A la recherche d’une solution politique


Intervention de M. Jean-Marie Safa, sous-directeur d'Afrique du Nord (groupe III) à la direction d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères et du développement international, au colloque "La Libye" du 26 octobre 2015. M. Safa a accompagné la mission humanitaire d'urgence à Benghazi envoyée par le Centre de crise du MAEE en février-mars 2011.


J’étais à Benghazi au moment de la révolution libyenne. Dire que les populations ne souhaitaient pas l’intervention n’est pas juste. Elles réclamaient cette intervention à cor et à cri. Nous étions cernés par les chars de Kadhafi et il y avait un réel besoin de protéger ces populations. S’il n’y avait pas eu d’intervention, on peut penser que nous aurions été dans la même situation qu’en Syrie actuellement, avec un Kadhafi qui aurait sûrement procédé à des massacres. Il faut rappeler que la Ligue arabe avait aussi appelé à cette intervention et que la question était vraiment de protéger des populations.

Jusqu’en 2013 les perspectives n’étaient pas forcément noires pour la Libye et on pouvait espérer réussir quelque chose. Il faut dire que pendant 42 ans la Libye n’avait connu, en fait d’État, que Kadhafi. Je pense qu’il y a un sentiment national en Libye, en dépit de particularismes régionaux très forts. Tout l’enjeu aujourd’hui est bien sûr de rebâtir un État et les choses ont commencé vraiment à déraper en 2014.

La Libye est, depuis maintenant plus d’un an, dans un état de division qui non seulement a mis un coup d’arrêt à la transition politique mais fait courir le risque d’un effondrement sécuritaire et économique du pays. Néanmoins, si ces clivages politiques étaient surmontés, la Libye, avec un solide appui de la communauté internationale, aurait toutes les cartes en main pour se redresser.

Le pays est donc à la croisée des chemins. Le problème est que la situation politico-sécuritaire en Libye représente un enjeu crucial pour la sécurité régionale et celle de l’Europe. Elle est également l’une des clés de la crise migratoire qui sévit en Méditerranée. Par ailleurs, les djihadistes accroissent leurs emprises sur le territoire. Daech notamment a consolidé sa présence à Syrte et ne relâche pas ses efforts pour reprendre Derna. Il faut un gouvernement unifié en Libye pour enrayer cette dynamique.

Nous avons aujourd’hui, alors que la négociation initiée par Bernardino León en septembre 2014 touche à sa phase finale, une crispation des deux camps sous la pression des franges dures hostiles à l’accord. Néanmoins ceux qui veulent cet accord sont également nombreux, et même majoritaires, dans les deux camps. La communauté internationale doit donc à présent tout faire pour faire entendre la voix des modérés en Libye, pour qu’un accord soit signé au plus vite.

Je vous propose de revenir sur les origines de cette crise politique. Je présenterai ensuite plus en détail la médiation onusienne pour faire enfin un point sur la situation actuelle et sur l’action de la France pour parvenir à une solution politique dans ce pays. En effet, la solution ne peut être que politique et non militaire.

Les origines de la crise en Libye

Au lendemain des premières élections réussies du 7 juillet 2012, le gouvernement d’Ali Zeidan est contesté par diverses milices et forces politiques. La mainmise des milices sur le pays a culminé avec l’enlèvement d’Ali Zeidan le 10 octobre 2013.

Depuis l’été 2014, la Libye est marquée par une bipolarité paralysante. D’un côté, le Congrès Général National (CGN), élu en 2012, qui a décidé de « se réactiver » à l’automne 2014, appuyé par une coalition majoritairement pro-islamiste, Fajr Libya (« Aube de la Libye »), qui contrôle les institutions basées à Tripoli. De l’autre, la Chambre des Représentants, réfugiée à Tobrouk. Elle s’appuie sur l’Armée nationale libyenne, dirigée par le général Hafter, qui a lancé l’opération « Dignité » en mai 2014. La situation est d’autant plus compliquée qu’il existe des élus « boycotteurs » qui boycottent les deux organes : des gens qui ont été élus en 2014 ont boycotté le parlement de Tobrouk, reconnu par la communauté internationale, et ont pris parti pour le camp de Tripoli, le camp de Fajr Libya.

La Cour Suprême a pris deux décisions en 2014, l’une, le 9 juin 2014, invalidant l’élection du Premier ministre Ahmed Maetiq ; l’autre, le 6 novembre 2014, invalidant l’élection de la Chambre des Représentants du 25 juin 2014. La première décision avait mis fin à une crise politique alors que la seconde a contribué à aggraver celle que connaît aujourd’hui le pays.

Bref, le pays a été de plus en plus divisé depuis un an, avec deux camps politiques, deux chambres, deux gouvernements.

Une médiation onusienne existe depuis plus d’un an pour mettre fin à la division politique du pays. Le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies, Bernardino León, est parvenu à mettre en place un processus de dialogue : il a commencé sa mission en septembre 2014 et a réussi à pousser les différentes parties libyennes à se réunir autour de la table, pour la première fois, à Genève, en janvier 2015. Ce processus de négociations a abouti à l’organisation d’une série de réunions, organisées le plus souvent à Skhirat, au Maroc, avec des délégations resserrées. On compte bien sûr des représentants du Congrès à Tripoli et des représentants de la Chambre à Tobrouk, mais également des indépendants et des représentants de Misrata, ville-clé en Libye, qui fait aujourd’hui alliance avec Tripoli, mais souhaite ardemment un accord.

M. Bernardino León a réussi à lancer plusieurs « tracks » de négociations :
Au Maroc, à Skhirat, les négociations se font entre « parlementaires ». Ce « track » est le canal principal de négociations, car il réunit les représentants des deux chambres et les « boycotteurs » (dont des indépendants).
En Algérie, des sessions de dialogue se sont tenues entre partis politiques libyens.
En Égypte, des sessions se sont tenues entre représentants de tribus.
À Bruxelles, un « track » était consacré au dialogue entre les collectivités locales, toutes élues en 2014 en Libye.
Enfin, un « security track » – consacré au dialogue avec et entre les éléments armés en Libye – est destiné à accompagner un accord politique au plan sécuritaire. Ce « security track » a connu une certaine avancée, mais tout récemment seulement.

L’objectif fondamental reste la mise sur pied d’un gouvernement d’unité nationale à travers un accord qui prévoit une année de transition, renouvelable une fois. Cette phase de transition est destinée à préparer la Libye de demain et à permettre une réconciliation nationale autour d’un projet commun, destiné à construire l’État pour tous les citoyens.

Où en est-on aujourd’hui ?

La Libye est à un tournant historique. Les délégations libyennes ont arrêté un texte final le 21 septembre à Skhirat. Ce texte a été complété le 8 octobre dernier par M. Bernardino León, qui a présenté une liste de six noms pour composer le Conseil présidentiel qui sera le cœur du futur gouvernement d’unité nationale devant représenter toutes les sensibilités politiques et toutes les régions. J’insiste sur la répartition régionale, car la question libyenne est autant une question politique qu’une question régionale. D’ailleurs, les contestations qu’on a à l’est portent sur l’équilibre est-ouest, c’est quelque chose de récurrent. Cela va être l’enjeu de ce futur gouvernement d’unité nationale qu’on espère rapidement mis en place.

Mais, à ce jour, aucune des chambres ne s’est prononcée sur l’accord et la liste de membres du Conseil présidentiel proposés par Bernardino León avant le 21 octobre, date de fin de mandat du parlement, qui s’est auto-prolongée de façon unilatérale le 5 octobre dernier pour une durée indéterminée.

La population libyenne est exténuée et souhaite une solution politique pour résoudre la crise dans le pays.
La situation sécuritaire se dégrade. La violence se poursuit, notamment à Benghazi (cf. attentat le 23 octobre ayant fait 12 morts et de nombreux blessés), tandis que la menace terroriste se renforce de jour en jour en Libye, Daech poursuivant sa stratégie d’expansion territoriale. Au cours des derniers jours, des vidéos insoutenables de Daech ont révélé l’exécution barbare (décapitation, crucifixion, démembrement) de quatre à six victimes dans les régions de Syrte et Derna. Ces exactions barbares ont été fermement condamnées par la France.

La situation économique se dégrade alors que les réserves de la Banque centrale libyenne s’épuisent. Selon certaines sources, la production de pétrole n’est plus que de 440.000 barils par jour aujourd’hui, soit près de 70 % inférieur au niveau de production en 2011.
Seul un gouvernement d’unité nationale permettra d’enrayer cette double dégradation sécuritaire et économique. D’où l’impérieuse nécessité de parvenir à un accord politique en Libye. En effet, l’absence de solution politique signifiera une dégradation de la situation toujours plus grande dans le pays. Cela s’accompagnera d’une expansion de Daech ou encore d’un accroissement des trafics en tout genre, notamment celui des êtres humains. Seul un gouvernement d’unité nationale peut permettre d’enrayer cette descente aux enfers. L’Europe a également besoin d’un interlocuteur officiel afin d’apporter une réponse à la crise migratoire en Méditerranée, qui continuera de s’aggraver tant que l’État libyen ne sera pas reconstruit.

Dans ce contexte, malheureusement, un groupe d’individus, constituant les « franges dures », que ce soit à Tripoli ou à Tobrouk, prend aujourd’hui en otage les chambres, le processus politique et le pays. Ces individus mettent leurs intérêts personnels avant les intérêts du peuple et du pays. Par leur action contre le processus, ils ne font que tuer l’espoir d’un avenir meilleur en Libye. Ce qui n’est bien sûr pas acceptable.

Ces franges dures – qui jouent contre l’accord, contre le processus politique et contre la médiation menée par B. León – portent une lourde responsabilité dans la situation actuelle. Elles font tout pour empêcher un vote sur les propositions León aussi bien au Congrès à Tripoli qu’à la Chambre des Représentants à Tobrouk. Aucun vote n’a eu lieu jusqu’à aujourd’hui.

Ces franges dures ont des comptes à rendre : à leur peuple, tout d’abord, qui aspire à un avenir meilleur et à la communauté internationale, qui entend soutenir la voix de la raison en Libye.

Que faisons-nous ?

La France assume pleinement ses responsabilités, en lien avec ses partenaires, notamment au sein du Conseil de sécurité.
Nous devons tout faire pour permettre l’adoption d’un accord, car les partisans en faveur de l’accord ne manquent pas. Ils sont même majoritaires dans le pays. Notre ligne politique, en lien avec nos principaux partenaires, est de faire en sorte que tous les modérés et partisans de l’accord, quel que soit le camp, puissent faire front commun en faveur de la solution politique afin de faire barrage au jeu de sape mené par les opposants à l’accord.
Dans le même temps, la France travaille avec ses partenaires sur la question des sanctions - onusiennes ou européennes - contre ceux qui s’opposent au processus politique. Nos consultations avec nos partenaires visent à établir une liste commune de noms. Les discussions se poursuivent, activement.
Nous travaillons également sur l’avenir et l’accompagnement de l’accord politique :
Sur le volet sécuritaire : des réunions se tiennent en format de plus en plus élargi avec les Américains, les Européens et les pays de la région. La dernière réunion s’est tenue à Rome le 15 octobre dernier. Une réunion se tient aujourd’hui même au Caire. Ces discussions se tiennent bien sûr en lien avec le « security track » mené par les Nations Unies.
Sur le volet de l’assistance internationale, une structure de coordination de l’aide est en train d’être mise en place sous l’égide des Nations Unies. Une réunion avec plus de 40 pays et organisations internationales s’est tenue à Londres le 19 octobre dernier en ce sens. Il faudra en effet apporter un appui ferme au gouvernement d’unité nationale qui doit montrer sa capacité à répondre aux besoins de la population.

Pour l’instant on en est à quelque chose qui est sur la table, après un an de négociation. Je rappelle quand même qu’au départ les délégations libyennes ne se parlaient même pas. À partir du moment où vous avez maintenant un texte sur la table, des noms proposés pour le gouvernement, effectivement il y a enfin une lueur d’espoir. C’est vrai que les choses sont compliquées, c’est toujours fragile un processus, surtout quand les gens en sont venus à la violence mais un autre avenir est encore possible à notre avis en Libye et, en tout cas, on fera tout pour.
Merci.


Jacques Warin
Je remercie Jean-Marie Safa de nous avoir présenté, comme il s’y était engagé, l’état des lieux et l’état de la négociation qui, nous le comprenons tous, nous permet encore d’avoir une lueur d’espoir.
Hasni Abidi, lui aussi, a des lumières particulières sur les parties au conflit et il va nous parler des influences à la fois internes et externes qui s’exercent sur les différentes parties au conflit libyen et sur les perspectives de sortie de ce conflit.

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Fondation Res Publica I Dimanche 7 Février 2016 I | Lu 2229 fois


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