Accueil par Jean-Pierre Chevènement


Intervention prononcée lors du colloque Où va la société américaine du 4 décembre 2006.


Le colloque « Où va la société américaine » va réunir les contributions de personnalités remarquables, qui aborderont le sujet par des approches différentes pour tenter d’éclairer l’avenir. Ainsi, nous entendrons successivement :
Monsieur Alain Frachon, essayiste et écrivain, coauteur avec Daniel Vernet de « L’Amérique messianique » (1).
Monsieur Jacques Mistral, professeur des Universités, membre du conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre et ancien chef de l’Agence financière à Washington.
Monsieur Emmanuel Todd, anthropologue, historien, démographe, auteur du livre intitulé « Après l’empire » (2) qui a rencontré un grand succès. Il a préfacé le livre d’ Anatol Lieven : « Le nouveau nationalisme américain » (3).
Monsieur Bujon de l’Estang, ambassadeur de France, ancien ambassadeur à Washington et président de Citigroup-France.
Monsieur Steve Kaplan, auteur d’excellents livres, traduits en français, que vous connaissez certainement, professeur d’histoire à Cornell University et à l’Université de Versailles-Saint-Quentin.
Je vous transmets les excuses de Monsieur Kaspi qui, en raison d’un contretemps, ne peut être parmi nous. Je vous renvoie aux nombreux ouvrages que nous lui devons sur les Etats-Unis.

Mon introduction sera très courte. Dans son travail de recherche, la Fondation Res Publica (une fondation indépendante, reconnue d’utilité publique, qui ne s’inscrit pas dans le champ politique) est arrivée par différents biais à se poser la question de l’Amérique et de la société américaine. Que ce soit à travers les études menées sur l’avenir du dollar (4) ou encore la question de l’énergie (5), les problèmes du Moyen-Orient (6), on bute toujours sur la question des Etats-Unis qui sont aujourd’hui, comme disait Madame Albright, « la nation incontournable » (c’est juste) ou « indispensable » (c’est vrai aussi, on ne pourrait pas s’en passer). L’Amérique est là et bien là. Il y a presque vingt ans, Paul Kennedy, dans un livre intitulé « Rise and Fall of the great Nations » (1987), se demandait si elle n’avait pas atteint le point où l’insuffisance de la base matérielle ne permet plus de mener à bien une entreprise de domination universelle : C’est en quelque sorte« le point tournant des empires ». Il semble que ses pressentiments, s’agissant des Etats-Unis, ne se soient pas vraiment réalisés si on en juge par ce qui est arrivé deux ans plus tard, je veux parler de l’effondrement de l’Union soviétique. Nous sommes entrés dans un monde dominé par ce que Monsieur Védrine a appelé l’Hyperpuissance, c’est-à-dire la puissance américaine. Où qu’on aille dans le monde, on observe que la question des relations avec Washington est centrale. On peut s’interroger cependant en voyant la désindustrialisation qui frappe le cœur industriel de l’Amérique (non pas les industries de haute technologie mais le cœur traditionnel, la sidérurgie, l’automobile, la chimie), le déficit de la balance des paiements (700 milliards de dollars par an, soit 5% ou 6% du PIB américain), la croissance exponentielle de l’endettement net. Evidemment, les Américains disposent de beaucoup d’actifs et il ne faut pas voir les choses uniquement sous l’angle de la dette mais n’est-on pas arrivé à un point où le dollar est devenu fragile ? La baisse du dollar n’a pas permis un rééquilibrage de la balance des paiements. On voit d’autre part que la conjoncture économique se retourne mais assez doucement. Plus préoccupante est la question de l’enlisement dans la guerre d’Irak et du bourbier qui s’est créé dans le Proche et le Moyen-Orient. Ne sommes-nous pas à la veille de révisions déchirantes ? Ces révisions ne seraient-elles pas nécessaires et, à certains égards, utiles ?

En tout cas, nous sommes arrivés à un point où les contradictions sont assez évidentes.
La société américaine est une société très dynamique, elle a les capacités que nous lui connaissons, une croissance démographique forte ; elle a su polariser les meilleurs centres de recherche du monde, elle attire des chercheurs du monde entier et, pour des raisons qui tiennent à la volonté de comparer, le quasi monopole de la coercition : le budget de la défense américain avoisine 450 milliards de dollars, au moins trois fois plus que tous les budgets européens mis bout à bout. Tout cela crée une situation qui s’entretient un peu d’elle-même. Cette observation vient en contrepoint de mon premier propos où je me demandais si on n’avait pas atteint une certaine limite. En même temps on voit qu’il y a toujours des marges de manœuvre.

Je ne prétends pas parler savamment de la société américaine. Je suis allé quelques fois aux Etats-Unis. Le peuple américain est extrêmement sympathique, son administration ne l’est pas toujours.
Comment la situation évolue-t-elle?
La bigarrure ethnique apparaît croissante, le modèle politique diffère du modèle français, un modèle civique qui ne veut pas connaître la dimension ethnique reconnue aux Etats-Unis. Reconnue toutefois jusqu’à un certain point : les politiques de discrimination positive ont commencé à être relativisées, parfois rejetées. Mais le modèle multiculturel américain est bien entré dans les mœurs, et dans le recensement démographique tel qu’il est fait périodiquement.

Quelle est l’efficacité de ce modèle ? C’est une question parmi beaucoup d’autres.
Il y a notamment le problème des institutions américaines. Nous sommes devant une situation assez originale où le régime présidentiel à l’américaine va devoir faire ses preuves : une majorité démocrate à la Chambre des représentants et au Sénat face à un Président américain sur son couchant puisque son dernier mandat se terminera en 2008.
Il y a beaucoup d’interrogations.

Avant de donner la parole, pour y répondre, à des gens qui en savent beaucoup plus que moi, je voudrais remarquer que la controverse qui oppose américanophilie et américanophobie me paraît totalement biaisée. Le point de vue américanophobe n’est pas le nôtre, les Américains sont un grand peuple. Ils constituent un pays puissant dont la politique, forcément, suscite des sentiments divers. Certains affirment que la France est américanophobe, comme le prétend Monsieur Philippe Roger (7) qui a consacré tout un livre aux Français américanophobes : cela commence par Talleyrand (qui se méfiait d’un pays qui avait « trente-six religions et un seul fromage »), en passant par Napoléon III et beaucoup d’autres. Mais il y aussi une France américanophile. Je voudrais rappeler non seulement Lafayette, mais aussi Clémenceau qui, engagé pour servir dans l’armée du Nord, était arrivé un peu trop tard, alors que la guerre venait de se terminer mais il avait quand même pris femme aux Etats-Unis. Je ne parlerai pas de François Mitterrand ni de tous les autres. Là n’est pas notre sujet qui est d’essayer de parler aussi scientifiquement que possible des Etats-Unis à la fin de 2006 et dans les années qui viennent.

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1)« L’Amérique messianique », Alain Frachon, Daniel Vernet, Le Seuil, 2004
2)« Après l'empire » Essai sur la décomposition du système américain, Emmanuel Todd, Gallimard, 2002
3)« Le nouveau nationalisme américain », Anatol Lieven, essai, Gallimard, 2006
4)Voir les actes du colloque « L’avenir du dollar » tenu le 12 juin 2006
5)Voir les actes des colloques « Approvisionnement énergétique de l’Europe et politique de grand voisinage », tenu le 14 décembre 2004 et « Le nucléaire et le principe de précaution », tenu le 24 janvier 2006
6)Voir les actes du colloque «La sécurité du Moyen-Orient et le jeu des puissances », tenu le 20 novembre 2006
7)L’Ennemi américain, Généalogie de l’antiaméricanisme français, Philippe Roger, Le Seuil, 2002

Fondation Res Publica I Lundi 4 Décembre 2006 I | Lu 5274 fois


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