des politiques nationales est difficile à imposer au point de vue de la souveraineté nationale (encore que la lettre – dont je conseille vivement la lecture – de Olli Rhen, Commissaire européen chargé des questions économiques et monétaires, imposant au gouvernement italien 39 mesures drastiques, augure dangereusement de ce que pourrait être un système financier européen qui fonctionnerait bien du point de vue de la technocratie dominante).

Troisièmement, et c’est probablement le plus difficile, il y a une autonomisation du système monétaire international par rapport à l’économie réelle qui rend vaine toute tentative d’introduire de la cohérence entre valeur de la monnaie et richesse réelle. Risquons ici un paradoxe surréaliste : le pays le plus endetté de la planète, les Etats-Unis, est aussi celui vers lequel se dirigent les réserves les plus importantes de l’épargne mondiale. C’est tout dire sur la corrélation entre monnaie et richesse réelle !

Quant, enfin, aux trois monnaies dominantes, elles ont chacune des problèmes structurels :
  • le dollar continue à représenter la majeure partie des réserves de change mais il est devenu, comme je l’ai déjà dit, une machine à fabriquer du déficit aux Etats-Unis car il se nourrit des excédents commerciaux des pays émergents comme il le faisait hier des pétrodollars ;
  • l’euro ne parvient ni à s’imposer comme monnaie mondiale de réserve ni comme facteur de cohésion de la propre zone monétaire européenne ; pire, il est devenu un instrument qui favorise plus la divergence que la convergence intra-zone (le projet de zone optimale) en raison de son vice initial, celui d’une monnaie unique choisie par des nations aux niveaux de développements très inégaux.

Fondation Res Publica I Mardi 3 Janvier 2012 I | Lu 943 fois





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